‹ Mémoires de Saint-Hilaire (volume 5)Chapitre 67 sur 175 · On avait imprimé précédemment : je fis passer · texte numérisé non relu

On avait imprimé précédemment : je fis passer

4. Il a déjà été parlé de ce célèbre partisan dans le tome IV, p. 156-158.

mal accompagné, vint pour repasser la Dendre au lieu où j'étois, s'en revenant de charger quelques partis de l'avant-garde des ennemis dans la plaine, qui étoient cette même colonne que j'avois aperçue, et que j'ai dit qui m'avoit côtoyé sur ma droite pendant que je f'aisois route. Gomme je l'aperçus de loin, et que je l'entendis qu'il demandoit après moi d'un ton fort ému, je jugeai vivement qu'il avoit quelque chose d'important à me dire, qu'il ne falloit pas que tout le monde entendît. L'ayant tiré à part, il m'apprit qu'il venoit d'être chargé, [avec trois ou quatre cents chevaux qu'il avoit,] par toute cette colonne des ennemis dont j'ai parlé, et M. de Marlborough à la tête, [qu'il avoit fort bien reconnu,] et que sans doute il alloit tomber sur moi et prendroit toute l'artillerie et déferoit mes troupes, puisque toute l'armée ennemie suivoit de près cette avant-garde; à quoi il ajouta que lui Pasteur avoit voulu persuader à l'officier principal qu'il avoit trouvé à mon arrière-garde de faire dételer promptement tous les chevaux d'artillerie pour les sauver par Grammont, mais qu'il n'avoit pas voulu le croire. Je lui répondis qu'il avoit fort bien fait de ne pas suivre son conseil, ce que je ne ferois pas non plus que lui, parce que les chevaux de l'artillerie étoient un petit objet en comparaison de tout le canon et des munitions de guerre de l'armée; que, si j'étois attaqué, je me défendrois tout autant que je le pourrois; que mon artillerie et mes troupes passeroient, ou que je serois tué ou pris avec elles ; que je le priois de passer vitement le pont et d'aller dire à M. de Vendôme la situation dans laquelle il m'avoit trouvé, et de le supplier, de ma part, de vouloir bien m'envoyer promptement quelques bri-

gades d'infanterie pour border la rivière, favoriser mon passage, ou me dégager, s'il en étoit encore temps.

Aussitôt j'envoyai un de mes bataillons occuper la tête du défilé et le tenir, pour le faire passer à ma cavalerie, en cas qu'elle se trouvât trop pressée, et envoyai avec ce bataillon quelques détachements des autres que j'avois, pour se montrer et se poster derrière des haies contre ce défilé, et y faire toute la bonne contenance et résistance possible, avec ordre de m'avertir promptement, s'ils voyoientles ennemis se tourner sur eux. Après cela, je me mis à faire passer tout l'attirail avec la plus grande diligence qu'il me fut possible, et j'en vins à bout sans perdre chose au monde, par deux grâces toutes particulières d'En-haut, en ce que l'avantgarde des ennemis, au lieu de tomber sur moi, prit encore à droite, et se débanda sur quelques bagages (jui étoient encore dans la plaine, et que M. de Marlborough s'occupa, heureusement pour moi, à faire attaquer un de nos postes d'infanterie, qui étoit encore dans un château ou église sur le bord de la Dendre, où il y avoit un pont, qui fut bien défendu et le tint du temps, par la valeur et bonne conduite de celui qui y commandoit. Un autre bonheur singulier est que, si j'avois suivi mon ordre par écrit de me rendre au château de Santbergen, où je devois trouver l'armée, j'aurois traversé pour m'y rendre la colonne des ennemis, qui auroient assurément pris toute l'artillerie et les troupes qui l'escortoient^

Quand toute mon arrière-garde eut passé la Dendre,

1. Tout ce détail de la marche de la colonne d'artillerie est particulier à Saint-Hilaire ; aucun autre récit n'en parle.

je joignis M. de Vendôme à une lieue de là, qui venoit au-devant de moi avec des troupes, auquel je racontai mon aventure, en me plaignant fort de n'avoir reçu aucun avis du passage subit de l'armée, ni reçu aucun ordre de ce que j'aurois à faire en cette conséquence, pouvant bien s'imaginer que je ne pouvois la joindre que très tard, ni marcher aussi vite que l'armée, avec un pareil attirail, par le long détour qu'on m'avoit fait prendre qui étoit au moins du tiers du chemin. Je lui représentai de plus que, si j'avois suivi mon premier ordre d'aller joindre l'armée au château de Santbergen, d'où elle avoit décampé hâtivement (ce que je n'avois pu deviner), j'aurois donné au travers de celle des ennemis; ou que, s'ils m'avoient attaqué au passage de la Dendre, où jem'étois ordonné, on m'auroitpu imputer de n'avoir pas suivi mon premier ordre, quoique je l'eusse fait avec connoissance de cause, pour éviter la confusion au passage de la rivière, et ne point couper les bagages de l'armée éparpillés dans la plaine, et une colonne de troupes que j'avois prise d'abord pour le corps de réserve de M. de Biron. Il me répondit sur cela les plus belles choses du monde, dont je lui fus fort obligé, quoiqu'elles ne firent pas un fort grand effet sur mon esprit, sachant bien que les humeurs peccantes tombent toujours sur les parties foibles, quand les événements sont mauvais*.

