Comparez Quincy, p
nouveau délai produisit un bon effet, et on capitula le 16 novembre*. La garnison sortit avec toutes les marques d'honneur, six pièces de canon et sept mortiers. On accorda la liberté aux prisonniers faits dans les lignes de Fribourg et à ceux qui étoient restés dans la ville; on pourvut de pain la garnison pendant cinq jours, avec permission de cuire dans les fours de la ville; car il n'y en avoit pas dans les châteaux à suffisance, et entre autres choses il y manquoit absolument de bois.
Les Impériaux remirent le lendemain le fort Saint- Pierre avec les autres en dépendants. La garnison, qui étoit de treize mille hommes au commencement du siège, se trouva réduite à sept mille, qui sortirent le 2(0 et furent conduits à Rottweil. Nous eûmes cinq à six mille hommes tués ou blessés à ce siège, qui seroit devenu fort équivoque si la garnison avoit eu suffisamment toutes les choses qui lui étoient nécessaires.
La prise de Fribourg répandit une grande terreur dans tout l'Empire; les députés du Cercle de Souabe tinrent une diète à Ulm pour délibérer de leurs intérêts particuliers. Ils convinrent de prier l'Empereur de leur procurer la paix ou de consentir à une neutralité qui seule les pouvoit garantir d'une ruine totale. Après la prise de Fribourg, les quatre Cercles associés s'étaient assemblés à Heilbronn, puis à Francfort, pour délibérer sur la distribution des quartiers d'hiver et les mesures qu'ils dévoient prendre si la maison d'Autriche continuoit la guerre, comme il leur sembloit que l'Empe-
1. Le texte de la capitulation est donné dans les pièces des Mémoires militaires, t. XI, p. 645-647.
reur le souhaitoit; car le comte de Trauttmansdorff^ son envoyé près des cantons suisses, n'avoit cessé, par son ordre, de les solliciter de se déclarer en faveur de son maître, en tâchant de leur persuader que nous irions assiéger Rheinfelden-, une des quatre villes forestières, dès que Fribourg seroit réduit, et il se servit encore près d'eux de quantité de discours, tendant à leur donner de grandes alarmes ; mais le comte du Luc, ambassadeur de France près d'eux ^, calma si bien leurs esprits que les cantons refusèrent d'envoyer leurs députés et convinrent seulement qu'on écriroit, au nom du corps helvétique, aux ministres et aux généraux des deux puissances, afin qu'elles concourussent également à l'observation des alliances qu'elles avoient contractées avec cette république.
Parmi tant d'agitations, les semences de paix que j'ai dit avoir été jetées dans les conférences tenues entre le maréchal de Villars et les députés de l'Électeur Palatin, où même l'électeur de Mayence^ étoit intervenu^, produisirent un germe qui tendit à la paix. Le
1. Charles-Joseph, comte de Trauttmansdorff, était ambassadeur impérial auprès des cantons suisses depuis 1701 ; en 1716, il fut nommé conseiller d'État, puis président de la diète de la Basse-Autriche; il mourut en 1728.
2. Il a déjà été parlé de Rheinfelden dans notre tome I, p. 288 et 289, où, trompé par l'orthographe de Saint-Hilaire, on a écrit Rheinfels.
3. Charles-François de Vintiraille, comte du Luc (1653-1740), ayant perdu un bras à Cassel, entra dans la diplomatie et fut ambassadeur en Suisse de 1708 à 1714; nous le verrons ci-après un des plénipotentiaires du congrès de Baden; il fut ensuite envoyé comme ambassadeur à Vienne.
