‹ Mémoires de Saint-HilaireChapitre 23 sur 187 · Il avait été déclaré majeur le 7 septembre · texte numérisé non relu

Il avait été déclaré majeur le 7 septembre

3. Voyez les Mémoires de Saint-Simon, éd. 1873, t. XII, p. 22; ceux de M^^ de Motteville, t. I, p. 264; la Relation de Spanheim, éd. Bourgeois, p. 70-78; Lacour-Gayet, VÉducation de Louis XIV, p. 202 et suiv.

de si grosses sommes sans laisser piller les autres, étant près de mourir, envisagea les choses tout autrement] et parla au Roi de cette réforme comme d'une affaire absolument nécessaire au bien de l'État, et qu'il auroit exécutée lui-même, s'il avoit vécu plus longtemps. Il lui en indiqua les moyens, dont M. Colbert, alors son secrétaire, avoit dressé le projet, [et le fit venir en tiers. Sa Majesté l'entretint longtemps sur cette matière et lui fit des objections qu'il résolut surle-champ avec beaucoup de justesse d'esprit et de bon sens. Et, comme elle aime naturellement les gens de ce caractère], elle fut si contente de celui-ci qu'elle le choisit entre tous les autres, dès que le cardinal fut expiré, pour être son homme de confiance. Elle le faisoit venir secrètement dans son cabinet, par un escalier dérobé, et prenoit, tête à tête avec lui, les mesures de tout ce qui a été exécuté dans la suite pour la ré formation des finances, dont elle lui confia l'administration. Elle le fit aussi secrétaire d'État et ministre, ensuite surintendant des bâtiments, du commerce et de la marine'.

Avant de passer outre, rapportons quelques traits de son caractère. M. Colbert, homme sans science et

1. Colbert, intendant des finances depuis le 8 mars 1661, veille de la mort du cardinal, avait eu antérieurement trois brevets de conseiller d'Etat, en 1648, 1652 et 1656, et s'était démis le 8 février de la charge de secrétaire des commandements de la jeune reine. Louis XIV lui fit acheter en janvier 1664 la surintendance des bâtiments, en août 1665 la charge de grand trésorier des ordres, et lui donna, le 12 décembre 1665, le contrôle général des finances, et, le 16 février 1669, la charge de secrétaire d'État de M. de Guénegaud. On ne sait pas au juste la date de sa nomination de ministre d'Etat.

sans érudition, avoit cela de commun avec le Roi, que, quoiqu'on ne lui eût jamais rien fait apprendre, il en savoit mille fois plus, tant son naturel étoit heureux, que bien d'autres qui avoient eu une éducation plus soignée. Sa mine étoit austère^ ; il ne rioit jamais en public, et rarement dans le particulier, quoiqu'il eut la conversation agréable quand il ne se trouvoit pas gêné. Son esprit paroissoit toujours hérissé d'affaires, et, toutefois, il s'exprimoit agréablement [pour être sans étude, tournant toutes les affaires comme il lui plaisoit et ayant toutes les qualités nécessaires à imposer sans réplique] . Il étoit infatigable au travail et s'y donnoit tout entier, sans être dissipé par les plaisirs des sens. Il étoit droit et homme de parole; ainsi jamais son crédit n'a manqué. Il aimoit les sciences et les arts ; il les cultivoit, quoiqu'il ne semblât pas que son esprit pût embrasser tant d'objets. Il avoit encore cela de commun avec le Roi, qu'il se plaisoit aussi bien que lui à tout ce qui pouvoit contribuer à la gloire et à la grandeur de son règne et à lui donner de l'éclat. Certainement il a bien réussi ; car jamais Louis XIV n'a manqué d'argent pendant son ministère, malgré ses prodigieuses dépenses pour soutenir les guerres qui lui sont survenues, pour fournir à ses plaisirs, à ses bâtiments et à ses meubles superbes, [qui sont autant de monuments de sa magnificence et du bon

