Pierre Le Guerchoys : tome IV, p
et fit sa retraite vers nos autres retranchements avec fermeté ^ .
Les ennemis commencent à canonner la ville. — M. de Savoie y fit venir aussitôt vingt pièces de gros canon, que la flotte a voit débarquées, et ordonna un autre retranchement pour les couvrir. Dès que les batteries furent achevées, elles firent un grand feu, auquel on répondit de celui de la place, des retranchements, et de deux de nos vaisseaux restés armés, qui les voyoient à revers^. Ils firent encore plusieurs autres batteries dont ils battirent ces deux navires. Ils attaquèrent la tour de Sainte-Marguerite, qui est éloignée de Toulon, dont ils firent la petite garnison prisonnière de guerre, et le fort Saint-Louis, qui est tout auprès et sur le bord de la mer, et le mirent en poussière^. La garnison, n'y pouvant plus tenir, en sortit par ordre et se retira par mer dans la ville. Ces batteries furent encore augmentées de quantité d'autres, qui tiroient continuellement. Celles de la ville et des retranchements ne devinrent point oisives.
Le maréchal de Tessé fait attaquer les ennemis dans le retranchement de la hauteur Sainte-Catherine et le prend. — Le maréchal de Tessé, ne pouvant souffrir plus longtemps que les ennemis fussent maîtres de la
1. Il y a beaucoup de détails sur la prise de ce poste dans les Mémoires du chevalier de Quincy, t. II, p. 265-266; mais il la place au 8 août et ne parle que d'une seule attaque par surprise, tandis qu'elle se produisit réellement le 30 juillet [Mémoires militaires, p. 126-127; Histoire militaire^ p. 371).
2. Ces deux vaisseaux s'appelaient le Saint-Louis et le Tonnant; on les avait cuirassés d'une chemise de gros madriers.
3. Sur la prise de ces deux défenses, voyez les Mémoires de Quincy, p. 275.
hauteur Sainte-Catherine, les y fit attaquer par trois différents endroits, et par un nombre considérable d'infanterie, commandée par des officiers généraux i. Il y eut là un combat assez opiniâtre. Un prince de Saxe- Gotha y accourut avec des troupes, pour soutenir celles qui défendoient cette hauteur, et y fut tué^. A la fin, les ennemis cédèrent et se retirèrent un peu en arrière, où ils voulurent encore tenir ferme; on les attaqua de nouveau ; mais ils furent obligés d'abandonner absolument ces postes, où on leur encloua les pièces de canon qu'ils y avoient laissées. Ils perdirent en cette action trois ou quatre cents hommes qui furent tués, quelques officiers de considérations, et eurent quantité de blessés; nous perdîmes beaucoup moins.
Les ennemis, ayant été ainsi chassés de la hauteur Sainte-Catherine, se trouvèrent au même état auquel ils étoient le premier jour, et, comme notre armée étoit très bien postée, et se trouvoit au moins aussi nombreuse que la leur, et que même il y arrivoit journellement de nouvelles troupes d'augmentation, tant du Roussillon que d'autres endroits, ils jugèrent sainement qu'ils ne réduiroient jamais Toulon, et que les plus courtes folies étoient les meilleures.
M. de Savoie se réduit à bombarder Toulon. — Ils assemblèrent donc un conseil de guerre, où ils résolurent de se réduire à bombarder et à canonner fortement cette ville à l'aide de plusieurs vaisseaux et galiotes à bombes, qu'ils firent avancer au plus près
1. Mémoires de Quincy, p. 2G8-274; cette attaque eut lieu dans la nuit du 14 au 15 août.
2. Jean-Guillaume, prince de Saxe-Gotha; il avait le grade de major général.
([u'ils purent. Le feu fut terrible, et ne fit pas un extrême dommage par les sages précautions qu'on avoit prises au dedans. Il ne nous en coûta que les deux vaisseaux de guerre dont j'ai parlé*, une trentaine de maisons détruites et une centaine d'autres fort endommagées.
Le duc de Savoie lève son prétendu siège et s en retourne en Piémont. Dénombrement de la perte que les ennemis firent pour cette expédition. — Le 20 août qui suivit, les ennemis commencèrent à rembarquer leur artillerie et les gros bagages qu'ils avoient mis à terre ; puis cette armée se retira de nuit et se mit en marche sur cinq colonnes, pour s'en retourner en Piémont, par le même chemin qu'elle avoit tenu 2. Elle ne put être fort inquiétée pendant sa route, mais se trouva beaucoup diminuée; car on assura que cette grande entreprise coûta quatorze à quinze raille hommes, tant tués que morts de maladie, désertés et blessés.
Voilà à quoi aboutit le grand projet dont les Alliés s'étoient flattés, qui leur coûta des sommes immenses, et au moyen duquel ils avoient prétendu faire soulever la Provence, le Languedoc et entrer en France. Certainement il étoit grand, mais Celui qui gouverne tout ne fut pas d'intelligence avec eux, et le maréchal de
1. Ce ne fut pas le Saint-Louis et le Tonnant qui furent brûlés; mais deux autres bâtiments moins importants appelés le Diamant et la Perle d'après Quincy (p. 277), le Sage et le Fortuné d'après la Gazette.^ p. 418.
2. Sur les causes qui amenèrent la levée si rapide du siège de Toulon, voyez les Mémoires de Saint-Simon, t. XV, p. 218, et le Bulletin historique et archéologique du Comité des travaux historiques, 1886, p. 319 et suivantes.
Tessé, par sa bonne conduite et diligence, rendit en cette occasion de grands services à sa patrie.
Le duc de Savoie se saisit des petits postes que les François avoient dans la vallée de Saint-Martin. Le prince Eugène va assiéger la ville et château de S'use et s'en rend maître. — M. de Savoie, étant de retour en Piémont, envoya un détachement dans la vallée de Saint-Martin, pour nous chasser des petits postes que nous y occupions; à quoi il réussit. Le prince Eugène, avec un autre plus considérable, s'en alla assiéger Suse, que de Vraignes^, maréchal de camp, soutenoit avec un petit camp qu'il tenoit sur quelques hauteurs, et qu'il fut bientôt obligé de quitter par force majeure; il pensa même être défait, pour avoir tenu son poste trop longtemps. La ville, qui n'étoit d'aucune défense, fut abandonnée, et il n'y eut que le château qui tint quelques jours, et se défendit plus foiblement qu'on auroit cru-.
Le maréchal de Tessé, qui avoit quitté la Provence, où il laissa quelques bataillons et escadrons, ramena toutes ses autres troupes en Dauphiné, pour s'opposer au duc de Savoie. Le maréchal auroit bien voulu secourir Suse; mais il ne put arriver à temps, par la brièveté de sa défense^.