Oberkirch, bourg au nord-est d'Offenbourg, sur la Rench
rapporta sur les onze heures du soir, qu'il avoit été bien avant dans cette vallée, et n'avoit rien trouvé ; ce qui fît qu'il crut pouvoir dormir en sûreté. Mais, le 24 à la pointe du jour, le comte de Mercy approcha de son camp, sans aucune opposition, à la faveur d'un brouillard favorable, qui l'empêcha d'être aperçu que lorsqu'il tomba sur quelques dragons à pied armés, qui étoient à la tête du camp et y fourrageoient sans aveu. Quelques coups qui furent tirés donnèrent l'alarme au camp. Le comte de Mercy doubla le pas avec diligence et tomba sur quelques troupes du camp, qui voulurent faire ferme ; mais cela ne put durer ; car ils ne combattoient que par pelotons, sans avoir eu le temps de montera cheval. D'ailleurs, la supériorité des ennemis les empêchoient de se joindre, tellement qu'ils furent obligés d'abandonner leur camp un pied chaussé, comme l'on dit, et l'autre nu. Les tentes et une partie des équipages furent prises, avec quelques timbales et étendards, et on se retira en très grand désordre sous le fort de Kehl, après avoir perdu environ trois ou quatre cents hommes et autant de chevaux. Si les Allemands ne s'étoient pas mis à piller le camp, la perte auroit été bien plus grande^.
Cette aventure doit apprendre combien un officier général qui commande est obligé de se tenir sur ses gardes jusques dans la plus grande tranquillité, et de se confier à sa vigilance plutôt qu'à celle d'autrui.
1. C'est le 24 septembre, de grand matin, que se produisit cette attaque; M. de Vivans perdit tous ses équipages et une bonne partie de ses chevaux [Mémoires militaires, p. 264; Histoire militaire, p. 326-327, où se trouve l'indication des escadrons qui composaient le camp volant du marquis de Vivans).
Il ne se passa plus rien entre les deux armées qui vaille la peine d'être raconté.
Les ordres pour les quartiers d'hiver arrivèrent : les troupes de France repassèrent totalement le Rhin et furent dispersées, savoir, l'infanterie dans les lignes de la Lauter et dans les places de la Haute et Basse- Alsace, aussi bien qu'une partie de la cavalerie; le reste alla dans les Trois-Évêchés et la Franche-Comté; le maréchal resta quelque temps à Strasbourg^.
Le duc d'Hanovre, après avoir fait construire les lignes d'Ettlingen, renvoya toutes les troupes impériales le long du Rhin, du Mein et du Neckar, aux ordres du comte de Thungen, qui de voit commander dans le pays pendant l'hiver, et se rendit à Francfort, d'où il s'en retourna dans ses États.
Expédition de Naples par le comte de Thaun^. — Le château de Milan s' étant rendu par capitulation aux Impériaux le 2 avril, et Final le 26, le prince Eugène, pour obéir aux ordres qu'il reçut de l'Empereur, fît un détachement des troupes impériales, d'environ neuf mille hommes, pour aller subjuguer le royaume de Naples et s'en rendre maître. On pourra bien s'imaginer que ce corps n'auroit pas été suffisant, s'il avoit fallu en faire la conquête avec l'épée, et si les esprits des Napolitains n'avoient pas été préparés de longue main à changer de maître, par les intrigues du
1. Le 1^'' novembre, Villars mena l'armée sous le fort de Kehl; il passa le fleuve les jours suivants, et l'armée ennemie cessa de son côté toute opération.
2. Ce titre de paragraphe et le suivant sont intervertis dans le manuscrit.
cardinal Grimani^ avec le cardinal Pignatelli^, archevêque de Naples, et le duc de Monteleone, son frère ^, gouverneur des châteaux*, et plusieurs autres seigneurs napolitains.
Avant de passer outre, je crois qu'il est à propos de dire que cette entreprise ne fut pas du goût des alliés de l'Empereur, qui demandoient, par leurs ambassadeurs, que cette conquête fût différée pour employer toutes leurs forces à l'exécution du grand projet qu'ils avoient formé tous ensemble contre la France, alléguant que toutes les parties de la monarchie espagnole tomberoient d'elles-mêmes, dès qu'ils auroient réussi . Apparemment que l'Empereur en ceci eut des vues plus intimes pour son intérêt particulier, puisque, malgré les remontrances de ses alliés, le comte de Thaun, avec son petit corps d'armée, prit le chemin du royaume de Naples par la Romagne et par la marche d'Ancône, et y entra par l'Abruzze.
