La terre ducale, située en Vermandois
en tous les tribunaux d'appel où il put. Le duc de Saint-Simon le pressoit tlo s'en défaire par une lettre de cachet : « Monsieur, lui répon- « dit-il, c'est séculariser l'Église; » et ne le voulut jamais. Il en vint enlin à bout. 11 partait dans les synodes, et il arrivoit quelquefois que les curés disoient que c'étoit le tonnerre qui grondoit; il n'en faisoit que rire. On l'accusoit, en prêchant, de traiter l'auditoire de canaille chrétienne1, et il est vrai que son mépris étoit grand et peu contraint pour le peuple de son diocèse, je dis les officiers royaux et les gros bourgeois. Il les voyoit pourtant tous chez lui, et, la cour étant près d'y arriver allant en Flandre, le maréchal d'Humières, qui la devançoit, s'arrêta chez lui, et le trouva au milieu de tous les notables de Novon. « Monsieur, dit l'évèque au maréchal, je vous présente ces Messieurs; « c'est assurément la meilleure compagnie de Novon, et sans contredit « la plus méchante de France. » On étoit accoutumé à tout cela de lui. Ce qui surprit un peu davantage son clergé et les assistants fut qu'un jour de procession solennelle, le prélat, en chape et en mitre, sortant de l'église, se tourna à la muraille, leva ses robes, et se mit à pisser, au grand scandale du diacre et du sous-diacre revêtus, qui tenoient les bords du devant de sa chape, et qui n'osèrent jamais les quitter. Kt une autre fois, à Versailles, du temps de l'ancienne chapelle, dont la tribune étoit la communication unique du grand appartement à l'aile neuve, y passant le soir, il se mit à pisser à travers la balustrade-. Le bruit de l'eau cpii tomboit en bas dans la chapelle, sur le pavé de marbre, fit sortir le Suisse qui se tenoit à la porte au dedans de la première
1. Voyez les Lettres de Mme de Sévigné, tomes II, p. 102, et IX, p. 221. 11 s'emporta un jour contre le peuple qui faisait du bruit à l'église [ibidem, tome X, p. -U8, vers de Coulanges) :
Feriez-vous pis, peuple vil et maudit, Quand un laquais diroit ici la messe?
C'est probablement ce jour-là qu'il traita son auditoire de « canaille chrétienne, » mot qui lui fut si justement reproché, et les notes du P. Léonard disent que la scène se passait dans l'église de IVesles. Le mot resta, et nous le retrouvons encore dans l'épitaphe satirique que le même P. Léonard (L 738, n° 1) attribue à l'avocat Marais de la Tour, frère de l'auteur du Journal et des Mémoires :
Ci-git et repose humblemenl,
De quoi tout le monde s'étonne,
Dedans ce petit monument,
L'illustre Tonnerre en personne.
On dit que dans le Paradis
Il fut reçu vaille que vaille;
Mais il en sortit par mépris.
N'y trouvant que de la canaille.
D'Alemhert a inséré retle épitaphe, avec quelques différences, dans ses notes de Y Histoire des membres de l'Académie française, tome II, p. 37-H8. i. Voyez l'estampe de la prestation de serment de Dangeau, 18 décembre 1695, ou le tableau original peint par Antoine Pezey, à Versailles, n" [64.
pièce, qui fut bien étonné de trouver la Monsieur de Novon pissant, et qui lui dit que cela etoit impudent, et qu'il alloit chercher H. Bontemps, logé tout contre. Monsieur de Noyon, quoique ami de Bontemps, et qui étoit l'homme le mieux faisant du monde, ne laissa pas d'achever le plus tôt qu'il put, pour se dérober; mais ce ne put être assez tôt pour n'être pas joint par Bontemps dans la seconde pièce du grand appartement, qui, gros et grand comme il étoit, et tout essoufflé de colère, lui en dit son avis et le menaça de le dire au Pioi. Il s'adoucit néanmoins; mais le Suisse, plus estomaqué que le gouverneur de Versailles, et qui entendoit moins les ménagements, le conta, en faisant ses plaintes, à tout ce qui fut à portée de les entendre. Toute la cour le sut incontinent, le Roi aussi; mais il n'en fit pas semblant '.
