‹ Mémoires de Saint-Hilaire (volume 4)Chapitre 207 sur 210 · C'esl-à-dirc du mois d'août · texte numérisé non relu

C'esl-à-dirc du mois d'août

zanaS qui commandoit dans la ville, et le prince de Darmstadt commandant général des armes. Ce dernier demanda à parler à M. de Vendôme le lendemain, et, dans la conférence qu'ils eurent ensemble, le prince de Darmstadt demanda qu'on dépêchât un courrier à la cour de Madrid et (ju'on attendit son retour avant de capituler. M. de Vendôme le refusa. Enfin, après toutes ces difficultés faites pour temporiser, la capitulation fut arrêtée dans la tente de M. de Vendôme, entre lui, le prince de Darmstadt et M. de Pimenter-, gouverneur de Barcelone. Les Espagnols, au nombre d'environ sept mille hommes, sortirent le 15 août avec toutes les marques d'honneur accoutumées, et plusieurs pièces de canon et des mortiers de tous les calibres. Ils remirent aussi la forteresse du Mont-Juich, qui n'avoit point été attaquée, et furent conduits à Tarragone^

On accorda aux habitants la continuation de tous les privilèges à l'exception de l'Inquisition, [et à ceux qui le voudroient, l'autorisation, pendant un temps limité, de sortir de la ville avec leurs meubles et effets]. Le comte de Coigny, qui avoit servi de lieutenant général en ce siège, fut tait gouverneur de Bai^celone. [Quoique je n'aie point servi à ce siège, je n'ai

1. Diego Hurtado de Mendoza était gouverneur des armes en Catalogne et s'était jeté dans Barcelone dès le début du siège; devenu vice-roi le 7 août 1697, il se rallia plus tard à l'Archiduc, qui le fit grand d'Espagne.

2. Jean-Antoine, comte de Pimentel, était général de l'artillerie et commandait dans Barcelone sous M. de la Corzana; il se rallia à Philippe V en 1700 et mourut en 1708.

3. Les articles de la capitulation sont donnés en appendice dans le tome \' des Mémoires de Sourches, p. 386-394.

pas laissé de le rapporter au long sur de bons mémoiresS à cause de sa singularité, et qu'il ne s'en étoit point encore vu de pareil, de mon temps, où il y eut autant de coups de main et une si belle défense.]

[Campagne de mer; expédition de Carthagène. — Au commencement de cette année, le sieur de Pointis^, un des capitaines des vaisseaux du Roi, et fort aventureux pour ce qui regardoit sa fortune, obtint la permission de faire une de ces entreprises qui ne peuvent réussir que contre vent et marée, pour me servn^ d'expressions convenables au sujet dont il s'agit.]

[Cet officier avoit beaucoup d'esprit et s'étoit acquis de la réputation dans plusieurs campagnes qu'il avoit faites et des voyages de long course et, sur ce pied-là, il obtint du Roi sept vaisseaux de guerre, trois fréo-ates, quatre traversières, une galiote à bombes, cent gardes-marine et environ dix-huit cents hommes des compagnies des vaisseaux, avec tous les officiers et les matelots nécessaires, à condition toutefois qu'il feroit tous les frais et la dépense du voyage et de l'entretien à ses dépens, ou à ceux des particuliers qui y voudroient contribuer à grosse aventure. Comme on étoit déjà alléché par le succès de quelques armements pré-

1. Outre le Mercure, qui donna un journal du siège, et la Gazette, Saint-Hilaire a pu connaître les relations utilisées par l'auteur de V Histoire militaire, dont le récit, plus détaillé encore que celui de notre auteur, concorde complètement avec lui.

2 Jean-Bernard-Louis Desjean, baron de Pointis, était capitaine de vaisseau depuis 1685, et devint chef d'escadre en 1G99; il mourut en 1707.

