‹ Memoires de Saint-Simon (volume 2)Chapitre 405 sur 495 · Mémoires, tome IV de 1873, p. 222-231 et · texte numérisé non relu

Mémoires, tome IV de 1873, p. 222-231 et

recevoit de la reine d'Espagne, et même du roi son mari, et de celles de Mmes de Savoie ; elle fit des emplettes pour la reine, et, peu à peu, elle en usa comme sa camareira major1 en fonction actuelle, autant qu'on y peut être de Paris, et qui n'y étoit qu'en passant. Mme de Maintenon et Mme la duchesse de Bourgogne la virent en particulier de plus en plus, et celle-ci, en public, la distinguoit avec des attentions infinies. Le Roi ne la voyoit plus en public sans lui parler, et non seulement elle prit du crédit pour elle, mais on lui en crut pour les autres et on lui prodigua les bassesses. Elle en rioit avec ses amis de tous les temps, avec qui elle s'ouvroit de beaucoup de choses de notre cour, en savoit beaucoup et de la première main, et en approuvoit fort peu, et, à la vérité, non sans raison. Les filles du Roi en vinrent à lui faire leur cour à leur manière, et Mme de Maintenon à la consulter sur bien des choses et des gens. Ses anciens amis étoient recherchés et enviés, et on félicitoit les personnes en qui elle montroit de s'intéresser. L'hiver fut pour elle tout brillant, et le Roi, à tous les Marlis, ne parut occupé que d'elle. On ne se cacha plus que son retour en Espagne ne fût résolu ; elle n'en parloit qu'avec modestie et comme une personne qui voudroit passer sa vie à notre cour, mais entraînée à Madrid par son attachement et sa reconnoissance. Il y eut plusieurs bals à Marly : les places du service derrière le Roi, qui ne se dérangeoient jamais que pour Mme de Maintenon, quand elle y venoit une demi-heure par complaisance, le furent également, mais toujours, pour Mme des Ursins, à qui le Roi parloit sans cesse, et elle souvent l'agaçoit. Une bagatelle fit un grand effet pour elle : c'est qu'elle parut à ces bals avec un petit chien sous le bras2. Outre que cette familiarité étoit extrême, c'est que le Roi, qui aimoit les chiens couchants, tenoit toujours les siens à la chaîne, et qu'il haïssoit les petits chiens de femme, au point que Mme la duchesse de Bourgogne, de qui il trouvoit tout bon, n'osa jamais en montrer un en sa vie, ni, comme on peut croire, qui que ce fût. On faisoit sa cour jusqu'au petit chien, et le Roi même le caressoit. Ces riens à rapporter semblent3 méprisables; mais, à qui a connu cette cour, rien ne marque si fortement. Enfin, vers la fin de l'hiver ou la mi-carême, il fut question de fondre la cloche4. Mme de Maintenon, à qui ce prodigieux changement étoit dû, n'étoit plus sans inquiétude d'avoir si bien réussi et de voir le Roi si à son aise avec Mme des Ursins, si content de ses longues et fréquentes conversations particulières, et si attentif à la distinguer en public, avec un air ouvert et qui rappeloit qu'il avoit été galand. Elle pressoit donc le départ, et l'autre en tira avantage. Ce furent encore des manèges infinis; mais elle capitula une réparation éclatante et un

1. Plus haut, p. 499, camareyra mayor. — 2. Addition à Dangeau, tomeX* p. 265-266.

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