‹ Memoires de Saint-Simon (volume 2)Chapitre 403 sur 495 · D'Aubanton, dans le manuscrit · texte numérisé non relu

D'Aubanton, dans le manuscrit

dont le cardinal Fabroni et lui eurent seuls le secret. Le Roi, poussé rpar tant d'endroits, résolut d'ôter Mme des Ursins d'Espagne' ; mais il jugea qu'elle y tenoit trop bien pour s'y commettre tout d'un coup, et temporisa. Elle n'en devint2 que plus hardie, et décida de tout à visage découvert. Mais, le roi d'Espagne, sur les avis du Roi son grand-père, étant allé, à la fin du printemps 1704, commander en personne son armée sur les frontières de Portugal, le Roi jugea que cette conjoncture étoit favorable à l'exécution de son dessein, le roi son petit-fils étant -éloigné de la reine sa femme, et lui écrivit si fortement, qu'il lui fit envoyer un ordre de la main du roi d'Espagne de se retirer en France aussitôt qu'elle l'auroit reçu. Ce fut un coup de foudre pour elle et pour la reine. Le peu de jours qu'elles demeurèrent ensemble se passa moins •en regrets qu'en conseils ensemble, tête à tête. Mme des Ursins, bien assurée d'elle, se soutint par son courage et mit en sa place la duchesse de Monteillano, qui ne lui pouvoit porter aucun ombrage en son absence, ni lui disputer la charge à son retour, qu'elle médita dès l'instant de sa disgrâce. Elle donna tout l'ordre qu'elle put à tout dans cette vue, et se rendit à Bayonne, d'où elle devoit aller à Pau ; mais elle obtint la permission d'aller à Toulouse en attendant que, sans s'approcher plus près, elle s'en retournât en Italie. Ce n'étoit pas son dessein. Elle s'humilia, elle déploya tout son art à remuer des machines, et toutes ses grâces et son esprit dans ses lettres. Elle avoit deux grandes ressources : Mme de Maintenon, qui croyoit perdre les rênes de l'Espagne en l'y perdant, et la reine d'Espagne, qui profita bien des instructions qu'elle lui avoit laissées. Le droit du jeu étoit que le Roi gouvernât son petitfils par lui-même et son Conseil par le sien ; mais cette façon immédiate n'auroit laissé que des ricochets et de l'adresse en partage à Mme de Maintenon pour l'Espagne : c'est ce qui fit que, se croyant le médiat par Mme des Ursins, elle persuada au Roi de gouverner son petit-fils par sa femme, qui mêla la hauteur, la fureur avec la douceur, dans cette occasion, avec une mesure sans pareille, et sut3, par le même art, faire prendre au roi son mari les mêmes impressions, dès qu'il fut de retour. L'abbé d'Estrées ne put tenir à l'orage : il pressa lui-même un rappel dont on voulut tâcher d'apaiser la reine. Lou ville*, gentilhomme de la manche du roi d'Espagne en France et qui l'avoit suivi, fut longtemps le confident unique de son maître et l'arbitre des grâces, de la faveur, et même des affaires. Il tenoit intimement au duc de Beauvillier et à Torcy, avoit beaucoup d'honneur, de sens, de vues, et un esprit propre à tout et, ce qui est fort rare, également solide et divertissant par des saillies inconnues à tout autre, et en lui toujours nouvelles. C'étoit un trop dangereux homme dans les deux cours pour les desseins de

Page 1