4. Lothaire-François de Schonborn, évêque de Mayence en 1695, mort le 30 janvier 1729.
5. Notre auteur a parlé ci-dessus de ces conférences. C'est pen-
maréchal de Villars, qui en avoit rendu compte au Roi, avoit reçu un plein pouvoir de Sa Majesté; le prince Eugène en reçut un autre de la part de l'Empereur, dont il fît part au maréchal. Ces deux généraux, étant devenus plénipotentiaires, convinrent du château de Rastadt pour s'aboucher et tenir les conférences nécessaires. Chacun envoya ses fourriers pour partager les appartements du château, et le jour du rendez-vous fut marqué le 2!6 novembre. L'un et l'autre s'y rendirent avec peu de suite, et seulement cent cavaliers et cent grenadiers chacun. Le maréchal de Villars, étant arrivé le premier, fit les honneurs et reçut le prince Eugène sur le grand escalier, dont il avoit déjà descendu trois marches. Le prince le joignit ; ils s'embrassèrent réciproquement et, après les premières civilités, se présentèrent mutuellement les officiers généraux qui les accompagnoient ; puis chacun se retira dans son appartement * .
Le prince Eugène fit la première visite, et ils restèrent seuls pendant une heure. Le maréchal la lui rendit peu de temps après ; cette conférence fut moins longue que la première. Ils se communiquèrent leurs pleins pouvoirs et continuèrent les conférences avec beaucoup de secret. Ils se régaloient souvent, et les officiers des deux nations qui les accompagnoient se piquèrent d'imiter la politesse de leurs généraux.
Cependant, l'Empereur ne laissoit pas de se prépa-
dant le siège de Fribourg que Villars s'était rendu à deux reprises à Brisach et y avait rencontré les délégués de l'Electeur Palatin [Histoire militaire, par Quincy, t. VII, l""^ partie, p. 292).
1. Voyez les Mémoires de Villars lui-même, t. IV, p. 2-4, et ceux du chevalier de Quincy, t. III, p. 281-282.
rer à continuer la guerre, en cas que l'on ne pût convenir d'articles favorables à ses intérêts; car il ne s'agissoit plus de ceux que la France avoit offerts au commencement de la campagne, ni des conditions que l'Empereur avoit proposées par ses mémoires.
La cour de Vienne sollicitoit donc puissamment la diète de faire de nouveaux efforts pour l'intérêt commun de l'Empire, et l'assemblée des quatre Cercles associés suspendoit ses délibérations et attendoit avec toute l'Europe le résultat des conférences de Rastadt. [A quoi j'ajouterai que le prince Eugène, voyant que ce traité s'avançoit, songea à préparer la diète à s'en contenter. Les ministres de l'Empereur menacèrent que, si les principaux membres de l'Empire négligeoient de l'assister, ils seroient obligés d'accepter des offres qu'ils ne dévoient pas désirer. L'électeur de Mayence donna avis que l'Empereur feroit part incessamment à la diète de l'état des négociations.] Elles s'avancèrent si fort dans le reste de l'année que les deux plénipotentiaires convinrent de tous les articles qui furent dressés et envoyés à leurs maîtres, puis se séparèrent pendant quelque peu de temps, en attendant leurs réponses et leurs ordres. Le prince Eugène s'en alla à Stuttgart et le maréchal à Strasbourg. Contades^ qui avoit porté ces articles au Roi, revint bientôt trouver le maréchal, qui le renvoya au prince Eugène. Les changements que la cour y avoit faits ne tendoient qu'à rendre la paix plus solide ; ainsi ils ne causèrent point de difficultés. L'Empereur entra dans toutes les
1. Georges-Gaspard de Contades (1666-1735), maréchal de camp en 1713, s'était attaché particulièrement au maréchal de Villars; il devint lieutenant général en 1720.
vues du prince Eugène, qui retourna aussitôt à Rastadt, où le maréchal arriva en même temps.
Il y eut une conférence de deux heures dès le premier jour, et le troisième tout fut réglé. On travailla à mettre le traité au net, qui fut rédigé en françois et signé la nuit du 6 mars. Les plénipotentiaires envoyèrent aussitôt leurs ordres aux gouverneurs des places frontières de rappeler les partis qu'ils avoient en campagne et ne plus exercer d'hostilités. On connut en cette occasion combien il est rare que deux généraux possèdent en un même degré l'habileté que demandent des négociations et les qualités qui concourent à faire un grand général, et il est glorieux à la France d'avoir produit les deux grands hommes en qui ces deux sortes de mérites se trouvent réunis .
