‹ Mémoires de Saint-Hilaire (volume 4)Chapitre 206 sur 210 · Soixante pièces de batterie et vingt-huit mortiers · texte numérisé non relu

Soixante pièces de batterie et vingt-huit mortiers

2. Sur ce siège de Barcelone, qui fit grand honneur à M. de Vendôme et aux troupes françaises, on peut voir le Journal de Danoeau, t. VI, p. 129-174, les Mémoires de Sourches, t. V, p. 282-326 et 381-385, la Gazette et le Mercure de juin, juillet et août, la Gazette d'Amsterdam, n"' xi-vm à lxxv, l'Histoire militaire, p. 329-350, avec un plan de la ville, et les volumes 1417-1418 du Dépôt de la guerre.

3. Georges de Hesse-Darmstadt (1669-1705) était parent de la reine d'Espagne femme de Charles II, et avait obtenu par elle un des grades les plus élevés de l'armée espagnole.

circonvallation par manque de troupes, le vice-roi fit camper un de ses officiers généraux avec mille hommes de troupes réglées, cinq ou six mille miquelets ou milices et sept cents chevaux. A trois quarts de lieue de là, dans les montagnes, au village de Cornella, il mit le marquis de Grigny, général de la cavalerie espagnole, avec deux mille cinq cents chevaux, qu'il soutenoit lui-même de son quartier derrière Saint-Féliù\ où il se campa avec le reste de ses troupes. H se conservoit de cette manière la communication avec la ville par le Mont-Juich.]

M. de Vendôme, étant arrivé devant Barcelone, campa son armée, la droite au village de Sarria, et la gauche à San-Martino. Il fit faire des lignes, qui n'empêchèrent pas pourtant que son armée ne fût inquiétée par les miquelets d'Espagne; tant que le siège dura, ils l'incommodèrent fort pour les vivres qui Im venoient par terre.

Le 13 juin, on s'empara du couvent des Capucins, où les assiégés avoient mis un poste. On dit qu'en cette action on tua quelques-uns de ces moines qu'on avoit trouvés les armes à la main. Comme M. de Vendôme vouloit faire attaquer la ville par là, il y fit mettre six cents hommes.

Tous les préparatifs du siège étant achevés, on ouvrit la tranchée, le 1 5 juin, parle poste des Capucins, à plus de quatre cent cinquante toises de distance du chemin couvert. [Cette nuit-là, on fit assez de travail à la faveur de quelques chemins creux qui se rencontrèrent;] on fit deux attaques et la communication de

1. San-Féliù-de-Llobrcgat, sur la rive droite de cette rivière.

l'une à l'autre. On occupa aussi le couvent des Cordeliers, qui se trouva à la tête du travail. Les galiotes à bombes commencèrent à bombarder la ville du côté de la marine, et continuèrent toujours autant que le temps le put permettre. Pendant le jour les assiégés firent un grand feu de cent pièces de canon qu'ils avoient logées sur leurs remparts.

La nuit du 16 au 17, on travailla aux batteries de canon et de mortiers, qui furent toujours inférieures à celle des assiégés, et la tranchée se prolongea. Les Espagnols firent une sortie de six cents hommes, qui n'eut pas un grand succès, en ce que les cinq escadrons de la garde de la tranchée s'avancèrent de bonne heure, et que les ennemis se retirèrent de peur d'être coupés et de ne pouvoir rentrer.

La nuit du 1 7 au 1 8, le travail fut un peu retardé par un grand orage qui survint et inonda la tranchée. On ne laissa pas pourtant d'occuper le faubourg de Jésus à l'attaque de la droite, et de pousser celle de la gauche, couverte par un ruisseau, sur le front des deux bastions du côté de la porte Neuve. Pendant le jour, le canon des assiégeants commença de tirer.

