Ces trois mots sont en interligne
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« Mais oui, Sire, répondit l'évèque; une bonne petite chère bourgeoise. ■ Voilà le Roi à rire et le faire répéter. La première fois que le Roi vit le premier président, il le lui coula malicieusement, et sa malice réussit à merveilles. Harlay ne fit semblant (Je rien devant le Roi, ni depuis. La petite chère ne l'eût pas choqué : le cynique de sa magistrature se piqtioit d'un extérieur simple et modeste, et d'une table frugale des anciens magistrats; mais c'étoit le plus faux homme du monde en tout, le plus continuellement masqué, et le plus suprêmement glorieux en tout genre, et la petite chère bourgeoise l'avoit outré de dépit. A quelque temps de là, Monsieur de Noyon, ne se doutant de rien, s'en va pour diner chez le premier président, et renvoie son carrosse. Dès qu'il est annoncé, le premier président, rouge de colère, court à son chapeau et à ses gants, va gravement au-devant de lui, s'incline profondément, et lui demande ce qu'il lui plaît lui commander. Monsieur de Noyon, fort surpris d'une réception si nouvelle, lui dit qu'il vient diner avec lui, et qu'il ne sait à qui il en a avec ses compliments. <• Diner céans, Monsieur! répondit humblement Harlay, toujours se « courbant; je n'ai qu'une petite chère bourgeoise, convenable, Mon- « sieur, à un petit bourgeois comme moi, et nullement. Monsieur, à « offrir à un grand seigneur comme vous, pour lequel il faudrait d'autres « préparatifs. » Monsieur de Noyon sentit d'abord la marchandise. « Ah! « Monsieur, lui dit-il, voilà une pièce que le Roi me fait; ça n'est-il « pas vrai? — Mais, mais, Monsieur, interrompit l'autre, vous ne dine- « rez point céans. — Comment, Monsieur, cela est sérieux? Vous vous « moquez de moi, et j'ai renvoyé mon carrasse. — Holà! holà! cria « le premier président, vilement les chevaux à mon carrosse. Je suis « honteux, Monsieur, pour un homme comme vous, que vous entriez -> dans le carrosse d'un petit bourgeois comme moi ; mais ce serait pis « encore de s'en aller à pied. » Rref, toujours inclinations sur inclinations profondes, et toujours sans aucun autre mot : « Vous ne dînerez « point céans. » Dès que le carrosse fut prêt, et sans s'être assis, le prélat eut beau dire et beau faire, le premier président le conduisit au carrosse, l'y vit monter et partir'. Monsieur de Noyon, outré de cette rupture, s'en alla le soir conter au Roi sa chance, qui en rit de tout son cœur, et qui lui avoua sa malice ; mais, en même temps, il lui promit de les raccommoder, et il les raccommoda en effet. Cela se tourna eu plaisanterie. La bourgeoisie teuoit toujours au cœur du premier président; mais il n'osa plus en rien montrer, et Monsieur de Noyon y fut reçu depuis à diner, et dans la familiarité accoutumée.
« Avec ces badinages, il étoit admis quelquefois dans le cabinet du Roi, qui s'y promenoit seul avec lui des demi-heures entières à conter toutes sortes de choses2. Cela donna trop de hardiesse à Monsieur de
1. On voit que ce récit est une paraphrase amplifiée de celui des Annales.
2. Malgré son extravagance patente, il pouvait tout sur le Roi, dit le Chansonnier (ras. Fr 13 69t, p. 599).
Noyon, et il on fît une au Roi des plus étranges et des plus embarrassantes, car ce fut en public.
