‹ Mémoires de Saint-Hilaire (volume 3)Chapitre 41 sur 96 · Jean-Philippe d'Estaing, comte de Saillant, était lieute · texte numérisé non relu

Jean-Philippe d'Estaing, comte de Saillant, était lieute

Moselle pour empêcher les Impériaux d'y passer. Les garnisons des autres villes voisines s'assemblèrent pour former un corps suffisant à leur couper la retraite. Ils n'attendirent point que les passages fussent entièrement fermés et prirent leur route par le Luxembourg pour s'en retourner. Ainsi le prince Eugène ne réussit point dans son dessein, et il ne dérangea en rien le siège de Fribourg.

Il y avoit déjà eu, pendant le siège de Landau, quelques menées de paix sous main entre l'Électeur Palatin et le maréchal de Villars. Gela se renouvela par quelques-uns des émissaires qu'il envoya vers Brisach, pendant le siège de Fribourg, qui s'abouchèrent avec le maréchal de Villars. Malgré tout cela, l'Empereur, qui avoit d'ailleurs ses vues, ne laissa pas de renouveler, à peu près dans ce temps-là, ses déclarations aux couronnes de France et d'Espagne et aux électeurs de Bavière et de Cologne, [et protesta qu'il n'avoit jamais rien tant désiré que de rétablir l'union et le repos de l'Europe.] Il se plaignoit par ce mémoire que la France n'eût pas voulu prêter l'oreille à des conditions qu'il appeloit raisonnables et que la France n'avoit garde de trouver telles, puisqu'elles étoient renfermées dans les trois articles suivants, savoir : 1 ° que les États cédés à cette couronne par les paix de Westphalie, de Nimègue et de Ryswyk lui fussent ôtés; 2° que le Roi renonçât non seulement à tout ce que Charles IV, duc de Lorraine, avoit vendu ou aliéné par les traités en faveur de Sa Majesté Très Chrétienne, mais aussi à toute obligation féodale, d'hom-

nant général depuis 1704 et lieutenant-colonel du régiment des gardes-françaises depuis 1710.

mage et de vasselage dont Sa Majesté Impériale se réservoit une plus ample explication ; 3° que l'Empereur fût mis en possession de la monarchie d'Espagne, tant en Europe qu'aux Indes. Par le second article, Sa Majesté Impériale auroit indemnisé le duc de Lorraine au préjudice duquel elle avoit donné le Montferrat au duc de Savoie, [et cette indépendance procurée auroit tenu lieu d'équivalent.] Mais ces proJDOsitions étoient devenues moins acceptables que jamais, et l'Allemagne, effrayée par les progrès de Villars, étoit bien éloignée de les obtenir par la force.

Pendant que ceci se passoit, le siège de la \ille de Fribourg s'avançoit; le chemin couvert étoit pris et les quatre ponts qui conduisoient aux bastions attaqués étoient fort avancés lorsque le maréchal de Villars fît avertir le gouverneur que, s'il ne battoit pas la chamade avant qu'ils fussent achevés, il n'y auroit aucun quartier pour la garnison et les habitants que celui que peuvent espérer des prisonniers de guerre à discrétion. Sur cela, le gouverneur répondit fièrement qu'il avoit assez d'expérience pour être dispensé de prendre des leçons; qu'il n'ignoroit pas l'habileté du maître qui les lui donnoit; mais qu'il croyoit que, ne les recevant pas, il mériteroit son approbation, ou que, du moins, il l'obtiendroit par une plus belle défense que celle qu'il avoit encore faite.

Ceux du clergé et de la noblesse qui étoient dans la ville, les magistrats et les bourgeois vinrent conjurer le gouverneur de les garantir par une capitulation, lorsqu'il en étoit encore temps, de la fureur d'une armée victorieuse; mais il les renvoya sans rien obtenir. Ils ne laissèrent pas d'y retourner une seconde fois, et

toute la réponse qu'ils en eurent fut qu'il savoit le parti qu'il devoit prendre. Le désespoir oii cette réponse les jeta fît craindre qu'elle n'eût de tristes suites. Il renforça la garde de son logis et n'en permit plus l'entrée qu'aux officiers de la garnison.

Lorsqu'il jugea que tout étoit disposé pour lui donner un assaut, il fit retirer dans les forts l'élite de ses troupes^; deux drapeaux blancs furent arborés sur les remparts de la ville, et, peu de moments après, un des magistrats apporta une lettre de la part du gouverneur au maréchal, auquel il marquoit en substance qu'il abandonnoit la ville à sa discrétion et recommandoit à sa clémence près de deux mille soldats malades ou blessés, un colonel, plusieurs officiers et sept ou huit cents hommes qu'on avoit laissés pour garder les brèches, et une grande multitude de femmes, d'enfants et de valets. Le maréchal fit entrer quelques bataillons dans la ville, qui se racheta du pillage en payant un million. Il permit à plusieurs familles, nobles et roturières, qui s'étoient réfugiées dans Fribourg de s'en retourner dans leurs maisons, après avoir exigé d'elle le serment de fidélité.

Le baron d'Harsch le suppha de nourrir environ trois mille personnes qu'il avoit laissées dans la ville. Il lui fit réponse « qu'il ne pouvoit lui accorder cette « faveur; que, s'il avoit beaucoup de pain, il n'en « devoit pas refuser à des malheureux qu'il avoit « abandonnés ; que, s'il en avoit peu, on étoit préci- « sèment dans le cas où l'on devoit lui renvoyer ses

1. Le chevalier de Quincy [Mémoires, t. III, p. 270) a raconté le subterfuge dont il se servit pour faire entrer dans les châteaux l'élite de ses troupes sans que les bourgeois soupçonnassent son dessein.

« gens ; qu'on lui offroit une capitulation honorable ; « qu'il pouvoit, par cette voie, conserver sa garnison, « qui étoit menacée d'être détruite, ou par la faim, « ou par le canon et les bombes; que le reproche de « dureté que l'on exerçoit, en ne donnant aucune sub- « sistance aux soldats et aux femmes qui étoient restés « dans la ville, retomberoit sur le gouverneur qui les a faisoit périr par son opiniâtreté ; que pour lui on ne « le taxeroit jamais de dureté; que cinquante mille « prisonniers qu'il avoit faits, depuis qu'il commandoit « les armées du Roi, étoient autant de témoins de son « humanité naturelle^. »

Si ces raisons ébranlèrent le gouverneur, elles ne furent pas les plus fortes, [car il en avoit de plus pressantes, manquant de beaucoup de choses nécessaires dans ses châteaux, que leur situation et leurs fortifications rendoient presque inexpugnables. Cependant, on y poussoit quelque travail, mais avec peu de succès.] Il demanda néanmoins une suspension d'armes de cinq jours pour dépêcher au prince Eugène et en recevoir les derniers ordres. Sa demande lui fut accordée sans discontinuation des préparatifs pour le forcer. Le retour du courrier fît connoître au maréchal que la capitulation qu'il avoit voulu ofïî^r étoit bien éloignée de celle qu'on lui demandoit. Entre autres articles extraordinaires, on exigeoit la liberté de la garnison prise à Landau. Il rejeta ces propositions, et le gouverneur, déclarant qu'il étoit lié par les ordres du prince Eugène, demanda cinq autres jours pour envoyer chercher d'autres ordres.

Prise de la ville de Fribourg et de ses forts. — Ce

Page 1