Tomes III, p. 254, et V, p
Réponse des cardinaux et du confesseur aux discours du Roi. — Ils lui répondirent qu'il ne devoit avoir aucune peine d'avoir suivi le pape et les évêques ; que, pour ce qui les regardoit, ils n'avoient eu en vue que l'intérêt de Dieu, de l'Église et de leur conscience. « Mais, reprit-il, M. le cardinal demande à me voir; « je l'ai toujours aimé, et je n'aurois aucune répugnance « à le voir. » Le P. Le Tellier prit la parole et répondit que ce seroit détruire tout ce qui avoit été fait.
Le Roi ordonne au chancelier Voysin de faire une réponse obligeante au cardinal. — Cependant, le Roi ordonna au Chancelier, ([ui étoit présent, de lui écrire de sa part une lettre obligeante. Voysin, quoiqu'il eût les plus grandes obligations à M""^ de Maintenon, [étoit affectionné à la cabale et] ne s'acquitta pas bien précisément de son ordre; car tout le monde a dit, comme un fait certain, qu'il ajouta sèchement à cette lettre que le Roi ne pouvoit le voir qu'après qu'il se seroit soumis au pape.
Autres discours du Roi aux cardinaux et au confesseur. — Sa Majesté finit cette conversation par dire : « J'ai fait tout ce que j'ai pu pour mettre la paix entre « vous; je prie Dieu qu'il vous la donne », et quelque peu de temps après dans une autre occasion, il ajouta : a Je suis dans la meilleure foi du monde; si vous « m'avez trompé, vous êtes bien coupables ; car je ne « cherche que le bien de l'Église. » [Il me semble qu'on doit résumer des discours du Roi au sujet de la Constitution, qu'étant alors humihé devant Dieu pendant les courts moments qui lui restoient à vivre, qu'il ne voyoit plus les objets dans le même point de vue qu'on les lui avoit toujours présentés, et qu'il
1715] MÉMOIRES DE SAINT-HILAIRE. \2b
appréhendoit fort que, par des intérêts particuliers, ceux qui avoient su prendre de l'intérêt sur son esprit ne l'eussent contraint à abuser de son autorité en ce pointa Je reprends les dernières circonstances de la vie de ce prince.]
Le 26, entre neuf et dix heures du matin, tous ceux de la cour qui avoient les grandes entrées se rendirent dans les cabinets du Roi, et peu de temps après, toutes les princesses y arrivèrent. La grande galerie et l'appartement furent remplis, comme la veille, de quantité de seigneurs et de gens de considération, qui n'avoient pas les entrées.
On juge la maladie du Roi désespérée. — Sur les dix heures, on pansa de nouveau la jambe du Roi et on y donna plusieurs coups de lancette. On y fît des incisions jusqu'à l'os, et comme on trouva que la gangrène l'avoit gagné, on ne douta plus, même ceux qui avoient voulu se flatter, qu'elle ne venoit du dedans et qu'on n'y pouvoit apporter aucun remède salutaire. Ce pansement fini, le Roi dit que, puisqu'il n'y avoit plus de remède, il demandoit au moins qu'on le laissât mourir en repos.
Discours du Roi au Dauphin. — A midi. Sa Majesté fit venir dans sa chambre M. le Dauphin, conduit par M™^ la duchesse de Ventadour, sa gouvernante, et, après avoir embrassé le Dauphin, il dit : « Mignon, « vous allez être un grand roi ; mais tout votre « bonheur dépendra d'être soumis à Dieu et du soin « que vous aurez de soulager vos peuples. Il faut
1. Saint-Hilaire, zélé anticonstitutionnaire, s'est appesanti sur cet incident, sur le fond duquel il est d'accord avec Saint- Simon [Mémoires, t. XX VII, p. 266-271).
« pour cela que vous évitiez la guerre autant que vous « le pourrez ; ne suivez pas le mauvais exemple que je « vous ai donné sur cela; j'ai souvent entrepris la « guerre trop légèrement et l'ai soutenue par vanité ; « ne m'imitez pas; mais soyez un prince pacifique, et « que votre principale application soit de soulager vos « sujets. Profitez de la bonne éducation que M""^ la « duchesse de Ventadour vous donne ; obéissez-lui et « suivez les bons sentiments qu'elle vous inspire*. » Quelques-uns ont dit que le Roi lui particularisa encore les deux autres écueils où lui-même avoit donné, savoir, les maîtresses et la somptuosité des meubles et des bâtiments^ ; mais il ne me semble pas qu'il l'ait pu recommander à un enfant d'un âge si tendre.