« Depuis la mort de Mme la Dauphine de Bavière', l'appartement où elle étoit morte à Versailles, qui est celui de la Reine, étoit demeuré fermé plusieurs- années. Le Roi avoit fait faire pour l'église de Strasbourg quatre ornements, un de chaque couleur, de la plus grande magnificence, et chaque ornement très nombreux. On ouvrit ce même appartement, et on y étala tous ces ornements, que toute la cour alloit admirer. Le bruit s'étoit répandu en même temps que Mme de Maintenon alloit être reconnue et déclarée, et que l'ouverture de cet appartement de la Reine, à quoi cette exposition d'ornements servoit de prétexte, n'étoit que pour y accoutumer le monde, qui, au premier jour, y trouverait Mme de Maintenon à sa toilette, au lieu de ces ornements; et il est vrai qu'il ne s'en fallut rien alors. Monsieur de Noyon, qui, à l'exemple de Monsieur de Reims, avoit accepté une place de conseiller d'Etat d'Église pour le plaisir de précéder au Conseil le doyen des conseillers d'État, et d'être salué par le Chancelier en lui demandant son avis comme pair de France, s'applaudissoit de pouvoir juger en tous les premiers tribunaux, et d'être même un des juges de la validité de leurs arrêts. 11 avoit l'Ordre tout nouvellement", et il s'en délectoit. Le Roi, qui aimoit à le mettre en propos pour s'en divertir, et qui ne le voyoit guères sans lui parler, l'attaqua un jour à son petit couvert, où il y avoit toujours beaucoup de monde. De propos en propos, le Roi lui parla de toutes ses dignités, jusques à celle d'académicien, et lui dit qu'au moins pour l'beure présente il croyoit qu'il devoit être bien content. Le prélat répondit à cela eu courtisan qui sait plaire; puis, baissant les yeux, badinant avec sa croix du Saint-Esprit, et s'affermissant sur un pied, puis sur l'autre : « Votre Majesté, ajouta-t-il, sera « peut-être surprise, si je lui avoue que, pour être parfaitement con-
1 . L'anecdote qui va suivre est entrée d'abord dans l'Addition n' 57, p. 378- 379, puis dans la notice Estrées, tome VI des Écrits inédits, p. 138; elle viendra dans le tome XII des Mémoires, p. 11-2-113, correspondant à l'Addition au Journal rie Dangeau, tome I. p. 4"2-43. Parmi d'autres anecdotes qui se trouvent dans le dossier fait par le P. Léonard (Arch. nat., L 738), il en est une où l'on voit l'évèque vivement rabroué par le Roi. C'était en mars lf>92, et, la cour se trouvant à Compiègne, le Roi donnait à Mansart quelques instructions pour de nouveaux bâtiments. L'évèque s'aventura à dire que sa demeure épiscopalc avait un tout autre agrément que ce château royal. ■ Monsieur de Noyon, repartit le Roi, je ne vous demande point votre avis sur cela. Quand j'aurai quelques difficultés sur un point de théologie, je vous consulterai. » Une autre fois, le Roi se montra fort offensé que Monsieur de Noyon eût comparé le camp de Compiègne à une représentation d'opéra. Les « coups de caveçon » ne refroidissaient pas l'idolâtrie dont l'évèque faisait profession pour son maître; d'Alembcrt en a cité divers traits dans les notes de sou tome II, p. 3l-3.'i.
2. 11 avait d'abord écrit : plus (fiai an, et il a orthographié : plnsirures.
3. Kn ItiiMi. Il appelait cela <• le guenillon de l'archevêque de Paris ..
<■ tent, il me faut, encore quelque chose? » en souriant et regardant le Roi et passant les yeux sur l'assistance. « Et quoi donc? dit le Roi; et « si vous avez tout, je ne vois pas ce que vous pourriez désirer. L'évêque se fit toujours presser en homme qui vouloit l'être, et enfin il dit : « Cela ne se peut, Sire, que lorsque votre justice aura couronné « la vertu. » Et tout de suite, de regarder la compagnie avec un sentiment de grand applaudissement. Chacun sentit à l'instant même ce qu'il vouloit dire : c'étoit la charge de grand aumônier de la Heine, et il croyoit avoir admirablement t'ait sa cour en prévenant ainsi la déclaration par ce genre d'applaudissement et cet1 offre, qu'il croyoit d'un grand mérite. Il fut trompé : le Roi baissa la tète à l'instant sur son assiette, tous les courtisans baissèrent tous les yeux, sans que pas un en osât regarder un autre, et le silence fut tel, et [sij longtemps, (pie, parmi tant de monde, on eût entendu trotter une souris. Monsieur de Noyon, qui se rioit et s'applaudissoit, piétinant et se jouant avec sa croix de l'Ordre, s'aperçut à la fin de ce morne silence, et en devint embarrassé; il baissa les yeux comme les autres. Le Roi pressoit son dîner, qui, depuis ce moment, ne dura guères, quoique alors peu avancé, et sortit de table sans avoir depuis proféré une seule parole, ni regardé ailleurs que sur son assiette. Aussitôt après, chacun s'écoula, n'osant encore s'aborder les uns les autres, et Monsieur de .Noyon fut des premiers à gagner un lieu plus propre à faire ses réflexions. Cela se répandit en un instant par Versailles, mais, quoique si publiquement arrivé, sans que personne en osât parler qu'à l'oreille. Mine de Maintenon, à travers ses prudentes et exactes clôtures, témoigna toujours de la distinction très marquée pour Monsieur de Noyon, et. soit politique, soit complaisance pour elle, le Roi traita toujours également bien Monsieur de Noyon depuis.
