Des chagrins
(i. Les débauches de M. le duc de Chartres, soit à Paris, soit à l'ar-
" Manchette placée deux lignes trop haut dans le manuscrit.
amoureux de Mlle de Séry1, fille d'honneur de Madame, et menoit cela tambour battant2. Le Roi prit son thème làdessus, et fit sèchement des reproches à Monsieur de la conduite de son fils3. Monsieur, qui, dans la disposition
niée, n'avaient causé que trop de bruit, et il était de notoriété publique que le Roi en avait fait de justes reproches à Monsieur, comme on le voit dans une série de lettres écrites par Madame, de 1692 à 1696, à l'abbé Dubois, et publiées dans le livre de M. le comte de Seilbac, tome I, p. 217-235. Après s'être trouvé, en outre, compromis dans l'affaire du sacrilège de Feuquière, le prince avait contracté, au vu et su de tous, une liaison assez longue avec la Florence, actrice de l'Opéra, et il avait eu de celle-ci, sans les reconnaître, il est vrai, deux enfants, Charles de Saint- Albin, né le 5 avril 1698, que nous voirons devenir évêque-duc de Laon, puis archevêque de Gambray, et Mlle de Froissy, qui épousera le comte de Ségur en 1718. Un esclandre de cette maîtresse au bal de Monsieur {Annules de la cour et de Paris pour 1697 et ln'jx, tome I, p. 32-37) avait redoublé l'indignation du Koi, qui était même intervenu, en 1699, pour que les fauteurs de ces désordres fussent éloignés (Dangeau, tome VII, p. 9; copie des Dépèches vénitiennes], ms. Ital. 1915, p. 71); mais Monsieur, comme compensation, avait cru devoir grossir la pension de son lils, et celui-ci, par convenance, avait fait profiter la duchesse de Chartres de cette augmentation.
1. Marie-Louise-Madeleine-Victoirc le Del de la Doissière de Séry, née à Rouen vers 1680, avait été nommée tille d'honneur de Madame en mai 1696, s'appelant alors Mlle de Chaumont. Le duc d'Orléans acheta pour elle la terre d'Argenton, qu'il fit ériger en comté en février 1709. Elle épousa en 1713 le chevalier d'Oppède, exempt des gardes du corps, devint veuve en 1717, et ne mourut que le 4 mars 1748. C'est le 28 juillet 1702 qu'elle donna au duc un fils, qu'il reconnut avec le titre de chevalier d'Orléans, et qui devint grand prieur de France.
"2. « On dit tigurément d'un homme sur qui on a remporté plusieurs avantages consécutifs qu'on l'a mené tambour battant. » (Académie, 1718.)
3. Madame faisait les mêmes reproches à son mari. » Pour que, disait-elle (Lettres, recueil Rolland, p. 155; comparez p. 180-181), mon tils ne s'aperçoive pas du peu de soin qu'on prend de lui, il lui permet toutes les débauches, et le maintient même dans cette voie, quoiqu'il sache que, par là, il le rende odieux au Roi. Si je veux conseiller mon tils, si je l'engage à renoncer à ses vices pour mieux plaire au Roi, Monsieur se moque de moi avec lui. Ils mènent tous deux à Paris une vie honteuse. « Au contraire, le Mercure vanta (juin 1701, p. 311-344! la sollicitude <U\ père pour l'éducation de ses enfants.
où il étoit, n'avoit pas besoin de ce' début pour se fâcher, répondit avec aigreur que les pères qui avoient mené de certaines vies avoient peu de grâce et d'autorité à reprendre leurs enfants. Le Roi, qui sentit le poids de la réponse, se rabattit sur la patience de sa fille, et qu'au moins devroit-on éloigner de tels objets de ses yeux. Monsieur, dont la gourmette étoit rompue2, le fit souvenir, d'une manière piquante, des façons qu'il avoit eues pour la Reine avec ses maîtresses, jusqu'à leur faire faire les voyages dans son carrosse avec elle3. Le Roi, outré, renchérit : de sorte qu'ils se mirent tous deux à se parler à
t. Se corrigé en ce.