« Avec une hauteur et une gloire non-pareille, il étoit bas courtisan, non seulement du Roi, mais de tout ce qui étoit en place ou en faveur. Avec cela, il falloit aussi le ménager : sans quoi, le courtisan cédoit au sentiment2. Monsieur de Paris, Harlay, et lui ne s'aimoient point : il étoit importuné de le voir l'arbitre du clergé et des affaires ecclésiastiques par sa faveur, et à la tète de ce même clergé par sa place: et l'autre l'étoit, à son tour, de n'être pas à l'abri des manières hautaines de Monsieur de Noyon, d'être obligé à des égards qu'il n'avoit pour aucun autre, et d'en essuyer quelquefois, même en face, des traits fort déplaisants3. Monsieur de Paris, à force de grâces personnelles, de réputation de politesse, puis d'accablement d'affaires, enfin de place et
1. Ces deux anecdotes sont dans l'Addition n° 57, p. 378. On en trouve une troisième dans le chansonnier Gaignières-Clairambault, ras. Fr. 12 690, p. 265 : « François de Clermont-Tonnerre, évêque de !N"oyon, pair de France, revenant de Versailles à Paris et se trouvant pressé de ses nécessités, se mit près d'un buisson sur le bord du grand cbemin, le derrière tourné du côté des passants, pour leur cacher sa croix pastorale. 11 passa malheureusement un pair, en carrosse de louage, dont le cocher, ne voyant qu'un c, lui donna un grand coup de fouet : sur quoi on prétend que Monsieur de Noyon lui cria qu'il l'excommunieroit. » J'ai déjà reproduit (tome II, p. 198, note 2) une note de Bertin du Rocheret où il est dit que le pair en question n'était autre que M. de Harlay, archevêque de Paris, dont il va être parlé maintenant; mais l'historiette est racontée autrement dans un petit livre publié en 1698, 1709 et 1721, sous le tire de : Nouveaux entretiens des jeux d'esprit et de mémoire,... par le M. de Châtres, entretien xx, p. 212-213, et, là, il est raconté que le cocher appartenait au chevalier de Baudricourt, chevalier qui m'est d'ailleurs inconnu. Ce qui ferait croire que le fond est vrai, c'est que les Lettres de Bnyle (éd. 1714, tome I, p. 355 parlent d'une chanson qui courut à ce propos, et qu'on a attribuée à Mlle de Montpensier.
2. Comparez notre tome II, p. 197-201, et l'Addition n° 57. D'Alembert (ouvrage cité, p. 25-26) rapporte une réponse mordante à « un duc et pair dont la dignité étoit à peu près de même date que sa noblesse, c'est-à-dire assez nouvelle, » et qui s'étonnait que les pairs ecclésiastiques eussent le pas sur les laïques, contrairement aux traditions originelles. Ce duc et pair serait-il Saint-Simon ?
3. Un de ces traits nous a été raconte en 1694 tome II, p. 197-198 .
d'affranchissement, s'étoit peu à peu mis sur le pied de ne plus rendre de visite à quelque prélat que ce lût, qui tous, en arrivant et en partant de Paris1, alloient chez lui, et souvent encore tandis qu'ils étoicnt à Fans. Monsieur de Noyon étoit le seul à qui, de temps en temps, Monsieur de Paris fit des excuses sur ses occupations, s'il n'alloit point chez lui, et, de fois à autre, l'amusoit de lui dire qu'il irait et qu'il y vouloit aller. Par-ci, par-là, Monsieur de Noyon lui montrait, par quelque trait de réponse, qu'il s'ennuyoit du compliment, et, à la fin, il trouva occasion de demander au Roi, en badinant, et avec qui il avoit trouvé moyen de se donner accès à quelque familiarité, si c'étoit une prérogative qu'il eût donnée à Monsieur de Paris de n'aller jamais chez aucun évoque, pas même chez les plus distingués; et de là à s'espacer sur Monsieur de Paris, sur l'orgueil de ses politesses, et sur tout ce dont il put s'aviser qui amusât le Hoi et le fit rire aux dépens de l'archevêque. Ce ne fut pas sans succès : la première fois que le Roi vit Monsieur de Paris, il lui parla de Monsieur de Noyon, lui dit de l'aller voir, et ne lui prescrivit rien sur les autres. Monsieur de Noyon fut si aise de ce triomphe, dans l'usage duquel il sut se maintenir, qu'il ne pouvoit se lasser d'en parler, et souvent d'une manière fort plaisante-. Il vivoit médiocrement avec les évoques, et n'en faisoit de cas qu'autant qu'un mérite extraordinaire les distinguoit, ou, ce qu'il aimoit bien autant, leur naissance, car, en ce temps-là, i^v en avoit3, ou la dignité de leur siège; et. tout publiquement, il appeloitles autres des évêques du second ordre, et il disoit qu'en leur parlant, s'ils l'appeloient Monseigneur, il leur répondoit Monsieur, et, si ils le traitoient de Monsieur, il leur disoit Monseigneur. >■ Jamais de parité, » ajoutoit-il4. Pour les cardinaux5, il n'en voyoit aucun, et leur parloit d'égal, quand il les rencontroit : il disoit que c'étoient chimère d'Église. On verra ailleurs qu'il emporta sur eux la préséance au Parlement, qu'ils n'ont pu recouvrer depuis contre les pairs ecclésiastiques6.
« C'étoit une chose véritablement surprenante que de voir sa maison épiscopale à Noyon7, et, bien qu'on en ait ôté, depuis lui, beaucoup de choses, il en reste encore assez pour ('tonner. Tout ce qui y est boisé
1. Saint-Simon, ayant écrit :de leur diocèse, a corrigé en interligne.
■2. Ce trait a été raconté plus sommairement en 1694 : tome II, p. 199.