« A propos de son titre d'académicien dont il vient d'être fait mention, il lui côYita une étrange aventure-. Vers la fin de 1694 il vaqua une place à l'Académie françoise : le Roi, qui aimoit à s'amuser de Monsieur de Noyon, et qui comprit que cette place en seroit occasion plus d'un jour, dit à Dangeau, qui en étoit depuis bien des années3, qu'il avoit toujours laissé à l'Académie françoise la liberté entière des élections, mais que, pour celte fois, il vouloit celte place pour Monsieur de Noyon; qu'il fit comprendre cela avec adresse, mais de façon pourtant que ce prélat fût élu, et sans compétiteur. Monsieur de Noyon ne pensoit à rien moins, lorsque le Roi lui demanda s'il ne songeoit point à cette place4, et l'assura que rien ne convenoit mieux, et à lui, et à l'Académie, qu'un homme de son éloquence et de son érudition5,
1. Cet est bien au masculin, comme dans beaucoup d'auteurs du temps.
2. Voyez notre tome II, p. 19&-202, et l'Addition n° 93, p. 395-397.
3. Il avait d'abord écrit : anciennement. Dangeau avait été reçu en 1668. ■i. La place de Barbier d'Aucour, un roturier!
5. Ses œuvres ne furent jamais considérables. A part des statuts synodaux publiés en 1663, 1673, 1680 et 1698, et à part l'Histoire des saints dont
et qui d'ailleurs l'honoreroil de sa naissance et de toutes ses dignités, et ajouta que, s'il y vouloit penser comme il le lui conseilloit, il lui répondoit que cela ne toucheroit pas terre, et que l'Académie s'en sentirait comblée d'honneur. Il n'en fallut pas tant au prélat pour le mettre en campagne. Le voilà qui se déclare candidat, et tout aussitôt le voilà élu. L'abbé de Caumartin étoit lors directeur de l'Académie, et par conséquent celui qui devoit recevoir Monsieur de Noyon et répondre à son discours. Outre le concours ordinaire en pareilles occasions où l'Académie laisse entrer tous les gens de quelques distinctions dans le monde, ou dans les lettres qui veulent entendre les discours du reçu et du recevant, le Roi avoit convié toute la cour à s'y trouver, et toute la cour, à commencer par Monsieur le Prince, s'en fit un devoir et une fête, et, à l'exemple de la cour, tout ce qu'il y eut de distingué à Paris1. L'abbé de Caumartin étoit frère de Caumartin conseiller d'État, parent proche de Pontchartrain, lors ministre, secrétaire d'Étal el contrôleur général des finances, et celui des intendants des finances qui travailloient2 sous lui avec le plus d'autorité et de confiance. C'étoit un homme très bien fait, de beaucoup d'esprit, et infiniment orné, qui aspirait au plus haut et s'en flattoit, qui étoit de tout temps fort répandu dans le plus grand monde, et qui, dans ce temps de brillant, étoit gâté par la cour, où, à l'esprit et au savoir près, il étoit devenu un maréchal de Villeroy de robe à force de grands airs et de fatuités, qui lui rompirent le col auprès du Roi. L'abbé son frère avoit aussi infiniment d'esprit el de savoir; mais son esprit visoit au malin et au critique, et l'un et l'autre, nés audacieusement, ne doutoient de rien. Dans cette position, l'abbé de Caumartin. qui étoit aussi fort du monde, et qui n'ignorait pas quel et sur quel pied y étoit Monsieur de Noyon, imagina de le donner en spectacle parfaitement ridicule, en outrant l'usage de ces discours de jouer celui qui est reçu, et de le louer dans tout son langage. Le frère
