Jean, comte de Mesgrigny : tome 11, p
mission, et que Mesgrigny, qui avoit une terre près de Tournay et en avoit fait venir les blés d'icelle de la récolte précédente dans les greniers de la citadelle, soit par avarice (car les blés en cette année avoient manqué partout, à cause du grand hiver, et étoient extrêmement chers) , soit par mécontement, les fit passer en sûreté dans la ville, pendant qu'elle étoit assiégée. Ainsi Surville, qui apparemment n'en fut pas averti [ou ne songea pas assez à approvisionner la citadelle pendant qu'il le pouvoit], se trouva, avec une grosse garnison, dans une place qu'il ne connoissoit pas et avec peu de subsistance.
Cet exemple doit servir à ceux qui se pourront trouver dans un pareil cas et donner à connoître aux ministres combien il est dangereux de substituer à une défense de place un commandant étranger, surtout moins ancien en grade militaire (jue celui qui en est gouverneur.
Le duc de Marlborough fait ouvrir la tranchée devant la citadelle de Tournay et fait une tentative pour l'avoir sans la détériorer. — Les Alliés, ayant ouvert la tranchée devant cette citadelle le 2 ou 3 d'août, firent une tentative pour la conquérir, sans ruiner un des plus beaux ouvrages qu'il y eût, [craignant d'ailleurs qu'elle ne leur coûtât infiniment.] C'est pourquoi ils proposèrent à Surville que les hostilités cesseroient de part et d'autre et que la citadelle demeureroit seulement bloquée jusqu'au 5 de septembre; que, si elle n'étoit pas dégagée entre ci et ce temps-là par l'armée de France, Surville la remettroit aux Alliés, ce terme étant expiré. [Ce commandant donna là-dedans; il
étoit difficile d'en pénétrer la véritable raison ^] La proposition du duc de Marlborough n'est point goûtée à la cour. — Quoi qu'il en soit, on lui permit d'envoyer à la cour Ravignan, maréchal de camp^, qui servoit sous lui, y porter cette proposition, [et on fut fort surpris qu'il se fût chargé de cette commission,] qui ne fut nullement goûtée à la cour. On ne voulut point consentir à un accord qui ne tendoit qu'à conserver aux ennemis une forteresse déjà perdue pour la France et à leur conserver des munitions dont ils auroient profité. Ainsi Ravignan s'en revint, et le siège se reprit avec vigueur.
Continuation du siège de la citadelle de Tournai) par les Alliés. — Je ne ferai point un long détail de ce qui s'y passa; car il n'y eut rien de fort mémorable. Je dirai seulement que les défenses souterraines furent très mal exécutées, par rapport à la grande dépense et à l'art avec lequel elles avoient été construites^, et que la garnison nombreuse, qui mouroit presque de faim, ne fit aucune sortie, quoiqu'elle en eût dû faire, quand ce n'auroit été que pour diminuer le nombre et prolonger les vivres et la défense.
Les Alliés se rendent maîtres de la citadelle de Tournai) par capitulation. — Cette citadelle capitula le
1. C'est exactement ce que dit Saint-Simon, p. 144. La conduite de Surville étonna non seulement la cour, mais encore tous les militaires.
2. Joseph de Mesmes, comte de Ravignan (1670-1742), avait été fait maréchal de camp en novembre 1708 pour sa belle conduite pendant la défense de Lille.
3. Il y a une longue description des fortifications de la cita-
3 de septembre, et apparemment n'auroit pas tenu tant de temps si les assiégeants ne l'avoient pas fort tâtonnée, à cause des défenses souterraines qu'ils redoutoient ; ce qui allongea leur siège ^ .
La capitulation militaire fut assez extraordinaire en ce que les généraux des Alliés exigèrent que tous les officiers généraux et autres seroient faits prisonniers de guerre 2; qu'on ne laisseroit à la garnison que leurs épées et bagages et qu'elle seroit échangée dans l'espace de quinze jours, qualité par qualité, homme par homme, contre autant de leurs troupes que nous avions faites prisonnières de guerre, tant à Warneton^ qu'en d'autres endroits en Flandres ; que provisionnellement cette garnison seroit conduite en toute sûreté à Doua y, sans pouvoir servir dans nos troupes jusqu'à l'échange ; et qu'en attendant qu'il fût fait, le marquis de Surville et les autres officiers de la garnison resteroient en otage à Tournay ; à quoi on ajouta qu'en cas qu'il ne se trouvât pas, parmi les prisonniers des ennemis, des officiers généraux du rang de ceux qui étoient dans la citadelle pour faire un remplacement égal, on permettroit néanmoins à ceux de France d'y aller, à condition de ne pas servir jusqu'au remplacement.
Artagnan reprend sur les Alliés le poste de Warneton. — Pendant que le siège dont je viens de parler
délie de Tournay dans le Grand dictionnaire géographique de Bruzen de la Martinière.
1. Villars écrivit au ministre, dès le lendemain 4 septembre, une lettre fort dure pour Surville (vol. Guerre 2152, n° 14G), qu'on trouvera ci-après à l'Appendice, n° III.
2. Le texte de la capitulation de la citadelle est dans les Mémoires militaires, p. 342-343.