Henriette-Louise, mariée en janvier
Roi voulut donner un gouverneur aux enfants de France», il le choisit pour occuper cette place. Ce seigneur s'attache régulièrement à tous ses devoirs, sans se mêler d'aucune intrigue de cour, et paroît fort honnête envers tout le monde.
Caractère du chancelier Boucherai. — M. Boucherat succéda à M. Le Tellier en la place de chancelier 2. G'étoit un bonhomme déjà fort avancé en âge, et qui n'a pas eu grande part aux affaires.
Cette digression finie, je dirai que le Roi couronnoit le faîte de sa grandeur par les embellissements qu'il faisoit à Versailles, [où il faisoit mettre en oeuvre tout ce que l'art et le luxe ont de plus magnifique. En cela, le nouveau surintendant des bâtiments, M. de Louvois, faisoit fort bien sa cour et ne demandoit pas mieux que besogne neuve.] On comptoit que cette dépense montoit déjà à cent trente millions, sans y comprendre celle des meubles magnifiques et de cette quantité de choses rares et précieuses que le Roi, [comme un autre Salomon,] y rassembloit de toutes les parties du monde. On lui vit alors un justaucorps dont les boutons de gros diamants étoient estimés vingt millions ^ et il n'y avoit sorte de magnificence dans laquelle il ne donnât. Quoique l'État fût en paix, la dépense militaire ne laissoit pas de monter au moins
1. C'est-à-dire aux enfants du Dauphin, le duc de Bourgogne (ci-dessus, p. 13) et ses deux frères, les ducs d'Anjou et de Berry, nés en 1683 et 1686. M. de Beauvillier fut nommé gouverneur du duc de Bourgogne en août 1689.
2. Louis Boucherai (1616-1699) fut nommé chancelier le 1" novembre; il avait soixante-neuf ans.
3. Journal de Dangeau, t. I, p. 76, et t. XV, p. 364; Maze- Sencier, le Livre du collectionneur, p. 743.
à soixante-dix millions par an', sans y comprendre celle de la marine et celle de la maison du Roi et des pensions : en sorte que les revenus du Roi, quoiqu'ils montassent en ce temps-là à cent trente millions, n'étoient pas suffisants, et qu'il falloit en tirer du peuple par la voie des emprunts et des partisans-.
Les étrangers n'en usoient pas de même, et tàchoient de se remettre, par l'économie, d'une partie de ce que la guerre précédente leur avoit coûté. Le prince d'Orange, qui vivoit comme un particulier en Hollande, s'occupoit à toute autre chose qu'à la somptuosité et épioit toutes les occasions de nuire à la France, et ce qui venoit de s'y passer au sujet des religionnaires lui en fournit un moyen. Il sortoit du royaume un grand nombre de protestants, malgré la rigueur des édits; en se réfugiant dans les États protestants, ils portèrent l'alarme et émurent les esprits de compassion et de crainte. Le prince d'Orange profita de cette conjoncture, et engagea les États de Hollande à faire une ligue avec les princes protestants pour leur commune sûreté, et leur proposa de prendre à leur
1. D'après les tableaux donnés dans la Correspondance des contrôleurs généraux des finances, par M. A. de Boislisle, t. I, Appendice, p. 598, les dépenses militaires, qui comprenaient les garnisons, les étapes, l'extraordinaire des guerres, l'artillerie, les gratifications aux troupes et les fortifications, atteignaient à peine, en 1686, quarante-sept millions, et cinquante-six en y joignant les dépenses de la marine et des galères; en 1684, le total montait à soixante-cinq millions et demi, dont plus de dix millions pour les dépenses maritimes.
2. On trouvera dans le même ouvrage, p. 54.3-547, un curieux mémoire de Desmaretz, daté de 1686, qui donne l'état des finances de la France à cette époque.
service les officiers qui étoient sortis ou qui sortiroient de France pour cause de religion. Le nombre en fut considérable ; car il y en avoit beaucoup, et de fort bons, dans les troupes du Roi*.
Ayant obtenu ce point, il leur persuada encore de faire la levée de seize mille hommes, qu'ils avoient refusé de mettre sur pied dans le temps que le Roi fit assiéger Luxembourg. Il alla ensuite en Allemagne, et y conclut avec les princes protestants cette ligue qu'on appela d'Augsbourg parce qu'elle fut signée dans cette ville. L'Empereur et le roi d'Espagne y furent bientôt admis '^.
Il ne parut pas que cette ligue donnât aucune inquiétude au Roi, ni qu'il y fit attention ; [car ce qui se passoit en France au sujet des gens de la Religion alloit toujours son train, et même redoubloit, aussi bien que
1. Dangeau inscrivait dans son Journal le 8 juin 1686 (t. I, p. 345) : « Le prince d'Orange s'est déclaré le protecteur de tous les François réfugiés ; il leur fait accorder des églises dans toutes les villes, il donne des pensions à leurs ministres,... il se sert de ceux qui savent mieux écrire pour répandre dans les esprits ce qui lui est le plus avantageux;... il a obligé les États-Généraux à donner aux officiers réfugiés cent mille florins de pensions, dont il s'est réservé la distribution ; il y a déjà plus de six-vingts de ces officiers qu'il a mis en différentes garnisons et qui ont... promis de le servir contre tous les princes du monde, sans exception. »
2. C'est le 9 juillet 1686 que fut signée secrètement à Augsbourg une alliance défensive contre la France, entre l'Empereur, l'Espagne, la Suède, la Bavière, la Saxe et d'autres princes d'Allemagne; les Pays-Bas n'y figuraient pas comme partie contractante [Corps diplomatique de Du Mont, t. VII, 3'= partie, p. 131 et suiv.). Dès le 31 août, on en eut connaissance à Versailles [Dangeau, t. I, p. 365).
la magnificence et les bâtiments, dont on faisoit toujours de nouveaux projets]. Les flatteurs, ces véritables pestes, ne cessoient d'exalter sa grandeur et sa puissance, qui remplissoit tout l'univers d'admiration et de terreur.
