Monsieur le Duc obligé de servir Monsieur
(Page 346.)
9 septembre 1694. — M. de Dangeau est trop courtisan, et trop circonspect aussi1. La jalousie extrême succéda, dans Monsieur le Duc, au mépris, où, à force de plaisanteries et de se trouver le roi de la jeunesse, il avoit essayé, et n'avoit pu venir à bout de faire tomber M. de Chartres, dont l'esprit et la valeur relevèrent bientôt les premiers embarras de l'entrée dans le monde, et lui conservèrent toute la supériorité que le rang et la naissance lui donnoient sur lui. Il arriva, dans les suites, des augmentations de jalousie d'une autre espèce plus fâcheuse, dont M. le prince de Conti prit plus de paît qu'il ne le pouvoit montrer. La douceur de ses2 mœurs et sa mesure naturelle le continrent plus que Monsieur le Duc, fougueux et furieux; mais il est certain que, si ces princes s'estimèrent, ils se haïrent encore davantage, et se haïrent réciproquement tous trois tant qu'ils vécurent, et dans la nécessité de passer leur vie à se voir à tous moments3.
Monsieur le Duc, dont la qualité de gendre du Hoi ne relevoit pas l'éclat, mais favorisoit les entreprises, ne sachant que faire, voulut s'en prendre au rang, et, d'honneur, attaqua d'abord celui de Monsieur, en disant qu'il ne devoit point [le I servir, et que c'étoit un abus des prince-; du sang qu'il ne vouloit plus imiter. Comme les occasions de ce service ne se trouvoient jamais que par des hasards fort rares à qui avoit envie de les éviter, Monsieur le sut longtemps, et en fut piqué, sans vouloir aller au Roi sur une chose incontestable, ce qu'il croyoit [au-]dessous* de lui, et sans pouvoir faire sentir à Monsieur le Duc ce qu'il faisoit semblant d'ignorer. Enfin, un jour, étant à Marly, où il logeoit dans un des appartements bas, et s'amusant sur le midi, à son ordinaire, avec les uns et les autres, dans sa chambre, avant que de s'habiller, il vit passer Monsieur le Duc sur la terrasse; et aussitôt de frapper sur les vitres tant qu'il put \ Monsieur le Duc, tourné à ce bruit, voit Monsieur qui l'appelle, et qui se met à ouvrir sa fenêtre, qui, comme toutes celles des bas de Marly, étoient portes. Monsieur le Duc ne put éviter d'aller à Monsieur, qui, sur des riens, savoit mener la parole mieux qu'homme de France. Il parle à Monsieur le Duc, lui de-
1. Il a dit : « I.es bruits d'un démêlé entre M. de Chartres et Monsieur le Duc à l'armée sont entièrement faux, et jamais ces princes n'ont vécu dans une plus parfaite amitié. »