1. Vincent Grimani (1652-1710), originaire de Venise, avait été nommé cardinal en 1697, malgré l'opposition de la France, et gérait à Rome les affaires de l'Empereur. Saint-Simon le qualifie de « scélérat de premier ordre,... l'homme du monde le plus violent et le plus furieux partisan de la maison d Autriche ».
2. François Pignatelli, archevêque de Tarente en février 1683, nonce en Pologne en 1700, avait succédé comme archevêque de Naples au cardinal Cantelrai en février 1703; il fut nommé cardinal au mois de décembre de la même année et mourut le 5 décembre 1734.
3. Nicolas Pignatelli, duc de Monteleone, connétable de Sicile, grand écuyer de la reine femme de Charles 11 d'Espagne, et vice-roi de Sardaigne.
4. Les divers châteaux de la ville de Naples : le château Saint-Elme, le château Neuf et le château de l'Œuf.
Le vice-roi*, sur les nouvelles qu'il apprit de cette marche, demanda à cor et à cris un secours de huit mille Espagnols ou Wallons, qui dévoient être embarqués à Toulon pour venir à son secours, et se disposa le mieux qu'il lui fut possible à défendre les places de ce royaume et à harceler les ennemis avec quelque peu de cavalerie qu'il avoit, pour tâcher par ce moyen de maintenir les habitants du plat pays; mais il fut trahi presque universellement.
Le premier effort des Impériaux fut sur Capoue, qui ne fut défendue que très foiblement par le marquis de Tiberia^. De là ils continuèrent leur route vers Naples, d'où le vice-roi sortit, peut-être mal à propos, avec plusieurs personnes de considération, pour se retirer à Gaëte, après avoir pourvu les trois châteaux de tout ce qui étoit nécessaire à leur défense et exhorté les magistrats et les officiers des quartiers de veiller et de contenir le peuple dans le devoir et la soumission. Mais à peine fut-il parti, qu'on vit éclater plusieurs factions dans la ville, les unes de ceux qui avoient été gagnés par les intrigues des Impériaux, les autres de ceux qui ne vouloient pas exposer leur ville à être ruinée par un siège et à être pillée par les Allemands.
Le comte de Thaun, bien informé de ce qui se passoit dans Naples, hâta sa marche pour y arriver et
1. c'était, depuis 1701, le marquis de Villena, duc d'Escalona : notre tome II, p. 334.
2. On n'a pu identifier ce personnage, dont ne parle pas la Gazette, mais dont notre auteur a dû prendre le nom à la même source que le marquis de Quincy, qui le cite dans son Histoire militaire, t. V, p, 354.
rencontra à Aversa^ les députés de cette ville, qui venoient au-devant de lui et lui en apportoient les clefs^.
Cette reddition entraîna, peu de jours après, celle des trois châteaux, quoique le prince de Monteleone, qui y commandoit, eût promis de les défendre jusqu'à la dernière extrémité, et qu'il eût pu les tenir pendant plusieurs mois avant d'être contraint de les rendre^. Cette perte fut suivie de la plus grande partie des autres forteresses du royaume, et de la plupart des troupes à la solde du roi d'Espagne, qui abandonnèrent leurs drapeaux et leurs étendards pour suivre ceux de l'Archiduc, et il parut bien, par la facilité que le général Thaun eut de se rendre maître de Naples, et par le peu de troupes et d'artillerie qu'il avoit menées pour ces expéditions, qu'il étoit certain du succès. La cavalerie napolitaine abandonna le prince de Castiglione^, qui la commandoit, et le livra aux Impériaux^; les ecclésiastiques et les moines contribuèrent aussi beaucoup à cette subite révolution.
Les Impériaux, s'étant ainsi rendus maîtres des villes et pays dont je viens de parler, partagèrent leurs troupes en trois corps, dont l'un alla vers la Calabre,
1. Aversa, ville avec évêché, dans la province de Caserte, au nord de Naples.
2. Les Allemands entrèrent dans Naples le 7 juillet [Gazette, p. 368).
3. La Gazette (p. 403) dit qu'ils durent se rendre faute de vivres.
4. Ferdinand de Gonzague, prince de Castiglione, général de la cavalerie du royaume de Naples en 1702, devint vice-roi de Navarre en 1713.