Le traité contient trente-sept articles, outre trois autres séparés. Le premier des articles séparés^ déclaroit que, l'Empereur ayant pris dans la préface du traité des titres de la monarchie d'Espagne que le Roi ne pouvoit pas reconnoitre, on étoit convenu que les qualités prises ou omises de part et d'autre ne donneroient aucun droit ni ne causeroient aucun préjudice à l'une ou à l'autre des parties contractantes. Le second prévenoit les conséquences qu'on auroit pu tirer à l'avenir de ce que le traité avoit été commencé, poursuivi et achevé sans les solennités et les formalités requises et justifiées à l'égard de l'Empire, et composé et rédigé en langue françoise, contre l'usage ordinairement observé dans les traités entre Sa Majesté Impériale, l'Empire et Sa Majesté Très Chré-
1. Le texte en est donné dans les Mémoires de Lamberty, t. VIII, p. 607.
tienne; [on déclaroit que cette différence ne pourroit être alléguée pour exemple, ni tirer à conséquence*.] Par le troisième, le maréchal de Villars promettoit de faire savoir incessamment le choix que le Roi feroit d'une des trois villes que l'Empereur avoit proposées pour le traité général et solennel à faire entre l'Empereur, l'Empire et la France-.
Par les deux premiers articles du traité^, l'Empereur, l'Empire et Sa Majesté Très Chrétienne se promettent une amitié perpétuelle; ils s'obligent de ne point favoriser les rebelles à l'un ou à l'autre et conviennent d'un oubli et d'une amnistie.
III. Les traités de Westphahe, de Nimègue et de Ryswyk doivent servir de base à cette paix, excepté les articles auxquels il y est expressément dérogé.
IV. Le Roi rend à l'Empereur le Vieux-Brisach et toutes ses dépendances situées à la droite du Rhin et garde celles qui sont à la gauche, nommément le fort du Mortier.
V. Le Roi rend pareillement à l'Empereur et à la maison d'Autriche Fribourg, avec les forts de Saint- Pierre, de l'Étoile et tous les autres construits ou répa-
1. Jusqu'alors les traités avec l'Empire avaient été rédigés en latin.
2. Ces trois villes étaient Schaffouse, Baden en Argovie ou Frauenfeld.
3. Saint-Hilaire va donner un résumé très exact des trentesept articles du traité, dont il eut certainement le texte sous les yeux. La précision de ce résumé nous engage à ne point le retrancher de la présente édition. On trouvera le texte officiel, beaucoup plus diffus, dans le Corps diplomatique de Du Mont, dans le tome VIII des Mémoires de Lamberty, enfin dans l'ouvrage de M. Henri Vast, t. III, p. 162 et suivantes.
rés, là ou ailleurs dans la Forêt-Noire ou dans le reste du Brisgau.
VI. Le fort de Kehl est rendu à l'Empereur ; le fort de la Pile^ et les autres dans les îles du Rhin, sous Strasbourg, doivent être rasés aux frais du Roi, et la navigation du Rhin sera libre aux sujets des deux partis, sans qu'on puisse augmenter les anciens droits, ni en exiger de nouveaux.
VII. Brisach, Fribourg et Kehl seront rendus avec leurs juridictions, dépendances, artillerie et munitions qui y étoient lorsque les François y entrèrent.
VIII. Le Roi promet de faire raser les fortifications construites vis-à-vis d'Huningue, sur la droite et dans l'île du Rhin, et de démolir le pont, et celui qui conduit du Fort-Louis au fort de Sellingen- ; le premier de ces forts demeure au Roi ; l'autre doit être rasé.
IX. La France doit évacuer les châteaux de Bitche et de Hombourg, en démolissant auparavant les fortifications, sans endommager les châteaux.
X. Le terme de l'évacuation est fixé à trente jours après la ratification du traité général et solennel à faire entre les deux nations.
XI. La démolition des places se fera au plus tard deux mois après lesdites ratifications.
XII. Le Roi promet de traiter avec les princes et les États de l'Empire sur le pied du traité de Ryswyk et d'en accomphr tous les articles, auxquels il ne sera point dérogé.
XIII. L'Empereur consent que le Roi garde Landau avec ses dépendances, comme il en jouissoit avant la