Ci-dessus, p
deux émules, en cas que son présent fût éventé : il en fit un de quarante mille écus à Monsieur le Grand, et un autre de vingt mille écus au chevalier de Lorraine1.
Il fit arrêter Charnacé2 en province, où, déjà fort mécontent de sa conduite en Anjou, où il étoit retiré chez lui 3,
1. Dangeau a d'abord enregistré le dernier don, que le Roi accompagna des paroles les plus obligeantes, à la date du 12 juillet (tome VI, p. 380), puis l'autre, à la date du 14 août (p. 396), en ces termes : « Le bruit se répandit que le Roi donnoit quarante mille écus à Monsieur le Grand, mais qu'on tiendroit ce présent-là secret, comme celui qu'il fit, il y a quelque temps, à M. de la Rochefoucauld. » Le 12 mars précédent, le chevalier de Lorraine avait obtenu un arrêt de surséance contre ses créanciers (Arch. nat., E 1904).
2. Jacques -Philippe de Girard, baron de Vaux, de la Blanchaudière, etc., né le 31 mai 1640, était petit-neveu d'un diplomate célèbre, Hercule, baron de Charnacé (en Champigné, dép. de Maine-et-Loire), tué au siège de Breda (1637), et c'est en janvier 1673 qu'il avait obtenu, en souvenir des services de son père, de son aïeul et de son grand-oncle, l'autorisation de relever le titre de marquis de Charnacé, qu'il avait d'ailleurs toujours porté. Après avoir débuté dans les pages du Roi, puis avoir servi dans les mousquetaires, en 1660, il avait acheté, avec l'argent fourni par Foucquet, une lieutenance aux gardes du corps, mais avait été forcé de la céder à la Ilhière, dont il a été parlé au tome IV, p. 124 (arrêt du 26 septembre 1664, Arch. nat., E 1725). Pensionné de deux mille livres le 16 avril 1665, il s'était fait maintenir dans sa noblesse le 9 octobre 1666. Il est question de lui dans les Mémoires de M. d Artagnan, tome III, p. 77 et suivantes. Mort à Lauzerte, en Quercy, le 25 octobre 1720.
3. N'ayant plus qu'une charge sans fonctions de lieutenant général de l'artillerie en l'Ile-de-France et commandant en chef de l'Arsenal, il habitait d'ordinaire dans le Maine, au château de Linière, paroisse de Ballée. Avant de partir pour le Béarn, où le reléguait une lettre de cachet, il vint à Paris pour épouser (contrat du 25 mai 1689, Arch. nat., Y 255, fol. 156 v°; Journal de Dangeau, tome II, p. 404) Anne- Louise de Bouille, fille de Philippe, comte de Créance, et cousine de la première duchesse du Lude. C'est la même personne qui, après avoir vécu quatorze ans avec le marquis de Pomenars et sous son nom, s'était avisée de l'accuser de rapt, avec l'appui de M. de Créance, son père, et était parvenue à le faire pendre en effigie. Depuis, redevenue Mlle de Bouille, elle avait vécu de même avec Charnacé, et, en se mariant, ils mirent un enfant « sous le poêlea. » Charnacé était eftective-
a Figurèrent néanmoins au contrat de mariage beaucoup de cousins et de cousines, plusieurs Beauvau, et, entre autres, l'évèque de Sarlat.
chevalier de Lorraine.
Gharnacéarrêté
pour fuasse
monnoie.
il l'avoit relégué ailleurs1 et de là [fait] conduire à Montauban, fort accusé de beaucoup de méchantes choses, surtout de fausse monnoie2. G'étoit un garçon d'esprit, qui avoit été page du Roi3 et officier dans ses gardes du
ment bien digne de succéder à ce Pomenars qui, entre autres méfaits, était coutumier de faux-monnayage, mais dont l'esprit et même les actions pendables faisaient rire aux larmes Mme de Sévigné, tout empressée à protester contre l'injustice dont il était l'objet et à lui faire fête quand Mme de Chaulnes, gouvernante de la province, l'amenait aux Rochers. Charnacé ne laissa point de postérité; mais son nom fut continué par la descendance d'un frère.