11 arriva dans ce temps-là en France une ambassade de la part du roi de Siam, qui sembla autoriser leur dire, mais qui avoit encore un autre motif, qu'il est nécessaire d'expliquer. Les missionnaires jésuites François s'étoient procuré un établissement dans le royaume de Siam par le secours du sieur Constance, Grec d'origine et de religion\ et qui, je ne sais par quelle aventure, étoit devenu premier ministre et auroit bien désiré, pour l'intérêt spirituel de son maître, et pour le sien temporel, qu'il eût voulu goûter le christianisme; mais tout ce qu'il en avoit pu obtenir jusque-là étoit de permettre aux Jésuites de bâtir quelques églises, de prêcher la foi à ses sujets, et de le venir voir quelquefois. Dans ces entretiens, ils avoient soin d'exalter toutes les grandes actions du Roi, sa piété, sa dévotion, sa puissance, et combien il étoit respecté et révéré dans toute l'Europe. Quand ils crurent que ce manège leur réussissoit, ils voulurent encore aller plus loin, et se persuadèrent que le roi de Siam et toute sa cour se détermineroient à se convertir, si l'on pouvoit enga- "•er le roi de France à lui envoyer un ambassadeur chargé d'une de ses lettres, par laquelle il inviteroit ce prince à embrasser la religion catholique. Ainsi,
1. Constance Phaulkon : voyez les Mémoires de l'abbé de Choisy, t. I, p. 230-232 et 238, et ceux de Forbin, p. 509, 510 et 530.
ayant bien médité toutes ces choses, ils firent partir le P. Tachai'dS qui, étant arrivé en France, expliqua au Roi, par l'entremise du P. de la Chaise, confesseur de Sa Majesté, le sujet de sa mission et la récompense qu'il devoit attendre du ciel, si, par son moyen, comme il paroissoit indubitable, un grand roi, avec tout son royaume, embrassoitle christianisme. [Comme ces bons Pères mettent tout en usage pour venir à leurs fins,] ils intéressèrent encore le Roi par la gloire qui lui en reviendroit et par l'avantage que ses sujets retireroient du commerce qu'ils feroient avec ce royaume rempli de richesses, et où Sa Majesté n'avoit qu'à demander des places de sûreté, où elle poiuroit tenir des garnisons. Enfin le P. Tachard représenta la chose comme si aisée et si vraisemblable, que le Roi envoya à Siam le chevalier de Chaumont, avec le titre de son ambassadeur-. Il fut reçu en cette cour avec tous les honneurs imaginables, et, après y avoir demeuré cinq à six mois sans pouvoir convertir le roi de Siam, il revint en France, avec plusieurs ambassadeurs que ce prince
1. Guy Tachard, né à Angoulême en 1651, entra en 1668 dans la Compagnie de Jésus, professa quelques années, puis suivit le maréchal d'Estrées dans l'Amérique méridionale en 1680; à son retour, il partit pour les missions de Siam, revint en France à diverses reprises, retourna enfin aux Indes, et mourut au Bengale en 1712. Homme d'esprit et fort habile, selon les Mémoires de Sourches, t. I, p. 422. Il publia une Relation du voyage qu'il fît avec le chevalier de Chaumont (ci-dessous).
2. Alexandre de Chaumont, de la branche d'Athieules, était major de marine lorsqu'il fut choisi pour aller à Siam; de retour en 1687, il quitta l'ordre de Malte pour se marier, devint capitaine de vaisseau et mourut en janvier 1710 [Mercure de février, p. 192-194).
envoya au Roi, et qui eurent ordre d'achever avec ses ministres le traité de commerce que le chevalier de Chaumont avoit ébauché ' .
Ambassadeurs de Siam en France. — Ces ambassadeurs, étant arrivés à Paris^, furent conduits à Versailles à l'audience du Roi, qui les reçut assis sur son trône d'argent, élevé sur une grande estrade, dressée exprès au fond de la grande galerie. Les princes du sang étoient sur cette estrade, à droite et à gauche du trône ; les grands seigneurs et les ministres au bas de l'estrade, et tous les courtisans en haie le long de la galerie et des appartements. L'habit du Roi étoit tout couvert de pierreries, qui, jointes à la majesté de sa personne et à la pompe de la cour et des appartements, offroit le plus beau et le plus riche spectacle qu'il fût possible de voir. Les ambassadeurs furent conduits à travers les appartements, au milieu de la haie des courtisans, et, quand ils arrivèrent àl'entrée de la galerie, d'où ils pouvoient voir le Roi, ils firent de profondes inclinalions, qu'ils recommencèrent étant au milieu et en abordant le pied de l'estrade. Le premier d'entre eux présenta la lettre de son maitre au bout d'une espèce de lance d'or et fit à Sa Majesté un compliment qui ne sen-
1. 11 y a plusieurs relations de ce voyage du chevalier de Chaumont : la plus importante est celle qui fut publiée en trois volumes comme Supplément au Mercure galant de 1686; une autre plus succincte se trouve insérée dans les Mémoires de Sourches, t. I, p. 401-422. Enfin l'abbé de Choisy, qui avait fait partie de l'ambassade, en a longuement parlé dans ses Mémoires, t. I, p. 220-232, et a publié un Journal du voyage de Siam (1687).