‹ Mémoires de Saint-Hilaire (volume 4)Chapitre 197 sur 210 · Au nord de Figuères · texte numérisé non relu

Au nord de Figuères

commencement de cette année, le roi Jacques d'Angleterre se flatta d'avoir en ce royaume un parti assez puissant pour remonter sur son trône, et demanda au Roi les secours nécessaires pour assurer la réussite de cette grande entreprise. Louis XIV ordonna qu'on équipât à Toulon cinquante vaisseaux de guerre, qu'on y arma avec tant de diligence, qu'ils étoient à la rade à la fin de février, où ils attendirent un vent favorable pour aller passer le Détroit et venir dans l'Océan. M. le comte de Ghàteaurenault ' eut le commandement de cette armée.

On arma aussi à Brest, au Port-Louis et à Dunkerque trois ou quatre escadres, et on envoya à Calais le plus de bâtiments de transport qu'il fut possible. Le marquis d'Harcourt, lieutenant général, avec plusieurs officiers généraux, assembla entre Calais et Gravelines vingt bataillons et cinq régiments de cavalerie et de dragons, qui y vinrent de Flandres, avec un équipage d'artillerie, des ingénieurs, des armes, des selles, des brides, et une grande quantité de munitions de guerre et de bouche.

Tous ces préparatifs étant faits avec le plus grand secret, le roi Jacques partit en poste, le 3 mars, de Saint-Germain, avec une bonne provision d'argent, et son entreprise fut publiée; [mais il y eut beaucoup d'incrédules d'un bon succès. On attendoit à Paris d'un jour à l'autre des nouvelles de l'embarquement, pour lequel la diligence étoit nécessaire. Toutefois, rien

1. François-Louis Rousselet, comte de Châteaurenault(1637- 1716), avait été nommé lieutenant général des armées navales en 1686; nous le verrons devenir vice-amiral en 1701 et maréchal de France en 1703.

ne bougeoit, quoiqu'on eût avis de l'arrivée du roi Jacques sur la côte, soit qu'on attendit les escadres qui dévoient venir à Dunkerque de Brest, soit qu'il y eût quelques autres causes de ce retai^dement. On n'étoit pas moins en peine de l'armée de M. de Chàteaurenault, qu'on apprit être retenue aux îles d'Hyères par les vents contraires et qui, en effet, ne put arriver à Brest avant le mois de mai suivant.]

Le roi Guillaume ne tarda pas d'être averti de l'orage qui le menaçoit. Il fit mettre sous les armes toutes les troupes qu'il avoit en Angleterre, et en manda d'autres de Flandres. Les côtes furent garnies de troupes et de milices, et il n'oublia aucune des précautions nécessaires; mais la principale fut qu'il fit armer tant bien que mal, avec une diligence extrême, plus de quarante vaisseaux de guerre sous l'amiral Russell, qui se présenta entre Gravelines et Calais, [le 9 mars, et qui fut contraint deux ou trois jours après, par les grands vents qui s'élevèrent, de se retirer vers les côtes d'Angleterre, laissant toutefois deux de ses escadres à la vue de Calais]. On jugea bien alors l'entreprise échouée. Cependant le roi Jacques resta à Boulogne-sur-Mer jusques au commencement de mai, qu'il revint à Saint-Germain i. [L'amiral Russell fut joint par vingt vaisseaux hollandois, et retourna devant Calais, où il fit jeter quelques bombes.] Les troupes du marquis d'Harcourt s'en retournèrent en Flandres, et tout se retira de part et d'autre.

1. Saint-Simon a parlé de ce « projet avorté » du roi Jacques, et il en attribue la non-réussite aux mauvais temps et à la croisière anglaise [Mémoires, t. III, p. 55-58, avec le commentaire qu'y a joint M. de Boislisle).

[Sur cette entreprise qui eut un si mauvais succès, les Anglois débitèrent que quelques-uns de leur nation, qui avoient passé en France avec le roi Jacques, s'en étoient revenus en Angleterre sous prétexte de venir jouir de leurs biens après s'être soumis au gouvernement présent, et avoient conspiré d'assassiner le prince d'Orange au retour d'une de ses maisons de chasse, d'où ordinairement il revenoit à Londres peu accompagné. Ils dévoient avertir le roi Jacques à Calais de l'exécution du projet, qui avoit été découvert par un des complices la veille du jour fixé. Sur cela, les Anglois circonstancièrent mille particularités hors d'apparence, et les criminels accusés furent emprisonnés, et tous exécutés ^]

Comme on ne doutoit pas à la cour que les ennemis ne fissent quelque tentative le long des côtes de France, on n'oublioit rien pour se précautionner. Le maréchal de Joyeuse alla commander en Normandie, et on lui donna un petit corps de troupes réglées, auxquelles il joignit les milices de la province. Le maréchal d'Estrées commanda en Bretagne avec les mêmes dispositions, et M. de Tourville dans le pays d'Aunis et sur les côtes de Poitou, où les ennemis ne firent pas de grands progrès.

Ils partirent d'Angleterre avec une armée de quatrevingts vaisseaux de ligne sous Mylord Berkeley, quan-

1. Il y eut en effet, au printemps de 1696, un complot contre la vie de Guillaume III, tramé par des partisans des Stuarts. Il semble bien que ni Louis XIV ni Jacques II n'y avaient participé, mais que le duc de Berwick, qui avait fait peu de temps auparavant un voyage secret en Angleterre, avait eu connaissance du projet : voir ses Mémoires, p. 343.

tité de bombes et plusieurs galiotes ; mais les vents contraires les obligèrent de s'en retourner. Ils remirent à la voile au mois de juillet, et vinrent bombarder Saint-Martin-de-Ro^. De là, ils passèrent à Olonne, où ils en firent autant, et allèrent ensuite faire une petite descente dans l'île de Groix, près le Port-Louis, et dans deux autres petites îles proche Belle-Isle, où ils brûlèrent les villages et enlevèrent les bestiaux 2. Après cette expédition, l'armée se sépara : une partie revint en Angleterre, où elle désarma; l'autre se divisa en plusieurs escadres pour convoyer les vaisseaux marchands.

[Pour revenir à M. de Chàteaurenault, lorsqu'il fut arrivé de la Méditerranée à Brest, il y désarma la plus grande partie de ses vaisseaux et alla croiser avec l'autre vers les îles Açores, au-devant de la flotte de la Vera-Cruz, qu'il ne trouva point, et s'en revint à Brest. MM. de Nesmond^ et Renau*, avec leurs escadres, y revinrent aussi sans rien faire ^; mais le chevalier Bart, qui étoit parti de Dunkerque avec une

1. Ce bombardement, qui eut lieu du 15 au 17 juillet, atteignit non seulement Saint-Martin, mais aussi les autres bourgs de l'île, et causa beaucoup de dégâts.

2. Gazette, p. 359-360; Gazette d'Amsterdam, n» Lxn, et Mercure d'août, p. 238-263; reg. Marine B^ 17.

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