‹ Mémoires de Saint-HilaireChapitre 102 sur 187 · Entre Landau et Philipsbourg · texte numérisé non relu

Entre Landau et Philipsbourg

garde des ennemis au passage du Rhin ; il devoit ensuite aller promptement passer ce fleuve sur le pont de Philipsbourg, afin de se rendre à Graben et de soutenir ce poste, en attendant M. de Turenne, qui suivoit avec toute son armée. Mais, comme il arrive que les entreprises les mieux concertées manquent souvent par la faute des causes secondes, il arriva que M. de Maulévrier ne fut averti que fort tard, par ses partis, du passage des ennemis, et que, quand M. de Montclar voulut tomber sur eux, ils avoient déjà passé le fleuve, et le pont étoit déjà à moitié démoli. l\ se mit aussitôt en devoir d'exécuter l'autre partie de son ordre ; mais il apprit, en arrivant à Philipsbourg, que M. de Maulévrier n'avoit pu occuper le poste de Graben, parce que les ennemis l'y avoient devancé et y tenoient déjà un corps de dix à douze mille hommes. Cette affaire manquée, M. de Turenne rappela le baron de Montclar et prit des mesures pour empêcher que les ennemis ne passassent sur le pont de Strasbourg. Il envoya donc en toute diligence le marquis de Vaubrun, lieutenant général , avec douze cents chevaux, cinq cents dragons et deux mille cinq cents fantassins choisis et montés sur des bidets, pour se rendre maître du fort de l'Étoile, qui tenoit le bout du pont de Strasbourg^ du côté de la ville, et

1. Nicolas 11 Bautru, mestre de camp général des carabins (1658), maréchal de camp (1667), puis lieutenant général (1674), avait eu diverses missions diplomatiques en Allemagne. Nous le verrons périr au combat d'Altenheim (1675).

2. Le pont de Strasbourg, ou plutôt de Kehl, traversait le Rhin sur plusieurs îles, dans chacune desquelles on avait bâti des forts ou des redoutes.

OÙ il n'y avoit (ju'une méchante garnison d'environ trente hommes. M. de Turenne suivit ce détachement avec toute l'armée.

M. de Vaubrun arriva devant le fort assez à temps pour l'emporter (il n'étoit pas revêtu) ; mais il en perdit trop à délibérer sur la manière de l'attaquer. Le fossé parut profond à ceux qui allèrent de sa part le reconnoîtrc; ils rapportèrent qu'il étoit partagé par une bonne palissade, dont les pointes paroissoient à fleur d'eau. Il jugea donc qu'il ne pourroit l'emporter d'emblée, et que, pendant cet intervalle, ceux de Strasbourg, sortant de leur ville, et les Impériaux, arrivant de l'autre côté par le pont, lui feroient honteusement abandonner l'entreprise avant que M. de Turenne pût arriver pour le soutenir. Cette dernière supposition fut véritable ; mais la diligence auroit mis à couvert de l'autre. Quoi qu'il en soit, il manqua ce coup de partie, pour lequel il falloit sacrifier du monde sans perdre un temps si précieux en réflexions.

Quatre mille chevaux des Impériaux arrivèrent; leurs dragons se jetèrent dans le fort, et en écartèrent les François à coups de fusils. Pendant que cette cavalerie passoit le pont et se mettoit en bataille sous la protection du fort à mesure qu'elle arrivoit, ceux de Strasbourg sortirent et tirèrent leurs canons sur les François. Quand M. de Turenne parut sur les neuf heures du matin, il trouva cette affaire importante manquée et les troupes de M. de Vaubrun retirées '. Il

1. Gazette, p. 1046. C'est le 26 septembre que Turenne apprit que les ennemis avaient passé à Graben; il marcha aussitôt sur Strasbourg par l'Alsace et arriva le 29 à Wantzenau

campa son armée près du village de la Wantzenau ' , à une lieue au-dessous de Strasbourg ; il y reçut un renfort de quatre à cinq mille hommes. Après cela, il ne songea plus qu'à combattre les ennemis dès qu'ils auroient passé le Rhin et s'étendroient dans l'Alsace. Cela ne tarda guère d'arriver. Il apprit que, après avoir passé le Rhin, et sans attendre que M. de Brandebourg les eût joints, ils traversoient la rivière d'Ill et marchoient sur Molsheim, se couvrant de la rivière de Brusch. Il leva son camp de la Wantzenau et marcha droit au village de Holzheim-, le long duquel coule la Brusch. Cette rivière, venant de Molsheim, se divise en deux bras et forme une ile en cet endroit ; se rejoignant ensuite au-dessous, elle va se jeter dans riU au-dessus et contre Strasbourg.

Pendant la marche de l'armée françoise, les partis que M. de Turenne avoit envoyés prendre langue des ennemis lui rapportèrent qu'ils étoient déjà campés, en trois corps séparés, vers le village d'Ensheim^, de l'autre côté de la Brusch. Il remarqua, d'une hauteur, la situation de ces camps, et conclut que, en usant de diligence, il pourroit passer les deux bras de la Brusch avant que les ennemis eussent le temps de se rassembler. Ainsi toute l'armée s'ébranla incontinent et passa le premier bras, où il y avoit peu d'eau. Comme le défilé, pour arriver à l'autre bras, étoit long et difficile, elle ne put parvenir toute sur le bord

(vol. Guerre 414; général de Grimoard, Lettres et Mémoires de Turenne, t. II, p. 583-590).

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