Celle du 18 au 19, les assiégés firent deux grandes sorties, l'une sur la droite, avec mille hommes de pied soutenus de quatre cents chevaux, l'autre, à la gauche, de neuf cents hommes d'infanterie. Les bataillons de la garde de la tranchée sortirent sur eux; il y eut un grand feu de mousqueterie, et beaucoup de gens tués de part et d'autre avant que les assiégés se retirassent. Le 19, les Espagnols, à la faveur d'un chemin creux qui commençoit au glacis de la contrescarpe et se prolongeoit sur le revers de l'attaque de la gauche, occu-

pèrent une cassine qu'on avoit négligée, avec deux cents hommes de pied et cinquante chevaux, qui se trouvoient protégés par des troupes qu'ils avoient postées dans des ravines et des chemins creux, et qui firent un grand feu sur la tranchée qu'ils voy oient de revers. Comme on connut, par la perte qu'on y faisoit, combien il importoit de les déloger brusquement, on fit attaquer la cassine par quatre compagnies de grenadiers, cinquante gardes-marine, deux bataillons d'Alsace, commandés par le prince de Birkenfeld, de la maison palatine % qui en étoit colonel ; ilsétoient soutenus par les cinq escadrons de la garde de la tranchée. Ces troupes marchèrent un peu avant la nuit, sans être aperçues, par un chemin creux qui conduisoit à la cassine. Y étant arrivés, les deux bataillons montèrent sur le revers et investirent la maison, l'un à la droite, l'autre à la gauche, et les grenadiers attaquèrent en même temps le poste, qu'ils emportèrent; mais le prince de Darmstadt, qui connut l'importance de le reprendre, y fit marcher deux nouveaux bataillons soutenus de quatre escadrons. Le prince de Birkenfeld, qui avoit été fortifié de quelques compagnies de grenadiers sur le mouvement qu'on voyoit faire à l'ennemi, alla au-devant de lui avec ses troupes, et le chargea si vivement, qu'il fut contraint de se retirer en désordre au chemin couvert, jusqu'où il fut poursuivi, non sans beaucoup de perte de part et d'autre. Dans cette même nuit, on tira une ligne de communi-

1 Christian III, comte palatin de Bavière et prince de Birkenfeld (1674-1735), avait succédé à son père en 1697 comme colonel du régiment d'infanterie d'Alsace; il fut nommé brigadier à la suite du siège de Barcelone.

1697] MÉMOIRES DE SAINT-HILAIRE. 'i?l

cation de la tranchée à la cassine, qui demeura aux assiégeants.

La nuit suivante, la tranchée fut inondée par un grand orage, et, les troupes qui la gardoient ayant passé la nuit dans l'eau, on fut obligé de les relever à six heures du matin. On ne laissa pas de pousser en avant, autant qu'il fut possible, le boyau qui tiroit sur le bastion de la porto Neuve, où se devoit faire la principale attaque. En même temps, on approcha les batteries de canon et de mortiers plus près de la place.

La nuit du 22 au 23, les assiégés continuèrent à faire un feu extraordinaire de leur canon et de leurs mortiers : ce qui n'empêcha pas qu'on ne poussât en avant l'attaque du bastion de- la porte Neuve, et qu'on n'achevât de perfectionner les batteries de canon et de mortiers qui avoient été avancées.

Celle du 23 au 24, les assiégés firent une sortie de huit cents hommes de pied, soutenus par mille autres, à dessein d'enclouer le canon des nouvelles batteries. Ils renversèrent d'abord les grenadiers qui soutenoient les travailleurs; mais, deux bataillons françois de la tranchée, soutenus par d'autres, y étant accourus, ils les contraignirent de se retirer après un échec assez rude. On fit une trêve de trois heures pour retirer les blessés et enterrer les morts.

Pendant cette sortie, et pour faire diversion, environ mille miquelets ou paysans armés descendirent des montagnes sur le derrière du camp et vinrent attaquer une maison occupée par des miquelets de France. L'attaque fut vive et dura deux heures. A la fin, à force de monde qui accourut, les Espagnols

furent repoussés; il y périt du monde de part et d'autre.