2. Comparez la même locution dans les Écrits inédits, tome VI, p. 380. Elle est dans l'Académie de 1718, et nous la trouvons aussi dans les Mémoires de l'abbé de Choisi/, tome I, p. 198. Dans les Lettres de Tessé, p. 483, nous avons : « lâcher la gourmette. »
3. Plus tard (tome XII, p. 85-86; comparez l'Addition à Dangeau, tome XVI, p. 50), il parlera encore des deux maîtresses données en spectacle à la fois, dans le carrosse même de la Reine, au grand ébahissement des troupes et des populations. Et dans le Parallèle (p. 78) : « Ces deux maîtresses, promenées plus d'une fois en Flandres avec la Heine, et dans son carrosse, y furent un spectacle inouï, auquel tous les peuples accouroient, et se demandoient les uns aux autres s'ils avoient vu les trois reines. » La scène eût pu se produire, car Marie-Thérèse, ainsi que l'a dit Pierre Clément, « n'avait pas des résistances bien énergiques; » mais Mme de Sévigné, en 1676, comme le chanoine Maucroix en 1671. racontent seulement avoir vu le Roi, sans la Reine, montant en calèche avec ses deux maîtresses et partant pour la chasse, « Mme de la Vallière placée la première, le Roi après, et ensuite Mme de Montespan, tous trois sur un même siège. » (P. Clément, la Duchesse de la Vallière. tome I, p. xcvii-xcvm; comparez, du même auteur. Madame de Montespan, p. 27-28 et 44-45, et, de M. l'abbé Duclos, Mme de la Vallière et Marie-Thérèse, p. 350 et 489.) Nulle part il n'est dit que la Reine fût dans la même voiture que le Roi et ses maîtresses, soit à ce voyage d'Avesnes, en 1667, où Mlle de la Vallière se laissa entraîner à faire publiquement une démonstration scandaleuse, soit au voyage de Flandre en 1673, soit à celui d'Alsace en 1681, où Mme de Montespan était seule (Pellisson, Lettres historiques, tome III, p. 370-372), soit ailleurs0.
« Les seuls faits à noter, dans le récit de Mademoiselle en 1661 (tome IV, p. 50 et 51), sont que Mlle de la Vallière alla à la messe dans le carrosse de la Reine, où « on se pressa pour lui faire place, » et qu'au retour elle
pleine tète1. A Marly, les quatre grands appartements en bas étoient pareils, et seulement de trois pièces*. La chambre du Roi tenoit au petit salon, et3 étoit pleine de courtisans à ces heures-là pour voir passer le Roi s'allant mettre à table*; et, par de ces usages propres aux différents lieux sans qu'on en puisse dire la cause, la porte du cabinet, qui partout ailleurs étoit toujours fermée, demeuroit en tout temps ouverte à Marly, hors le temps du Conseil3, et il n'y avoit dessus qu'une portière tirée, que l'huissier ne faisoit que lever pour y laisser entrer. A ce bruit il entra, et dit au Roi qu'on l'entendoit distinctement de sa chambre, et Monsieur aussi, puis ressor-
1. Voyez les exemples de cette locution, au même sens qu'à tue-tête, cités par Littré, Tète 6°. Les deux sont encore académiques.
2. Le duc de Luynes dit, en 1751 (Mémoires, tome XI, p. 313) : « Anciennement, il n'y avoit autour du salon en bas que quatre grands appartements, occupés par le Roi, la Reine, et, depuis la mort de la feue reine, par Mme de Maintenon ; le troisième et le quatrième occupés successivement par Monseigneur et Mme la Daupliine, même, depuis que Monseigneur fut veuf, par Monseigneur et Madame dans le même appartement, M. le duc et Mme la duchesse de Rourgogne, ensuite M. le duc et Mme la duchesse d'Orléans, etc Les trois pièces
qui composent chacun de ces quatre appartements étoient toutes de la hauteur entière de l'étage.... » Voyez les Curiosités de Paris, Versailles, Marly, etc., chez Saugrain, 1716, p. 363, et ci-après, aux Additions et corrections, un extrait des Mémoires du baron de Breteuil. Des coupes de l'intérieur du château ont été gravées dans la publication de M. Auguste Guillaumot, en 1865.