1. Dangeau parle, en 4689, de sa relégation en Béarn (tome II, p. 404). Au mois de mai 1691, on voit par des lettres de l'intendant de Tours (Arch. nat., G75°20) qu'il y avait une information commencée contre lui à la Flèche et que les témoins étaient au nombre de plus de quatre cents. Vers ces temps-là, ou peu auparavant, il eut avec le beaufrère de notre auteur, Henri-Albert, duc de Brissac, son voisin, des démêlés de chicane dont les mémoires et factums se trouvent dans le ms. Clairambault 1140, fol. 73 et suivants.
2. Ceci est pris de Dangeau, qui dit, en 1689 (tome II, p. 404) : « Il y a beaucoup d'accusations contre lui, et l'intendant de la province a envoyé des informations fort fâcheuses pour lui ; » et, à la date du 27 juin 1698 (Journal, tome VI, p. 372, avec Addition) : « Le Roi a fait arrêter M. de Charnacé, autrefois officier des gardes du corps; il y a déjà longtemps qu'on est mécontent de la conduite de cet homme, et il étoit même chassé de la province d'Anjou, dont il est. On l'accuse, en dernier lieu, d'avoir fait et débité de la fausse monnoie, et on le mène à Montauban, où l'on va instruire son procès. » La correspondance de l'intendant de Montauban fait connaître que c'est à Gimont que Charnacé avait été relégué, avec son complice présumé, le P. Moquet, religieux augustin, et que, faute de preuves, on se bovna à les placer dans des lieux de relégation séparée, sous bonne surveillance (Arch. nat., G7 394; Correspondance des contrôleurs généraux avec les intendants des provinces, tome I, n° 1771).
3. On distinguait les pages de la chambre, ceux de la grande écurie et ceux de la petite. Les premiers étaient au nombre de vingt-quatre et servaient sous les ordres du grand chambellan, à raison de six pour chacun des premiers gentilshommes de la chambre. C'étaient, comme nous l'avons expliqué à propos du père et de l'oncle de notre auteur (tome I, p. 143 et 431), les « pages d'honneur » par excellence, et les places se réservaient généralement pour les fils des meilleures maisons. Il y avait eu un temps où l'on exigeait des candidats, outre une noblesse
corps, fort du monde, et puis retiré chez lui, où il avoit souvent fait bien des fredaines1 ; mais il avoit toujours trouvé bonté et protection dans le Roi. Il en fit une, entre autres, pleine d'esprit et dont on ne put que rire2. Il
pure, un revenu de six mille livres. Le costume était magnifique et fort coûteux : voyez l'État de la France, année 1698, p. 149-155, et les Mémoires de Luynes, tome III, p. 364. A la grande écurie, il y avait cinquante autres pages, et trente à la petite. Les uns et les autres devaient faire preuves de noblesse paternelle, sans traces d'anoblissement, jusqu'en 1550. On pourvoyait à leur instruction en toutes manières, sous la direction de gouverneurs, sous-gouverneurs, précepteurs, aumôniers, etc. Le juge général des armes et maisons de France, d'Hozier, était chargé, depuis l'avènement de Louis XIV, de recevoir les preuves de noblesse des candidats : ces preuves, conservées aujourd'hui au Cabinet des titres (nos 275 à 292), aux Archives nationales (01 954-972), et dans les papiers Clairambault (mss. 809 et 810; comparez mss. 285, fol. 222, et 286, fol. 889), vont de 1660 ou 1680 à la fin du règne de Louis XVI. Les listes des pages, pendant le même temps à peu près, ont été imprimées dans le Nobiliaire de Saint-AIlais, tome V, p. 529-564. L'État de la France donne tout au long le détail des fonctions de chacune des trois catégories de pages, soit à la cour ou à l'armée, à la chasse ou en voyage, à table, etc.