La nuit du 24 au 25, on avança la tranchée, et les nouvelles batteries de mortiers jetèrent bien des bombes dans la ville, ainsi que la nuit suivante, pendant laquelle les travaux furent continués. On chassa les assié"-és d'un retranchement qu'ils tenoient près d'un petit pont.

Celle du 26 au 27, M. de Vendôme fît attaquer quelques petits retranchements que les assiégés avoient faits dans des chemins creux sur le front de l'attaque, et, pour la favoriser, on en fit une fausse par le faubourg de Jésus. Les retranchements furent emportés, avec perte d'environ deux cents hommes de part et d'autre.

Le 28 et les jours suivants, jusques au 4 juillet, furent employés par les assiégeants à achever de s'établir dans les retranchements qu'ils avoient gagnés, à avancer leur tranchée, et à faire deux lignes parallèles sur le glacis de la contrescarpe.

La nuit du 4 au 5, M. de Vendôme, ayant jugé qu'on pouvoit entreprendre l'attaque du chemin couvert, fit coiranander vingt compagnies de grenadiers, qui furent disposées dans la dernière parallèle, de façon qu'elles enveloppoient les deux angles du chemin couvert devant la pointe des deux bastions attaqués, et la place d'armes du centre devant la courtine. Elles étoient soutenues par des détachements des bataillons de la garde de la tranchée, et ces détachements par leurs corps entiers, soutenus encore par d'autres.

Vers minuit, les grenadiers avancèrent sur la palis-

1697] MÉMOIRES DE SAINT-HILAIRE. -i^S

sade, d'où ils essuyèrent une grande décharge de mousqueterie à bout portant ; néanmoins, ils se jetèrent dans le dedans. Ceux qui entrèrent par la gauche et par le centre poussèrent loin, et même jusque dans le fossé, qui étoit peu profond, ceux qui avoient défendu cet ouvrage ; mais, à l'angle de la droite, ils trouvèrent deux cent cinquante officiers réformés espagnols, qui les attendirent l'esponton à la main et soutinrent l'attaque très valeureusement. Cependant, à la faveur d'une fougade qui jeta dedans une vingtaine de pieds de palissades, les grenadiers entrèrent dans l'angle, y tuèrent plusieurs Espagnols, et repoussèrent les autres une centaine de pas, qui revinrent peu après à la charge, protégés par un feu terrible de mousqueterie qui partoit des bastions de la courtine et des autres ouvrages : de sorte que, les travailleurs ne pouvant y tenir, et les munitions des grenadiers se trouvant épuisées par le grand feu qu'ils avoient fait, ils ne purent conserver que l'angle de la gauche, et furent contraints d'abandonner celui de la droite et la place d'armes de la

courtine.

Sur les cinq heures du matin, les assiégés firent une sortie de six cents hommes, dont les cinquante qui étoient à leur tête étoient armés de cuirasses, de rondaches et de pots-en-tête. Ils prirent à revers le logement de la gauche et chargèrent vivement les grenadiers qui le tenoient et les travailleurs qui faisoient la communication. Les grenadiers furent ébranlés; mais ce désordre se répara bientôt par les officiers généraux de jour à la tranchée, qui y accoururent avec deux bataillons. Ils chassèrent à leur tour les Espagnols jusques au pied du bastion.

Depuis ce temps-là, les assiégeants demeurèrent en possession du logement de la gauche, qu'ils perfectionnèrent. Il y eut beaucoup de monde tué de part et d'autre dans cette action, et on fit une trêve de vingt heures pour retirer les morts et les blessés.