3. Les campagnes de M. de Pointis avaient été presque exclusivement des expéditions de course : voyez son dossier dans le carton C 252 des archives de la Marine.

cédents ainsi faits, et qui avoient rapporté beaucoup de profit, sur le bruit qu'on répandit exprès que celui-ci étoit destiné pour aller à la rencontre des galions chargés d'argent qui revenoient des Indes occidentales, chacun porta son argent à M. de Pointis^ mais cela ne se put faire sans que le bruit ne s'en répandit dans les pays étrangers et intéressés à la conservation des galions, qui prirent là-dessus toutes les précautions qu'ils avisèrent bon être, et qui envoyèrent à l'avance une escadre de vaisseaux de guerre croiser à la hauteur du port de Brest pour empêcher M. de Pointis d'en sortir. Mais, un gros temps qui survint les ayant contraints de s'en éloigner, Pointis mit à la voile avec son escadre au mois de janvier et prit sans empêchement la route de Saint- Domingue, où il fut joint par le sieur Ducasse^ et quinze cents flibustiers, qui l'attendoient avec leurs bâtiments : tellement que cette petite armée se trouva alors forte de vingt-cinq voiles. Au lieu d'aller à la rencontre des galions, pour lesquels les alliés s'étoient précautionnés, elle arriva devant Carthagène^ le 12 avril. Dès le 14, la galiote et les traversières commencèrent à bombarder le fort de Boccachica. La

1 II se constitua même une compagnie, qui avait à sa tête le trésorier VanoUes, pour fournir aux frais de l'expédition; les comptes en sont conservés dans le carton M 662 des Archives nationales.

2 Jean-Baptiste Ducasse (1646-1715), entré en 1686 dans la marine royale, était gouverneur de Saint-Domingue depuis qu'il s'en était emparé en 1691; il parvint en 1701 au grade de chef d'escadre, et à celui de lieutenant général en 1707.

3. Carthagène-des-Indes, dans la Nouvelle-Grenade, à l'embouchure d'un bras de la Maddalena.

ville étoit enceinte de seize bastions et protégée par plusieurs forts détachés, à la vérité négligés comme le sont ordinairement les places des Espagnols. Il y avoit aussi dans celle-ci quatre-vingt-dix canons de fonte et près de trois mille soldats point du tout aguerris, ainsi qu'il le parut bien à leur défense.]

[Pointis ayant reconnu l'endroit de sa descente et à l'avance fait mettre à terre un gros parti pour fouiller le bois qui en étoit voisin, afin de connoltre s'il n'y avoit point quelque grosse emlmscade, sur le rapport qui lui fut fait qu'il ne paroissoit personne, il fit descendre ses troupes à terre sans aucun empêchement, et leur fit faire un chemin à travers le bois pour arriver au fort de Boccachica, qui défendoit l'entrée du port et de la rivière de Carthagène. Il étoit nécessité d'y faire sa première attaque, afin que, l'ayant pris, il put mettre ses vaisseaux à couvert dans la rivière et en tirer sans péril tout ce dont il auroit besoin.]

[Quoiqu'il 1 y eût dans ce fort trente-six pièces de canon, il n'étoit gardé que par cent trente honmies,

1. Le siège de Carthagène, qui dura du 12 avril au 2 mai, et qui se termina par la prise et le pillage de la ville, a été l'objet de plusieurs relations : outre celle que publièrent dès 1698, à Paris et en Hollande, Pointis et Ducasse, il y en a une dans le Mercure d'août 1697, et des détails assez circonstanciés dans la Gazette, p. 272, 278-279 et 296, et dans la Gazette d' Amsterdam, n°' L et Li, et Extraordinaires lxvi-lxxiv. Le maréchal d'Estrées, vice-amiral de Ponant, adressa au Roi le 9 août une relation sur la campagne de M. de Pointis, rédigée d'après l'enquête faite par lui auprès des divers officiers de l'escadre (Archives de la Marine, B^ iSj. M. de Boislisle, dans son commentaire des Mémoires de Saint-Simon, t. IV, p. 212-216, a donné des renseignements assez complets sur l'expédition et sur ses suites.

et le gouverneur de Carthagène, commençant alors, quoique tard, de connoitre l'importance de le bien défendre, y voulut jeter cent cinquante hommes. Dès qu'ils mirent pied à terre, ils furent fusillés par les François; une partie fut tuée, et l'autre prise; rien n'entra dans le fort. Les assaillants, poursuivant hardiment leur pointe, vinrent jusques au pied de la muraille, et le commandant du fort, qui avoit eu une trentaine de ses gens tués, perdit la tramontane et se rendit à discrétion. Dès que cela fut fait, M. de Pointis fit entrer toute sa petite flotte dans la rivière et fit approcher plus près sa galiote et ses traversières, soutenues par le vaisseau le Vermandois, qui bombardèrent la ville. Puis il vint au fort de Sainte-Croix, que le vaisseau canonna pour en favoriser l'attaque. Celui qui y commandoit eut peur d'être emporté d'assaut et se retira de bonne heure dans la haute ville, après avoir mis le feu à ses poudres. De là, on vint au fort Saint-Lazare, que les Espagnols abandonnèrent comme l'autre, et, comme on ne trouvoit plus d'obstacles au dehors, on travailla aux batteries de terre de canons et de mortiers pour battre les bastions de Saint- Domingue et de Saint-Jacques, devant lesquels les Espagnols avoient fait quelques nouveaux ouvrages qui pouvoient retarder la prise de la place : ce qui ayant été bien reconnu, on résolut de changer d'attaque et de venir à la porte de Ximani, qui étoit couverte d'un méchant ravelin que les Espagnols ne défendirent pas. Le ravelin étant pris, les assiégeants s'y logèrent, et, leur canon ayant fait une brèche à la muraille de cinq ou six toises, ils donnèrent l'assaut, qui fut mal soutenu par huit cents Espagnols, dont

