‹ Mémoires de Saint-Hilaire (volume 4)Chapitre 74 sur 210 · Les ordres et correspondances relatifs à cette campagne · texte numérisé non relu

Les ordres et correspondances relatifs à cette campagne

qu'elle ne pût pénétrer avant dans le pays, ni assiéger Girone, quoiqu'on eût beau jeu jusque-là à cause des troubles que le vice-roi avoit bien de la peine à apaiser. A la tin, étant venu à bout des Catalans, il marcha au duc de Noailles, qui fît un mouvement en arrière, les Espagnols étant de beaucoup supérieurs. Bientôt après, la maladie se mit dans leur armée, et celle de France retourna en Roussillon, n'ayant rien fait pendant toute la campagne que chasser les Espagnols de quelques bicoques où ils avoient établi de petits postes.

Les affaires furent plus sérieuses sur mer et du côté d'Irlande, où le Roi envoya M. de Lauzun commander les troupes qu'il fit passer en ce royaume en faveur du roi Jacques ; [mais, avant de passer outre, je ferai un petit abrégé de la vie de ce seigneur, qui est digne de remarque, à cause des événements qui s'en sont ensuivis et des caprices de la fortune]. M. de Lauzun étoit né cadet d'une bonne maison de Gascogne*, et par conséquent mal partagé des biens de la fortune. Il ne l'ctoit pas mieux du côté de la figure : il étoit petit et laid, mais en récompense, hardi, vain, glorieux, ambitieux et brave [comme un Gascon ^] ; il avoit l'esprit vif, insinuant, et orné de tant d'agréments dans la conversation, qu'il prévenoit également en sa faveur

de Catalogne sont dans les volumes 1011 à 1016 du Dépôt de la guerre; le récit s'en trouve dans l'Histoire militaire, p. 312-314.

1. La maison de Caumont était originaire de Guyenne, et les généalogies la font remonter jusqu'au xii' siècle.

2. Au dire de Saint-Simon (Mémoires, éd. 1873, t. XIX, p. 169), Lauzun était « un petit homme blondasse, bien fait dans sa taille, de physionomie haute, pleine d'esprit, qui imposoit, mais sans agrément dans le visage,... plein d'ambition, de caprices, de fantaisies... »

les hommes et les femmes, pour lesquelles il étoit en réputation d'avoir de grands talents. Avec toutes ces qualités, il n'eut pas de peine à réussir à la cour, où il fut introduit par le maréchal de GramontS son parente La guerre étant survenue, il sui^^t les armées, où il acquit tant de réputation 3, qu'il devint bientôt colonel général des dragons^ A quelque temps de là, tant de beaux commencements pensèrent être perdus; car, le Roi ayant fait une promotion d'officiers généraux où M. de Lauzun ne fut pas compris, son ressentiment alla si loin, qu'il cassa son épée en présence du Roi, et la jeta en disant qu'il ne la porteroit jamais pour son service. Le premier mouvement du Roi, qui étoit encore très jeune, fut de punir M. de Lauzun en le frappant d'une canne qu'il tenoit à la main; puis, ayant réfléchi un moment, il jeta sa canne, en s'écriant : « Il ne sera pas dit que j'aurai frappé un gentilhomme, » [paroles et modération très dignes d'un grand prince^]. Quand le Roi fut un peu revenu, tout le monde s'empressa de faire la paix de M. de Lauzun, ce qui arriva bientôt, à cause de la grande inclination

1. Antoine de Gramont, maréchal de France en 1641, duc et pair en 1648, mourut en 1678.

2. François de Caumont, grand-père de Lauzun, avait épousé Catherine de Gramont, fille de la belle Corisande et sœur du père du maréchal.