La nuit du 5 au 6, on poussa des sapes à la place d'armes du centre et à l'angle de droite, qu'on n'avoit pu conserver, et où les Espagnols s'étoient rétablis. Ils firent un gros feu de leurs ouvrages et jetèrent tant de o^renades des postes qu'ils occupoient, que le travail de cette nuit n'avança guère. On y perdit même beaucoup de monde : ce qui fut cause qu'on résolut d'attaquer encore une fois le chemin couvert de vive force. On le fit la nuit du 6 au 7, avec quinze compagnies de grenadiers, trois cents fusiliers choisis et autant de dragons à pied, soutenus de même qu'à la première attaque. Pour cette fois, ils prirent l'angle du chemin couvert du bastion de la droite et la place d'armes de la courtine, non sans grande résistance. Ils s'y maintinrent, quoique les assiégés revinssent par deux fois pour tâcher de les en chasser. Après ce succès, les assiégeants établirent de bons logements et firent des communications du centre à la droite et à la gauche. Il y eut encore une trêve de cinq heures pour enterrer les morts et retirer les blessés, et l'on estima que ces trois jours coûtèrent la vie à plus de trois mille hommes de part et d'autre, et à un grand nombre d'officiers; tous les ingénieurs qui y servirent furent tués ou blessés.

Depuis ce logement de la contrescarpe jusqu'au 10, il ne se passa autre chose sinon que les assiégés, avec cinq cents chevaux portant chacun un fantassin

1697] MÉMOIRES DE SAINT-HILAIRE. 't'i'^

en croupe, firent une sortie le long de la mer pour essayer de se rendre maîtres d'une redoute qui gardoit le port où on débarquoit les munitions et les vivres. L'infanterie qui étoit dans cette redoute et dans une maison voisine qu'on avoit retranchée, étoit soutenue par une garde de cent cinquante maîtres. Celui qui la commandoit s'avança au-devant des ennemis, qui culbutèrent d'abord la garde, laquelle vint se rallier derrière la redoute ; ceux du dedans et de la maison firent un fort grand feu, auquel se joignit celui des canons des galères, qui acheva de déterminer les Espagnols à se retirer dans la ville assez brusquement, de peur d'être coupés par la cavalerie françoise.

La nuit du 11 au 12, on travailla à de nouvelles batteries sur la contrescarpe. Elles furent achevées le 15, et battirent en brèche; mais, pendant ce temps-là, et la place étant ainsi pressée, M. de Vendôme réfléchissant, peut-être un peu tard, que la défense opiniâtre des assiégés provenoit des rafraîchissements continuels qu'ils recevoient des camps du vice-roi, et étant d'ailleurs averti que, pour tâcher de se délivrer, ils dévoient faire une sortie générale sur la tranchée la nuit du U au 1o, pendant que le camp du vice-roi et les deux autres attaqueroient par le flanc et les derrières l'armée de France, fort fatiguée et diminuée, il résolut d'attaquer lui-même les camps. [On disoit que l'armée du vice-roi campée dans ces différents camps étoit de plus de \nngt mille hommes; mais, comme il avoit jeté toute sa bonne infanterie dans Barcelone, ce qui lui en restoit n'étoit que des miquelets et des milices.] Pour cet effet, M. de Yen-

dôme donna à M. d'UssonS un de ses lieutenants o-onéraux, un détachement de mille fusiliers choisis et de cinq cents chevaux ou dragons, pour aller attaquer Don Miguel d'Otazo^, un des généraux espagnols, <[ui étoit posté sur trois hauteurs derrière le camp, avec six ou sept cents chevaux, mille hommes détachés des bataillons qui défendoient Barcelone, qui leur servoient alternativement de rafraîchissement, et sept à huit mille miquelets ou somettants, avec lesquels il avoit coutume de harceler notre armée et ses derrières. M. de Vendôme commanda un autre corps de trois mille hommes de pied et de deux mille cinq cents chevaux, qu'il voulut conduire lui-même pour aller attaquer le marquis de Grigny, général de la cavalerie espagnole, qui campoit à Cornella, à une lieue de la droite de l'armée de France, avec deux mille cinq cents chevaux; il étoit soutenu par les troupes du vice-roi, campées un peu au delà de Saint-Feliù, où étoit son quartier général. M. de Barbezières», lieutenant général de jour, eut ordre de faire tenir en bataille dans notre camp le reste de l'infanterie et de la cavalerie, pour la sûreté des tranchées et pour aider à sa retraite, si besoin étoit.

