‹ Memoires de Saint-Simon (volume 3)Chapitre 2 sur 548 · Tome VII, p · texte numérisé non relu

Tome VII, p

5. C'est le 13 avril 1643 que le grand-père, Michel le Tellier (tome I, p. 84), avait été pourvu de la charge de secrétaire d'État de la guerre, occupée alors par Sublet de Noyers, et, en 1661, il avait été fait ministre d'État. Louvois, associé à la même secrétairerie le 24 février 1662, l'avait dirigée conjointement avec M. le Tellier jusqu'à ce que celui-ci

plissoit1, ne s'y étoit guères moins acquis de crédit et d'autorité qu'eux. Chamillart, tout nouveau et depuis deux ans en place, en étoit encore à rechercher de lui faire sa cour, après avoir été souvent dans l'antichambre de son père et dans la sienne"2. Cette préférence lui fut insup-

succédàt à M. d'Aligre comme chancelier et garde des sceaux (28 octobre 1677), et il avait été déclaré ministre au commencement de 1672.

1. Comme M. le Tellier s'opposait à ce que Barbezieux, alors commandeur de Malte, fut nommé survivancier au détriment de son frère aîné Courtenvaux, qui l'était déjà, et du second (ils Souvré, c'est seulement après la mort du Chancelier, en novembre 1683, que ce changement fut exécuté. Admis au Conseil à partir du 1" mars 1687, Barbezieux remplaça son père le 16 juillet 1691, comme secrétaire d'État, mais non comme ministre, tout en touchant la pension de vingt mille livres, et il fut également pourvu de la charge de chancelier et garde des sceaux de l'Ordre. L'ambassadeur vénitien dit que Barbezieux s'était jeté aux pieds de Mme de Maintenon pour qu'elle intercédât près du Boi, et que celui-ci se décida à le prendre, soit par gratitude pour la mémoire de ton vois, soit pour montrer qu'aucun ministre ne lui était indispensable. Avant d'être appelé à cette succession, Barbezieux possédait la commanderie de Piéton, près Charleroy, occupée en dernier lieu par un des oncles de notre auteur (tome I, p. 415, 426-427, 431, 434 et 460), et s'appelait alors le commandeur de Louvois ou de Souvré. {Journal de lhmueau, tome I, p. 237 et 245; Bousset, Histoire de Louvois, tome III, p. 481-485; ReUnioni veneziane, série Francia, tome III, p. 512; Papiers du P. Léonard, Arch. nat., MM 828, fol. 16.)

2. Cette phrase se retrouve presque textuellement dans un portrait de Barbezieux que nous a laissé le marquis d'Argenson (Loisirs d'un ministre, dans l'édition Jannet, tome 1, p. 7-8), sans doute d'après les récits de l'abbé de Choisy, et qu'il faut citer en entier : « Le ministère de la guerre avoit passé, à la mort de M. de Louvois, à M. de Barbezieux, son fils, qui le conserva pendant dix années. Ce secrétaire d'État, qui avoit naturellement de l'esprit, une conception vive et prompte, et une grande habitude de détails auxquels son père l'avoit formé de bonne heure, avoit aussi de grands défauts. 11 avoit été gâté, dans sa jeunesse, par tout le monde, excepté par son père. Libertin, dissipé, impertinent, et traitant quelquefois trop légèrement le militaire, qui, suivant son usage, ne lui épargnoit pas jusqu'aux bassesses quand il pouvoit obtenir des grâces, et se plaignoit avec hauteur dès qu'il n'avoit plus rien à espérer, il se livroit à ses bureaux par nécessité, mais leur imposoit toujours, parce que le lils de M. de Louvois, leur créateur pour ainsi dire, ne pouvoit manquer de leur inspirer du respect,

portable en elle-même, et encore par le coup de caveçon ' qu'elle lui donnoit, et (mi lui fit bien sentir qu'il n'étoit pas saison de s'en plaindre. Chamillart, qui n'avoit pas imaginé d'être appelé si tôt au conseil d'Etat*, fit en homme modeste et en bon ami tout ce qu'il put pour le consoler. Barbezieux ne fut point piqué contre lui; mais, outré de la chose, il ne put se laisser adoucir le courage3, haut, fier et présomptueux à l'excès. Sitôt qu'il eut expédié Tessé, il se livra avec ses amis à la débauche

de la vénération, et même de l'attachement. Louis XIV, qui connoissoit les défauts de M. de Barbezieux, s'en plaignoit dans son intérieur, le rabrouoit même quelquefois en particulier; mais il lui laissoit sa place, parce qu'il sentoit l'importance de conserver dans l'administration de la guerre l'esprit et les principes de M. de Louvois. M. de Barbezieux n'entra jamais au conseil d'État. On prétend qu'il mourut, pour ainsi dire, de rage d'y voir siéger M. de Chamillart, qu'il avoit fait attendre souvent dans l'antichambre de son père et dans la sienne; mais, selon toute apparence, l'alliance ruineuse et mortelle que M. de Barbezieux voulut faire d'une vie libertine avec le travail et les expéditions multipliées qu'exigeoient les préparatifs de la guerre de succession d'Espagne fut ce qui causa la maladie qui l'entraîna en peu de jours au tombeau. M. Fagon, premier médecin du Boi, la jugea mortelle dès le premier instant qu'il l'eut vu. Il en lit part au Boi, qui en parut peu touché. M. de Barbezieux mourut le 5 janvier 1701, et le malheureux Chamillart fut aussitôt chargé du département de la guerre, par surcroit à celui des finances.»

1. Cette locution figurée a déjà passé dans notre tome I, p. 116. Elle assimile l'homme fougueux, qui a besoin d'être retenu et maîtrisé, au jeune cheval que l'on dompte en lui serrant les naseaux avec le caveçon en fer.

2. Comme ministre d'État. Il écrivait au premier président Nicolay, le 24 novembre "1700 : « Vous me trouverez toujours fidèle à mes amis, plein de bonnes intentions et plus occupé d'une bonne réputation que de tous les honneurs du monde. L'élévation au ministère ne me donnera pas plus de vanité que la place de contrôleur général, et vous me retrouverez à Montfermeil tel que vous m'y avez vu, toujours plus à vous que personne, et très véritablement, etc. » (Pièces pour servir à l'histoire des premiers présidents de la Chambre des comptes de Paris, n" 679.)

3. L'rt de courage surcharge un g. — Courage est pris au sens de l'ensemble des sentiments du cœur, le premier que donne Littré, avec force exemples du dix-septième siècle. N'eût-il pas dû citer celui-ci à Adoucir 4°, dans le sens de calmer, réprimer, apaiser?

plus que de coutume, pour dissiper son chagrin. Il avoit bâti entre Versailles et Vaucresson ', au bout du parc de Saint-Cloud, une'2 maison en plein champ, qu'on appela l'Étang', qui, dans la plus triste situation du monde, mais à portée de tout, lui avoit coûté des millions4. 11 y alloit souvent, et c'étoit5 là qu'il tàchoit de noyer ses déplaisirs, avec ses amis, dans la bonne chère et les autres plaisirs secrets0; mais le chagrin surnageoit, qui, joint à des plai-

1. La seigneurie de Vaucresson, petite paroisse située au milieu des bois, à un peu plus d'une lieue N. de Versailles, et autant de Sèvres, avait appartenu à un conseiller au Parlement du nom de Coignet de Gave, puis aux intendants Arnoul et aux Rafellis de Kus dont il a été parlé dans notre tome VI, p. 230, note. Plus tard, elle passa aux mains dû trésorier la Jonchère et du lieutenant général de police Hérault.

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