Discours du Roi à M""^ de Ventadour. — « Pour vous, s Madame » , dit encore ce prince, en s'adressant à M""® la duchesse de Ventadour, « j'ai bien des remerciements « à vous faire du soin avec lequel vous élevez cet « enfant, et de la tendre amitié que vous avez pour lui. « Je vous prie de la continuer, et je l'exhorte à vous « donner toutes les marques possibles de sa recon- « noissance ». Après cela, cette dame mit le Dauphin à genoux près du lit du Roi, qui lui donna sa bénédiction, et l'embrassa deux ou trois fois. Incontinent après, on le remporta tout pleurant dans son appartement.
Un moment après, le Roi fit appeler le duc du Maine et
1. Le texte de ce discours, sauf ces dei^niers mots, est entièrement conforme à celui donné par Dangeau (p. 126-127); sur le texte le plus probable, voyez le commentaire des Mémoires de Saint-Simon, t. XXVII, p. 274, note 4.
2. Saint-Simon notamment a inséré cette particularité dans son récit.
le comte de Toulouse et leur parla la porte fermée. M. le duc d'Orléans y fut aussi mandé *. A midi et demi, le Roi entendit la messe dans sa chambre, les yeux toujours ouverts et priant Dieu avec une piété édifiante. Un moment avant qu'elle commença. Sa Majesté appela le marquis de Torcy, ministre et secrétaire d'État des Affaires étrangères, et lui dit quelques mots.
Discours du Roi à tous ceux qui se trouvèrent dans sa chambre. — La messe finie, il fit approcher de lui les cardinaux de Rohan et de Bissy et leur parla environ une minute, et, en finissant de leur parler, il adressa la parole à haute voix à tout ce qu'il y avoit de ses officiers dans la ruelle de son lit et auprès de son balustre. Ils approchèrent tous; il leur dit : « Mes- « sieurs, je suis content de vos services; vous m'avez « fidèlement servi et avec envie de me plaire. Je suis « fâché de ne vous avoir pas mieux récompensés ; les « derniers temps ne me l'ont pas permis. Je vous quitte « avec regret ; servez le Dauphin avec la même affec- « tion que vous m'avez servi ; c'est un enfant de cinq « ans, qui peut essuyer bien des traverses; car je me « souviens d'en avoir beaucoup essuyé pendant mon « jeune âge. Je m'en vais; l'État demeurera toujours; « soyez-y fidèlement attachés, et que votre exemple en « soit un pour tous mes autres sujets. Soyez tous unis « et d'accord, car l'union est la force de l'État, et sui- « vez les ordres que mon neveu vous donnera. Il va d gouverner le royaume ; j'assure ^ qu'il le fera bien ;
1. Tout ce récit est absolument conforme à celui de Dangeau, ou plutôt à celui du Mercure, qui avait pour base le récit de Dangeau.
2. Il y a J'espère dans le Journal de Dangeau et il y a aussi
« j'espère que vous ferez tous votre devoir et que « vous vous souviendrez quelquefois de moi. » A ces dernières paroles, ceux qui y étoient présents fondirent en larmes.
Quelques heures après, le Roi fit venir le Chancelier et lui fit ouvrir des cassettes, dont il lui fit brûler plusieurs papiers en sa présence et lui donna ses ordres sur les autres avec la même présence d'esprit et la même tranquillité qu'il avoit accoutumé de les lui donner dans ses conseils. Ce travail dura deux heures. Le Chancelier sortit et fut encore mandé ; il travailla environ demi-heure avec lui.
A dix heures du soir, on pansa la jambe du Roi et on trouva non seulement que la gangrène n'avoit fait aucun progrès depuis le matin, mais qu'en tout la jambe étoit mieux et ses forces un peu revenues ; ce qui donna quelque léger rayon d'espérance.
Le lendemain 27 ^ l'état du Roi fut à peu près pareil à celui de la journée précédente, excepté qu'il y eut quelques moments de convulsions et quelques légères absences d'esprit, et qu'on remarqua qu'il s'affoiblissoit de plus en plus ; mais la gangrène ne fit aucun progrès la nuit et le jour. Il fit entrer le P. Le Tellier à vingt reprises dans sa chambre; il entendit la messe avec la même dévotion; les premiers gentilshommes de sa chambre n'y entrèrent que quand il prit des bouillons, pour les lui présenter, ainsi qu'il est d'usage. Sur le soir, il fit appeler le comte de Pontchartrain, secrétaire d'État de sa maison et de Paris, et lui dit sans
après le second/ espère: Saint-Hilaire supprime cette conjonction.