Le U au matin, deux heures avant le jour, ces deux corps détachés se mirent en marche. M. de Ven-

1. Jean d'Usson de Bonnac, marquis d'Usson (1652-1705), était lieutenant général depuis le mois de janvier 1696.

2. Michel Gonzalez Otazo, général de cavalerie, se rallia plus tard à Philippe V, qui le lit gouverneur des Canaries.

3. Charles-Louis de Barbezières-Chemerault, marquis de Barbezières (1651-1709), était lieutenant général de la promotion de janvier 1696, comme M. d'Usson.

dôme fit couler l'infanterie qu'il menoit sur sa droite, par de petites collines, et sa cavalerie suivit le grand chemin. Ayant détaché devant lui M. de Legall, brigadier de cavalerie', avec trois cents chevaux, et lui ayant donné ordre de pousser vivement tout ce qu'il pourroit rencontrer sur ses pas, il trouva près d'Hospitalet^, à un quart de lieue de Cornella, quelques petites gardes ou patrouilles des ennemis, qui se replièrent à mesure qu'il avançoit; mais, à cause de l'obscurité, elles ne purent reconnoître ce qui suivoit. Ainsi, M. de Legall, qui étoit soutenu de fort près par M. de Vendôme, entra dans le camp des ennemis, qu'il surprit, et renversa d'abord sans résistance quatre ou cinq troupes du piquet qui montoit à cheval. Tout ce corps en désordre se mit en fuite vers le camp du vice-roi, et M. de Vendôme le poursuivit sans relâche. Le vice-roi, qui étoit au lit, se sauva d'abord en chemise. Ses troupes ne soutinrent pas le combat, et se sauvèrent en passant le Llobregat, où plusieurs se noyèrent. M. de Vendôme les suivit jusque-là, et, ne jugeant pas à propos d'aller plus avant, il s'en revint avec ses troupes au camp du vice-roi et à celui de M. de Grignv, qu'il fit piller, et y mit le feu. On trouva sa cassette, où il y avoit vingt-deux mille pistoles, sa canne garnie de diamants de prix, sa vaisselle d'argent et ses habits. Ses chevaux et ses équipages furent pris, aussi bien que ceux de ses officiers généraux,

1. François-René, baron de Legall, avait commandé longtemps un des régiments de cavalerie étrangère du cardinal de Fiirstenberg; il devint lieutenant général en 1703. Villars l'estimait beaucoup.

2. Près de San-Feliù-de-Llobregal, où était campé le vice-roi.

et il y eut cinq ou six cents Espagnols tués, noyés ou pris, avec quarante ou cinquante officiers. Les François n'eurent qu'une centaine d'hommes de tués ou de blessés. M. d'Usson, de son côté, surprit aussi le camp de Don Miguel, qui se retira tant bien que mal, avec le reste de son infanterie et de ses miquelets, sur des montagnes inaccessibles qui étoient derrière et proche son camp. Il perdit ses bagages, qui furent pillés, et environ trois cents hommes. M. de Vendôme, après l'action, envoya ordre à M. d'Usson de retourner au camp, et fit favoriser sa retraite par quelques bataillons qui en Ainrent. Il y retourna lui-même avec toutes ses troupes, se promettant bien alors de prendre Barcelone.

Le lendemain de la défaite des troupes du vice-roi, les assiégeants firent jouer une mine sous le bastion de la porte Neuve, qui y fit une brèche de douze ou quinze toises. Les trois jours suivants, ils se logèrent dans le fossé jusques au pied des bastions sur tout le front de l'attaque.