3. Sur ses services militaires, voyez la Chronologie militaire de Pinard, t. I, p. 559.

4 En 1668 [Mémoires de Mademoiselle, t. IV, p. 38-41).

5. Saint-Simon [Mémoires, éd. 1873, t. XIX, p. 170-174) a raconté cette anecdote, mais en donnant pour motif au dépit de Lauzun le refus que fit le Roi de lui donner la charge de grand maître de l'artillerie qu'il lui avait promise. A la suite de cette insolence, Lauzun fut envoyé à la Bastille.

que le Roi avoit pour lui. Il l'en estima davantage pour cette hardiesse, qu'il crut l'efFet d'un grand courage par la prévention qu'il avoit pour lui. Cependant cet exemple n'a été suivi de personne comme trop dangereux. Le Roi, ayant pardonné à M. de Lauzun, l'attacha plus particulièrement à sa personne, et ce seigneur sut si bien lui plaire, qu'il devint une espèce de favori. Sa Majesté le fît capitaine de ses gardes du corps*, et lui donna tant de marques de distinction et d'estime, qu'il ne voyoit rien à quoi il ne crût pouvoir atteindre.

Il étoit dans cette situation lorsque M"^ d'Orléans, cousine germaine du Roi, commença à lui vouloir du bien, et il avança si fort ses affaires auprès d'elle, qu'elle résolut de l'épouser, et en demanda la permission au Roi. Sa Majesté la lui accorda, malgré la disparité; mais M. de Lauzun, au lieu de saisir promptement cette grande fortune, et sans exemple en ce royaume, perdit par un trait de vanité un temps si précieux, et voulut célébrer ce mariage avec une pompe et une magnificence qui répondissent à une si illustre alliance-. Les princes du sang, auxquels l'inégalité de ce mariage portoit un très grand préjudice, eurent le temps de s'assembler et de tenir conseil entr'eux : le résultat fut qu'ils iroient en corps faire leurs remontrances au Roi, Monsieur le Prince portant la parole. Sur cela. Sa Majesté révoqua la permission qu'elle avoit donnée, et défendit de passer outre.

1. A la place du duc de Gesvres, qui devint premier gentilhomme de la chambre.

2. Mademoiselle a raconté fort naïvement toute l'histoire de ses fiançailles avec Lauzun, dans ses Mémoires.

M. de Lauzun en fut si courroucé, qu'il s'oublia au point de s'emporter à des excès de paroles, qui furent trop fidèlement rapportées, et, son jugement achevant de s'égarer, il s'imagina qu'une jalousie et un ressentiment de femme avoient plus contribué à cette révocation que la remontrance des princes du sang. Il tint mille propos outrageants à M""" de Montespan, qu'il avoit ci-devant aimée, et qui étoit alors la maîtresse favorite du Roi. Il fit publiquement cent contes d'elle. Dans les premiers transports de sa colère, M""' de Montespan courut au Roi faire ses plaintes, qui ne consulta plus que la tendresse qu'il avoit pour sa maîtresse, et commanda sur-le-champ que M. de Lauzun fût arrêté et conduit à la Bastille ^ De là il fut transféré à la citadelle de Pignerol, où il a été enfermé quatorze ou quinze ans^ malgré toutes les tentatives que fit Mademoiselle pour son élargissement. Elle l'obtmt à la fin, moyennant sa principauté de Dombes et son comté d'Eu, dont elle passa donation au profit de M. le duc du Maine, fils naturel du Roi et de M"^ de Montespan 3. M. de Lauzun, ayant ainsi recouvré sa liberté, fut encore relégué quelque temps en province, et obtint enfin la permission de venir à Paris*, mais avec défense

1. Saint-Simon [Mémoires, éd. 1873, t. XIX, p. 175-178) ne raconte pas ces événements tout à fait de la même façon, et dit, au contraire, qu'il fit de bonne grâce le sacrifice de son mariage avec Mademoiselle. Quant aux injures sur M"« de Montespan, elles étaient antérieures à cette époque; néanmoins, il semble certain que la favorite s'unit à Louvois pour précipiter la disgrâce du comte. .

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