1. Il y a une lettre de son père, en 1669, sur les désordres qu'on avait à lui reprocher, dans les mss. Mélanges Colbert, vol. 154, fol. 34, et c'est certainement lui qui, en août 1661, faisait des offres à Foucquet pour le débarrasser de ses ennemis (lettre citée par M. Bonnemère : la France sous Louis XIV, tome I, p. 325-326, d'après les papiers de Foucquet). Il fallait d'ailleurs que sa réputation fût bien établie pour que certaines clefs des Caractères aient remplacé par le nom de Charnacé celui de M. de Bercy, très improprement inscrit à côté du portrait suivant, qui date de la fin de 1688 : « Typhon fournit un grand de chiens et de chevaux; que ne lui fournit-il point? Sa protection le rend audacieux ; il est impunément dans sa province tout ce qui lui plaît d'être, assassin, parjure; il brûle ses voisins, et il n'a pas besoin d'asile. Il faut enfin que le Prince se mêle lui-même de sa punition. »» (Œuvres de la Bruyère, tome II, p. 195 et 407.) Voilà des traits qui conviennent à Charnacé bien exactement, sinon uniquement, car les exactions et les crimes de fausse monnaie et autres n'étaient pas rares parmi les Typhons du temps : M. Bonnemère a relevé des cas pareils ou analogues; quant aux chiens, voyez ci-après, p. 310, note 5, fin.
2. M. Feuillet de Couches, dans ses Causeries d'un curieux (tome I, p. 336), fait observer que l'historiette qu'on va lire est renouvelée de
II déplace plaisamment
une maison dopaysan qui l'offusquoit.
[Add. S'-S. 263]
avoit une très longue et parfaitement belle avenue devant sa maison en Anjou1, dans laquelle étoit placée une maison de paysan et son petit jardin, qui s'y étoit apparemment trouvée lorsqu'elle fut plantée, et que jamais Charnacé ni son père2 n'avoient pu réduire ce paysan à la leur vendre3, quelque avantage qu'ils lui en eussent offert; et c'est une opiniâtreté dont quantité de petits propriétaires se piquent pour faire enrager des gens à la convenance, et quelquefois à la nécessité desquels ils sont*. Gharnacé, ne sachant plus qu'y faire, avoit laissé cela là depuis très longtemps, sans en plus parler. Enfin, fatigué de cette chaumine qui lui bouchoit tout l'agrément de son avenue, il imagina un tour de passe-passe. Le paysan qui y demeuroit, et à qui elle appartenoit, étoit tailleur de son métier quand il trouvoit à l'exercer, et il étoit chez lui tout seul, sans femme ni enfants. Gharnacé l'envoie chercher, lui dit qu'il est mandé à la cour pour un emploi de conséquence, qu'il est pressé de s'y rendre, mais qu'il lui faut une livrée. Ils font marché comptant; mais Charnacé stipule qu'il ne veut point se fier à ses délais et que, moyennant quelque chose de plus, il ne veut point qu'il sorte de chez lui que sa livrée ne soit faite, et qu'il le couchera, le nourrira et le payera avant de le renvoyer. Le tailleur s'y accorde5 et se met à travailler. Pendant qu'il y est occupé, Charnacé fait prendre avec la
celle d'Alcibiade avec le peintre Agatharcus, rapportée par Plutarque. On l'a aussi attribuée au marquis de Chandenier (Mémoires de la Société des Antiquaires de VOuest, 1884, p. 318, note 6).
1. Sans doute la maison de Linière, où nous avons dit qu'il habitait ordinairement en 1689 : voyez ci-après, p. 310, note 5.
2. Philippe de Girard, seigneur de Charnacé, Ballée, Linière, etc., fut capitaine dans le régiment de l'ambassadeur Charnacé, qu'il suivit auprès du roi de Suède, mais se retira de chagrin quand il perdit sa femme, après un an de mariage (1640). Il vivait encore en 1669.
3. Le manuscrit porte bien : « la leur vendre », malgré le que qui précède.
4. C'est-à-dire qui se trouvent obligés par un intérêt de convenance, ou même par une nécessité réelle, d'accepter leurs conditions.