environ trois cents furent tués; le reste se sauva dans la basse ville. Les assiégeants se retranchèrent dans la haute, et, sur le soir, les assiégés tentèrent une sortie pour les déloger; mais ils se retirèrent sans en venir aux mains. Ensuite on disposa tout ce qui étoit nécessaire pour l'attaque de la basse ville; mais le gouverneur en épargna la peine et demanda à capituler. On le lui accorda, et, à sa garnison, forte encore de dix-huit cents hommes, de sortir avec les ciixonstances honorables accoutumées; et M. de Pointis prit possession de la ville, où il fit, à ce qu'on a rapporté, un butin de huit millions en or et argent et d'un miUion en pierreries *. Il eut à cette occasion un démêlé avec Ducasse, qui en vouloit avoir sa part comme de raison ; mais l'autre, qui étoit le plus fort, n'en voulut rien faire. Ducasse s'en plaignit dans la suite', et, en attendant, pour ne point revenir les mains vides, il ne voulut point partir avec le sieur de Pointis, et demeura dans Carthagène après lui, où il grappilla tout ce qu'il put», et ensuite se retira à Saint-Domingue.]

[M. de Pointis, ayant achevé sa récolte, fit sauter

1 II y a un état du butin dans le carton M 757 des Archives nationales, et, dans le registre Marine B' 18, des inventaires estimatifs faits à Brest en septembre 1697, de vases et ornements d'église, bijoux, pierreries, argent monnayé, or et argent en lingots et en barres, etc., rapportés par les vaisseaux de l'expédition; mais ces états sont certainement très loin de représenter la totalité des prises.

2 Sur ces démêlés entre Ducasse et Pointis, voyez le commentaire des Mémoires de Saint-Simon, p. 215-216, et les lettres de Ducasse contenues dans le registre Marine B' 18.

3. Les flibustiers de Ducasse pillèrent la ville, l'incendièrent, et y commirent des atrocités incroyables.

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les forts et les bastions, enleva tout le canon, et, ayant rembarqué tout son monde et ses deux mille matelots qui avoient aidé en ce siège, il remit à la voile pour retourner en France ; mais à peine eut-il navigué cinquante lieues, qu'il rencontra vingt-quatre ou vingtcinfj gros vaisseaux de guerre ennemis, qui lui donnèrent la chasse, et quelques-uns lui lâchèrent leur bordée. Un gros brouillard qui survint à propos l'ôta de vue et le tira d'affaire ; ses vaisseaux se séparèrent, et il n'en demeura que quatre avec lui et une frégate, avec lesquels il rencontra encore cinq vaisseaux anglois à quatre-vingt lieues des côtes de France, contre lesquels il combattit pendant trois heures. A la fin, ayant reviré avec un vent favorable, il arriva heureusement à Brest le 30 août, où il trouva déjà ses autres vaisseaux abordés. Cette expédition hardie coûta vingt ou vingt-cinq officiers, autant de gardes-marine, et sept à huit cents soldats ou matelots. Le butin fut partagé, et les particuliers qui avoient contribué à l'armement reçurent quatre ou cinq fois leur capital. Pointis s'y enrichit' et devint en grande réputation; le Roi le fit aussi chef d'escadre.]

[J'ai déjà parlé de l'armement qui se fit à Toulon pendant cette année pour l'expédition de Barcelone^. Outre celui-là, il y eut encore deux escadres armées à Brest, avec lesquelles MM. de Châteaurenault et de Nesmond allèrent en course, et revinrent sans avoir rien fait de considérable, et le chevalier Bart arma une

1. On prétendit même qu'il avait eu soin de se réserver avant tout pai'tage une bonne part du butin.

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