Charnacé et la maison du tailleur. (Page
27 juin 1698. — Charnacé avoit été page du Roi et dans ses gardes du corps, homme d'esprit et du monde, et, quoique retiré pour d'assez méchantes affaires, il avoit toujours trouvé de la protection dans le Roi ; mais il l'usa à force d'en trop faire. Il avoit fort accommodé une maison en Anjou, où il avoit planté une fort belle avenue qui y conduisoit, dans le milieu de laquelle se trouvoit une méchante maisonnette et un petit jardin, que le paysan qui y demeuroit s'opiniâtra à ne point vouloir vendre à quelque prix que ce fût. C'étoit un tailleur de son métier, tout seul chez lui. Après des années de patience, Charnacé, ennuyé de cette lunette dans son avenue, fait dessiner au naturel la maison, le jardin, dedans et dehors, avec toutes ses dimensions et proportions, et tout ce qui se trouvoit dedans, puis dit qu'il est obligé d'aller à Paris, mais qu'il lui faut une livrée neuve, et tout au plus tôt, fait marché avec le tailleur à condition de ne pas sortir du château que sa livrée ne fût prête, lui livre l'étoffe, l'enferme et le fait travailler. Pendant ce temps, il fait démonter la maison et ses appartenances, la fait remonter de même et anonée1 de la même façon, à trois ou quatre portées de mousquet à côté, y fait replacer tous les dedans et les petits meubles, précisément dans la même disposition qu'on les avoit trouvés, et ajouter le petit jardin dans son même ordre et sa même proportion, nettoie bien son avenue et l'aplanit, en sorte qu'il n'y reste trace ni vestige de quoi que ce soit ; puis, sa livrée faite, la fait essayer et ajuster, pour gagner la nuit bien noire, paye son tailleur comptant, et le renvoie. IL s'en va donc enfilant l'avenue, et va fort longtemps sans rien trouver. Il s'écarte pour en chercher les arbres ; mais il étoit bien au delà, revient sur ses pas, et se croit ensorcelé. Enfin le jour paroit, et il le croit bien davantage quand il ne voit ni sa maison, ni rien qui pût faire soupçonner qu'il y en eût eu une. Enfin, après s'être bien frotté les yeux, il avise à côté une maison qu'il n'avoit jamais vue là, et si ressemblante à la sienne qu'il ne savoit que penser. Il y va, présente sa clef : il ouvre, il entre, il y reconnoît tout, et ne doute point que ce ne soit le diable qui l'y ait portée. Enfin il ne fut pas longtemps sans découvrir des voies plus naturelles, quoique peu ordinaires. Il voulut
ne signa point, les secrétaires d'État n'ont plus signé, et ne signeront plus aux mariages des princes étrangers. »
1. Ainsi, dans le manuscrit, peut-être pour amontée, qui se dit en Picardie d'une ferme munie, montée de tout son matériel.
«n faire quelque bruit ; mais on se moqua de lui, et l'avenue demeura nettoyée. Le Roi le sut, et ne put trouver que Charnacé eût grand tort.
264. La princesse d'Espinoy, née Chabot-Rohan, et ses filles. (Page 331.)
18 août 4698. — Cette princesse d'Espinoy étoit Chabot, sœur du duc •de Rohan et de Mmes de Soubise et de Coëtquen, presque aussi laide que ses sœurs étoient belles; femme d'esprit, d'intrigue, du grand monde et du grand jeu, ayant beaucoup d'amis ; femme aussi de grand -cœur, et qui avoit grand peine à supporter que les enfants de sa sœur fussent princes, et les siens ne l'être pas, mais, en femme habile, vivant avec elle avec l'union et la subordination qu'elle croyoit due à sa beauté et à ce que cette beauté lui valoit. Elle avoit été la seconde femme de ee prince d'Espinoy à qui sa première femme, fille de M. de Charost, avoit valu un brevet d'honneurs et de tabouret de grâce, dont la fille unique fut première femme du marquis de Charost, depuis duc-pair, capitaine des gardes et gouverneur de Louis XV1, et mère du duc de Béthune. Mme d'Espinoy eut deux fils et deux filles, et devint veuve de fort bonne heure. Tous les biens de ses enfants étoient en Flandres, et -cela l'obligea à y faire des séjours : elle y devint amie intime de [le] Peletier, intendant de la province, et depuis des fortifications, qui, dès qu'il fut veuf, l'épousa. Cette intimité a toujours duré depuis eux entre leurs enfants. M. de Louvois, dont elle étoit aussi amie intime, lui fit obtenir de bonne heure un brevet d'honneurs et de tabouret de grâce pour son fils, qu'elle maria à une Lorraine intimement avec Monseigneur et très propre à étayer les désirs de principauté. Son second fils mourut fort jeune, et elle eut l'entregent de produire ses filles à la cour, qui ne se marièrent point, et de leur faire éviter toutes les 'Occasions où l'on s'assoit ; ailleurs très attentives à céder, non seulement aux titrées, comme toutes celles qui ne l'étoient pas, mais à être fort polies. Après la mort de leur mère, assez longtemps enflées de ce qu'on leur soufîroit cette délicatesse de tabouret, il arriva à la cadette, Mlle de Melun, bien plus du monde et de la cour que l'autre, de se trouver à une musique, à Versailles, où le Roi étoit, de s'y trouver placée auprès de la dernière duchesse, et de ne se pas baisser pour une autre qui arriva après. Le Roi, qui le vit, rougit, le montra à Monsieur; et comme il se retourna de l'autre côté, élevant la voix, Monsieur l'interrompit, et, le prenant par le genou en se levant, et lui demanda ce qu'il alloit faire : « La faire ôter de là ! » dit le Roi. A quoi Monsieur redoubla d'instances pour épargner un affront, et promit sous sa caution que cela n'arriveroit plus. Le Roi eut peine à se contenir le reste de la musique, et tout ce qui y étoit vit si bien de quoi il s'agissoit, parce que le cas étoit fort nouveau, que Mlle de Melun ne savoit