Quoique tout ce que je viens de dire sur cet article soit la pure vérité, dont plusieurs contemporains sont encore les témoins, il sera assez difficile de croire dans quelque temps d'ici comment M. de Marlborough, qui

1. Saint-Hilaire laisse percer quelque mésestime pour Vendôme.

voyoit distinctement toute ma marche du lieu où il étoit, et qui eut six ou sept heures de temps pour me faire attaquer, ait préféré l'attaque du château où il s'adonna à enlever toute l'artillerie de l'armée. Peutêtre qu'ayant aperçu la bonne contenance de mes troupes, jugé qu'il pouvoit y en avoir davantage dans le fond, il voulut tenir bride en main et attendre qu'il en eût plus d'arrivées. Quoi qu'il en soit, nous nous tirâmes heureusement d'un aussi mauvais pas; et j'eus l'honneur d'être remercié, par une lettre de la part de Sa Majesté, d'y avoir contribué par tout ce qui étoit en moi^ Après avoir passé la Dendre, je m'en allai camper au delà et contre Ninove, et, le lendemain, derrière le centre de l'armée, qui eut cette rivière devant elle, sa droite un peu en deçà d'Alost, et sa gauche tout le long jusqu'à l'Escaut, sur lequel on fit un pont et passer quelques troupes, pour empêcher les ennemis de jeter du monde dans le château ou citadelle de Gand, qui

1. La lettre du 7 juillet, par laquelle Saint-Hilaire rendit compte à Charaillart de sa conduite, n'existe plus dans les registres du Dépôt de la Guerre; mais la réponse du ministre, du 11, par laquelle il lui mande en terminant la satisfaction du Roi de sa conduite, se trouvera ci-après à l'Appendice, dans la Correspondance de Saint-Hilaire. Deux lettres de MM. de Montviel et de Contades du 8 juillet (vol. Guerre 2081, n"' 42 et 43) parlent de cet incident, mais ne semblent pas y attacher la même importance que notre auteur. Voici ce qu'écrit Contades : « Il parut hier des troupes des ennemis pour inquiéter ce qui n'avoit pas passé la Dendre. M. Pasteur, qui étoit à l'arrière-garde, fut poussé. Il y a eu quelques charrettes de pillées, de celles qui n'avoient pas exécuté l'ordre qui leur avoit été donné de s'en aller à Charleroy avec les gros bagages, et quelques équipages aussi qui s'étoient écartés par la faute des valets. »

n'étoit pas encore soumis, mais qui ne tarda guère à l'être; car celui qui y commandoit, avec cinq ou six cents hommes des ennemis, capitula dès le lendemain, et se rendit; à la vérité la place n'étoit guère en défense.

Le même jour que nous passâmes la Dendre et que nous campâmes dans la disposition que je \iens de dire, le prince Eugène joignit l'armée de M. le duc de Marlborough, et trouva à redire, suivant ce qui en fut dit, qu'on eût manqué le beau coup de prendre toute notre artillerie au passage de la Dendre. Il avoit amené avec lui quelques régiments de cavalerie de l'Empereur, qui faisoient l'avant-garde de l'armée qu'il amenoit d'Allemagne. Ils se campèrent en front parallèle au nôtre, la rivière séparant les deux armées.

Pendant tout ceci, GhemeraultS lieutenant général, prit un détachement qui s'étoit allé saisir de Gand, et s'avança devant Audenarde, place importante sur l'Escaut, favorablement située et bien fortifiée, quoiqu'elle ne soit que de terre, et qui étoit le seul passage qui restoit aux ennemis sur cette rivière après la perte de Gand, et où la garnison étoit très foible, et se posta devant en attendant des ordres, et fit même remuer quelque terre. Pendant ce temps-là, Champclos, brigadier des ennemis^, trouva le moyen de se jeter dans la place avec des troupes à suffisance, sans que Ghemerault l'en pût empêcher.

Je reviens aux opérations des deux armées. Les ennemis étant campés en la manière que je viens de dire,

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