Petite ville sur le Tech
6. Frédéric-Armand, comte de Schonberg, Allemand passé au service de France en 1G50, était lieutenant général depuis
lieutenant général, qui eut en tête le duc de Saint- Germain, vice-roi du pays^, avec une armée de treize à quatorze mille hommes. Le général espagnol se mit le premier en campagne et prit le château de Bellegarde avant que les François fussent en état de le secourir 2. Dès que leur armée fut assemblée, elle alla camper à Céret, ensuite à Saint-Jean-de-Pages-"', où il y avoit un poste que les ennemis attaquoient avec un détachement de leur armée. Ce détachement se retira à l'approche de l'armée du Roi, et rejoignit la sienne, qui étoit campée tout proche.
Dans cette situation, les deux armées se retranchèrent et se canonnèrent pendant trois jours. Sept ou huit jours après, le baile ou maire de Céret vint sur les onze heures du soir donner avis à M. de Schonberg que les ennemis se retiroient en Catalogne. On le questionna beaucoup sur cet avis, qui parut suspect ; mais il certifia si positivement son rapport, que M. de Schonberg se mit en état d'en profiter au cas qu'il se trouvât véritable. Il ordonna à toute l'armée d'être en bataille au point du jour, à la tête de son camp.
1655 et devint maréchal de France en 1675 ; après la révocation de l'édit de Nantes, il émigra en Portugal, puis en Brandebourg, enfin en Angleterre, avec Guillaume d'Orange, et fut tué à la bataille de la Boyne (1690).
1. François Tuttavilla, duc de San-Gei^mano et grand d'Espagne, avait été vice-roi de Valence, de Navarre et de Sardaigne avant de passer en Catalogne (1669); il fut fait conseiller d'État en 1678, et mourut l'année suivante.
2. Histoire militaire, p. 410. Ce fort fermait le col de Pertuis, sur la route de Perpignan à Figuères.
3. Ou Saint-Jean-PIa-de-Cors, petite commune du canton de Céret.
Dès qu'on vit assez clair pour distinguer les objets, on aperçut des mulets chargés de bagages [au haut du col de Pertuis], faisant tête du côté de Catalogne. Aussitôt M. Le Bret, qui étoit à la tête des troupes, crut que les ennemis se retiroient effectivement, et, sans consulter davantage ni avertir le général \ il prit une partie de la cavalerie, qu'il harangua militairement, et passa avec elle une petite rivière qui séparoit les deux armées, dans l'intention de battre l'arrière-garde des ennemis et de ne partager avec personne la gloire de cette action. Les Espagnols, pour l'engager de plus en plus, lui laissèrent passer encore un défilé au delà de la rivière; mais, comme il voulut s'étendre, il trouva des ravins farcis de toute l'infanterie espagnole, qui le reçut à grands coups de mousquet et le mit entièrement en désordre. En même temps leur cavalerie chargea celle de M. Le Bret, déjà fort ébranlée, et la mit en fuite. M. de Schônberg, entendant ce grand feu de sa tente, où il étoit encore, monta vite à cheval. Ayant appris ce qui se passoit, il fit marcher toute son infanterie et le reste de sa cavalerie pour dégager M. Le Bret; mais, dès que les milices du Languedoc, qui composoient la plus grande partie de son infanterie, eurent entendu les premiers coups de mousquet, une terreur panique les prit et les fit fuir jusqu'à Perpignan. Leur exemple fut suivi par la plus grande partie de l'armée, presque toute composée de troupes de nouvelles levées. M. de Schônberg, voyant que le mal étoit si grand qu'il n'y avoit plus de remède, fit
1. M. Le Bret, mécontent de ne plus commander en chef, voulait avoir l'honneur d'un combat heureux.
iU MEMOIRES DE SAINT-HILAIRE. [1674
sonner la retraite, et, rassemblant près de lui ce qui restoit de plus braves gens, il les tint ferme et revint dans son camp, [à la tête duquel il les mit en bataille sur le plus grand front qu'il fut possible, et avec une aussi bonne contenance que si toute son armée y avoit été, quoique les deux tiers fussent en fuite^. Le duc de Saint-Germain, qui avoit eu affaire à lui en Portugal, fut trompé par le stratagème, si toutefois on peut lui donner ce nom, et, se contentant de l'avantage qu'il venoit de remporter, il fît retirer ses troupes dans leur camp]. M. de Schônberg, après avoir rassemblé les fuyards, resta six semaines dans ce camp, pendant lesquelles ses milices furent attaquées d'un flux de sang. Il le quitta au bout de ce temps pour se rendre à Elne. Les ennemis voulurent tàter son arrièregarde, qui avoit déjà passé un ruisseau; mais, trouvant les ravines et les défilés garnis d'infanterie, ils s'en retournèrent sans rien entreprendre. Peu de jours après, sur les nouvelles de la révolte de Messine, ils partirent pour la Catalogne. M. de Schônberg mena son armée se rafraîchir en Cerdagne, d'où elle ne se retira que pour aller prendre les quartiers d'hiver.