La nuit du 17 au 18, toute la cavalerie espagnole que le vice-roi avoit pu rassembler après sa défaite entra dans la place pour la rassurer et soutenir l'infanterie espagnole dans les assauts qu'il y avoit apparence qu'on lui livreroit bientôt ; car la courtine avoit plus de cent toises d'ouverture faite à coups de canon, qui ne l'avoient pourtant pas rendue encore fort praticable. M. de Vendôme, par rapport à la grosse garnison qui étoit dans la ville et à la belle manière dont elle s'étoit défendue, résolut de faire encore élargir les brèches des bastions à coups de canon et d'y faire jouer de nouvelles mines; le travail dura jusqu'au 22.

Sur les cinq ou six heures du soir [du 22], on fit sauter les mines des deux bastions, et, un peu après, les troupes commandées y montèrent avec beaucoup de vigueur et se logèrent sur la brèche après une défense opiniâtre des assiégés, qui se retirèrent dans un retranchement.

A la pointe du jour du 23, les Espagnols attaquèrent les deux bastions où les assiégeants s'étoient logés, et reprirent celui de la gauche. Le comte de CoignyS lieutenant général de tranchée, le fit attaquer par le prince de Birkenfeld à la tête de son régiment, qui y planta son drapeau-colonel; mais, après une longue résistance, il fut contraint de plier. Il revint ensuite à la charge et replanta son drapeau au même endroit; mais il en fut encore chassé. Pendant ces différentes attaques, l'heure vint de relever la tranchée. MM. de Coigny et de Birkenfeld demandèrent de n'être pas relevés : ce qui leur fut accordé par M. de Vendôme. Enfin, le prince de Birkenfeld attaqua une troisième fois le bastion avec tant d'ai^deur, qu'il y planta encore son drapeau, et qu'il y demeura, [les Espagnols ne se remettant plus en devoir de le reprendre. Us laissèrent les François en possession des deux bastions jusques aux retranchements qu'ils avoient faits à la gorge.] Ces actions coûtèrent la vie à bien du monde de part et d'autre.

La nuit du 23 au 24 et celle du 24 au 25 furent employées à faire quelques petites tentatives pour

1. Robert-Jean-Antoine de Franquetot, comte de Coigny, avait commandé longtemps le régiment de cavalerie Royalétranger, avait rempli les fonctions d'aide de camp de Monseigneur en 1690, et était lieutenant général depuis 1693.

reconnoître et emporter les retranchements des bastions; mais, après un mûr examen, on conclut qu'il valoit mieux y aller à la sape par les flancs et monter du canon sur les bastions pour les battre : ce qui fut exécuté.

Celle du 25 au 26, les sapes furent poussées si près des retranchements, déjà fort endommagés par le feu du canon, que les Espagnols se crurent contraints de les abandonner, et les assiégés ne s'occupèrent plus qu'à faire sauter quelques fourneaux sous les logements des assiégeants, où quelques personnes périrent.

Toutes ces chicanes durèrent jusques au 5 du mois suivants que les mines qu'on avoit préparées sous la courtine se trouvèrent en état de jouer et de rendre la brèche praticable. On prépara toutes choses pour donner l'assaut général, et l'on commanda vingt compagnies de grenadiers, mille fusiliers choisis sur l'infanterie, deux régiments de dragons à pied, qui dévoient être soutenus par seize bataillons des meilleurs de l'armée; mais, avant de donner l'assaut, pour éviter la grande effusion de sang qui devoit s'en suivre et le pillage de la ville, il fut conclu de sommer ceux du dedans de capituler. Us répondirent qu'ils y étoient disposés ; mais ils demandoient auparavant qu'on leur donnât le temps d'envoyer prendre l'ordre du viceroi, qui s'étoit retiré à huit lieues de la ville après sa déroute. Cela leur fut accordé, et, le 6 au soir, ils donnèrent avis [que leur homme étoit de retour et qu'il venoit de leur arriver un courrier de Madrid, qui leur donnoit avis] que le roi d'Espagne avoit révoqué le vice-roi et nommé à sa place le comte de la Cor-

Page 1