1. Il faut comparer ce portrait à ceux qu'ont donnés Gourville [Mémoires, t. II, p. 164-165), Spanheim [Relation, éd. Bourgeois, p. 317), Saint-Simon [Parallèle, p. 218), les Relazioni vénitiennes (t. III, p. 84, 153-154), etc., et à celui de 1664 qui a été anciennement publié dans les Archives curieuses, 2« série, t. VIII, p. 410-412.

goût de son ministre]. Il rendit, sur la mer, la puissance Françoise presque égale à celle de l'Angleterre et de la Hollande réunies. Il fit refleurir les sciences et les arts dans le royaume, où il attira ceux qui étoient en réputation d'y exceller et les y entretint honorablement. Il fit chercher avec beaucoup de soin et de dépense, dans toutes les parties du monde, cet amas de raretés et de livres curieux, dont il a enrichi la bibliothèque et le cabinet du Roi^ A l'imitation des Anglois et des Hollandois, il forma des compagnies des Indes-; il fonda des colonies dans le Nouveau Monde, pour en tirer en droiture les marchandises que ces deux nations fournissoient au reste de l'Europe et dont le débit avoit rempli leurs pays de richesses. [Et, pour faire en sorte qu'on se pût entièrement passer d'eux dans le royaume, il y établit des manufactures de toutes les choses nécessaires à l'usage et au luxe. Cependant l'événement a fait voir que cet établissement n'a pas été profitable : les étrangers s'en sont aigris, et ont aussi voulu se passer de nos denrées ; le commerce est devenu fort altéré, les droits du Roi en ont souffert, les fabriques se sont trouvées mauvaises, et on n'en a eu que le luxe de reste.]

1. Au début de son administration, Colbert, en effet, consacra tout son zèle à l'augmentation de la bibliothèque du Roi; mais peu à peu, sous l'influence de Baluze, il fit passer sa propre bibliothèque avant celle du souverain (L. Delisle, le Cabinet des manuscrits, t. I, p. 264-265).

2. La Compagnie des Indes orientales avait été fondée par une déclaration de Louis XIII du 2 juillet 1615; mais, ses mauvaises affaires l'ayant obligée à céder son privilège au Roi, Colbert créa en 1664 une nouvelle compagnie, sous le nom de

Cette digression finie, je dirai que le Roi, ayant tiré de Colbert les lumières qu'il crut convenir au rétablissement de ses finances, résolut de faire arrêter M. Foucquet, qui en étoit surintendant et qu'on accusoit de beaucoup de malversations. Il est certain que cet homme, dont l'ambition étoit démesurée et la conduite peu réglée, avoit fait de furieuses dissipations pour ses plaisirs et pour s'acquérir des amis. Il donnoit à pleines mains à tous ceux qu'il jugeoit capables de lui être utiles, et il n'y avoit personne à la cour qui ne fût son pensionnaire. Cela le rendoit redoutable, et, de plus, il avoit fait fortifier la ville de Belle-Isle, terre de son domaine, pour lui servir de retraite en cas de besoin. Il y tenoit un gouverneur^ et une garnison qui dépendoient de lui; ainsi, on pouvoit craindre que, s'il éventoit la résolution prise contre lui, il ne se retirât dans cette ville et n'appelât les Anglois à son secours, ou bien que le gouverneur ne fit la même chose, si M. Foucquet étoit arrêté avant que le Roi eût pu remettre cette place en sa main.

Pour éviter cet inconvénient, le Roi faisoit encore meilleure mine à M. Foucquet, qui se flattoit de parvenir ministre 2. Il fut même à sa belle maison de Vaux, où ce surintendant lui donna une fête somptueuse et magnifique ^ . Ce fut là que le Roi déclara qu'il vouloit visiter la Bretagne et y faire travailler à un nouveau

Compagnie des Indes. Voyez Bonnassieux, les Grandes compagnies de commerce, p. 253-340.

1. Ce gouverneur était M. de la Haye des Noyers (J. Lair, Nicolas Foucquet, t. II, p. 67).

2. Premier ministre, car il était ministre d'Etat depuis 1653.

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