Du côté de l'Allemagne, la campagne reprit vigueur au commencement de septembre. L'armée ennemie étoit d'environ quarante mille hommes et devoit encore, en peu de jours, être fortifiée par l'électeur de Brandebourg, qui y amena vingt à vingt-cinq mille hommes de ses troupes. Avec cette armée prodigieuse
1. Ce combat, qui porte le nom du petit village de Morillas, fut livré le 19 juin [Histoire militaire, p. 411-412; vol. Guerre 415).
en comparaison de celle de M. de Tnrenne, formée seulement de v'in^i à vingt-deux mille hommes, les alliés ne se promettoient pas moins que de conquérir l'Alsace [et d'en chasser M. de Turenne; mais si ce projet étoit beau, il n'étoit pas si facile à exécuter]. Dès le commencement, ils eurent entre eux plusieurs difficultés sur la manière de faire agir leur armée. L'électeur palatin, à qui l'honneur du commandement en fut déféré tant qu'elle resta dans ses États, souhaitoit qu'on assiégeât Philipsbourg, qui l'incommodoit fort. Les autres opinoient qu'il falloit attendre l'arrivée de l'électeur de Brandebourg, et que, la saison étant trop avancée pour ce siège, [dont même les matériaux leur manquoient], il falloit songer à chasser de l'Alsace M. de Turenne et sa petite armée, pour prendre des quartiers d'hiver dans cette province. Ils ajoutoient qu'il falloit d'abord se rendre maître de Brisach, [dont la garnison étoit foible, et que les François ne pouvoient plus soutenir; mais, pour en venir à bout, il y avoit deux choses à faire] : passer le Rhin près de Mayence, et repousser M. de Turenne pour entrer dans la Basse-Alsace. Ils convenoient que ce projet souffriroit des difficultés, parce que cet habile général leur disputeroit le terrain et qu'il prendroit de si bons postes, qu'il seroit dangereux de l'attaquer; mais ils représentoient aussi qu'ils se couvriroient de honte de ne le point faire avec une armée si supérieure. On observoit, d'un autre côté, que, si l'on venoit à repousser M. de Turenne et à pénétrer dans la Basse-Alsace, on trouveroit le pays si ruiné et si mangé par ses troupes, qu'on n'y pourroit subsister qu'en envoyant des convois, que la garnison de Phi-
lipsbourg ne manqueroit pas de couper, ou du moins de fort incommoder. Ainsi, le meilleur et le plus sûr parti qu'il y avoit à prendre étoit de négocier secrètement avec les habitants de Strasbourg pour avoir leur pont du Rhin et des vivres, et qu'alors, en passant ce fleuve, on se trouveroit au milieu des deux Alsaces et l'on se rendroit maître de la haute, sans que M. de Turenne pût l'empêcher. [Cependant il n'y avoit point d'inconvénient à passer le Rhin vers Mayence et à s'approcher de Spire, pour tâcher d'obliger M. de Turenne de faire quelque mouvement dont ils pussent profiter, ou tout au moins lui donner beaucoup d'inquiétude.]
Les ennemis commencèrent d'agir en conséquence. Ils passèrent le Rhin vers Mayence et s'avancèrent du côté de Spire. M. de Turenne, qui prévoyoit mieux qu'eux tout ce qu'ils pouvoient faire, commença à leur chicaner le terrain, et tint l'œil à tout. Après qu'il eut fait consommer par son armée les vivres et les fourrages des environs de Landau, il se retira un peu en arrière et la campa près du village de Winden^ se couvrant du ruisseau . Gomme ce poste étoit bon [et le travers du terrain, depuis les montagnes jusqu'au Rhin, moins étendu qu'au camp précédent, et par conséquent plus avantageux h occuper], M. de Turenne résolut d'y tenir ferme et de combattre les ennemis, en cas qu'ils l'y vinssent attaquer; mais ils se contentèrent de le tenir fort alerte, et envoyèrent souvent en avant des têtes d'armée, pour épier sa contenance et
1. Sur le Nunerbach, à deux lieues et demie au sud de Landau.
tâcher de l'ébranler. Sur tout cela, M. de Turenne demeuroit terme comme un rocher et mettoit son armée en bataille dès le point du jour, pour leur témoigner qu'il les attendroit de pied ferme. Ils se lassèrent enfin de leur manœuvre et firent remonter un pont de bateaux, qu'ils dressèrent derrière leur camp. M. de Turenne jugea qu'ils se préparoient à repasser bientôt le Rhin et à longer de l'autre côté vers le pont de Strasbourg. Ainsi il résolut de faire charger leur arrière-garde, quand ils repasseroient le Rhin, et de les prévenir au delà du défilé de Graben^, par lequel ils étoient forcés de passer. Il envoya ordre à M. Colbert de Maulévrier, qui commandoit dans Philipsbourg, de rétablir incessamment son pont de bateaux et de tenir des partis continuels sur les ennemis, afin d'être averti du moment qu'ils passeroient le Rhin, et d'en donner le signal par six coups de canon qu'il feroit tirer de sa place. En même temps, un détachement de sa garnison devoit s'emparer du château et du défilé de Graben. Après ces dispositions, M. de Turenne détacha le baron de Montclar-, qui commandoit la cavalerie, avec deux mille chevaux et six cents dragons, et le fit avancer au défilé de Pelick^. Il avoit ordre d'en partir aussitôt qu'il auroit entendu le signal de Philipsbourg, pour aller attaquer l'arrière-
1. Bourg du grand-duché de Bade, à quelques kilomètres au sud de Philipsbourg, qui était le point d'intersection de plusieurs routes importantes.
2. Joseph de Pons de Guimera, baron de Montclar (1625- 1690), était maréchal de camp ; il devint lieutenant général en 1677 et mestre de camp général de la cavalerie légère en 1679.