3. La conjonction est en interligne, au-dessus de qui, biffé.
4. Saint-Simon a parlé déjà de la pièce voisine du grand salon où se dressaient les tables du Roi et de Monseigneur : tome II, p. 369.
5. C'est donc la chambre du Conseil dont le duc de Luynes, à l'endroit cité plus haut, parle comme ayant subsisté intacte jusqu'en 1751.
se confessa, en même temps que Mme de Montespan, à Notre Dame-de-Liesse. Arrivant à Compiègne, on voit une fois Mme de Montespan entrer dans le carrosse de la Heine avec le Roi, et railler celui-ci. Mais nous avons aussi, dans les mêmes Mémoires (p. 111-113), au voyage de 1670, cette scène de nuit [lassée dans une maison des champs, près de I.andrecies, où douze femmes, dont Mademoiselle, Mlle de la Vallière et Mme de Montespan, dormiront dans la même chambre que la Heine, le Roi et Monsieur. Mme de Montespan voyageait alors dans le carrosse de la Heine, à cause de sa charge ; mais le Roi n'j (Hait pas : voyez le Siècle de Louis XIV, éd. Bourgeois, p. 482.
318 MÉMOIRES (lTOli
tit. L'autre cabinet du Roi, joignant le premier, ne se fermoit ni de porte ni de portière; il sortoit dans l'autre petit salon, et il étoit retranché dans sa largeur1 pour la chaise percée du Roi*. Les valets intérieurs se tenoient toujours dans ce second cabinet, qui avoient entendu d'un bout à l'autre tout le dialogue que je viens de rapporter. L'avis de l'huissier fit baisser le ton, mais n'arrêta pas les reproches : tellement que Monsieur, hors des gonds, dit an Roi qu'en mariant son fils, il lui avoit promis monts et merveilles1, que cependant il n'en avoit pu arracher encore un gouvernement4; qu'il avoit passionnément3 désiré de faire servir son fils pour l'éloigner de ces amourettes, et que son fils l'avoit aussi fort souhaité, comme il le savoit de reste6, et lui en avoit demandé la grâce avec instance7; que, puisqu'il ne le vouloit pas, il ne s'entendoit
1. « Il faut retrancher cette chambre pour y ménager un cabinet. » i Académie, 1718.) La Gazelle de 1666 parle (p. 672) d'un retranchement t'ait sur l'allée Royale, à Fontainebleau.
2. Sur l'emplacement réservé à la châtre ou chaise percée du Roi dans les cabinets de Versailles, comparez les Mémoires, tome XII, p. 28- 29, et M. Dussieux, le Château de Versailles, tome I, p. 318 et plan 7. Est-il besoin de rappeler que la chaise percée était d'usage général, exclusif, et se voyait dans tous les plus beaux logements? Chaulieu, écrivant d'un château de M. de. Béthune (Lettres inédites, p. 140-141). disait : « Chaque chambre a sa chaise percée, de velours avec des crépines, et un bassin de porcelaine, et son guéridon pour lire. Le marquis de Béthune a fait apporter la sienne auprès de la mienne, et nous
passons les jours dans ce lieu de délices J'en aurai une dès que je
serai de retour. Je ne sache que Montaigne et moi qui ayons traité le chapitre d'une chaise percée aussi longtemps. » Une gravure de modes de 1688 (collection Hennin, n° 3684) représente la femme de qualité « étant à ses nécessités. » Nous verrons que les courtisans les plus privilégiés avaient l'entrée à la chaise percée du Roi.