il a été parlé plus haut comme ayant pu être conçue et préparée par lui, je ne vois à signaler qu'un éloge funèbre <• en forme d'epitaphe » de sa sceur l'abbesse de Saint-Paul (1692 , un singulier mandement du mois de mars de la même année, sur la prise de Montmélian, publié dans le Mercure ip. 68-74), le discours qu'il adressa au Roi passant par Noyon le 13 mai suivant, et la lettre qu'il lui écrivit le 2"2, le mandement qu'il lança en 10!)" contre le quiétisme, celui de 1698 sur le saint-sacrement et sur le culte de la Vierge, la remontrance faite au Roi en 1675, au nom de rassemblée du clergé, diverses ordonnances, etc. Ce sont ces pièces officielles, un catéchisme « qu'on ne pouvait assez louer, » et un commentaire mystique et moral sur les deux Testaments, resté inédit, qui fournirent la principale matière du compliment que le doyen de l'Académie lui adressa, lorsqu'il vint prendre séance le 3 juin 1695 (recueil des Harangues édité en 1709, tome II, p. 379- 397). lue partie sont analysées dans le Journal des saranls, années 1694 a 1700. La Muse historique de 16oo (p. 36), la Gazette de 1666 (p. 598) et celle de 1673 (p. 716) parlent de panégyriques de saint François de Paule, de saint François de Sales et de saint Norbert.
I. Voyez la note i, p. 193, de notre tome II. — 2. Ainsi au manuscrit.
aine ril beaucoup de cette imagination; comme l'un et l'autre étoienl un peu plus étourdis que l'âge et l'état de chacun d'eux ne comportoil, ils s'affermirent dans cette idée. Pour y réussir plus complètement, l'abbé de Caumartin accabla l'évèque de visites et de respects, lui demanda ses ordres et son discours, pour qu'il y pût accommoder le sien, le lit tout de son style, de son goût, de son langage1 : ses distinctions en trois points y frappoient; le galimatias, où l'évèque tomboit souvent, y régnoit; ses phrases retournées et doubles y étoient continuellement amenées, et surtout un tissu de louanges si démesurées, et en même temps si parfaitement ridicules, mais où l'esprit brilioit, que ce fui en elFet un chef-d'œuvre de badinage, de dérision voilée, de gaze et d'éloquence-. Le pis fut qu'en le communiquant à Monsieur de Noyon, qui en fut enthousiasmé, il l'obligea de le corriger de sa main en divers endroits, et que le pauvre homme eut la déplorable simplicité, avec tout son esprit, d'y ajouter encore des louanges que l'autre lui savoit adroitement suggérer par des retours et des regrets de les avoir oubliées. Voilà donc deux hommes parfaitement contents : l'un, de se voir loué à son gré et à son point, sans s'être jamais douté du piège, tout grossièrement palpable qu'il étoit; l'autre, de son chef-d'œuvre d'invention si nouvelle, et d'en avoir l'approbation de celui même qu'il jouoit, par les corrections et les additions de sa propre main, et en nombre, qu'il avoit su s'en procurer. Le jour venu, la foule illustre fut telle à l'Académie, qu'à peine la put-elle contenir, à commencer par tous les princes du sang, et le succès en surpassa les espérances de l'abbé de Caumartin. Monsieur de Noyon fut le seul de toute l'assemblée qui ne s'aperçut point de la continuelle dérision, et qui se transportait d'aise des applaudissements qu'il vûyoit donner à ses louanges. Incontinent après, ce fut la nouvelle de la cour et de la ville; et toujours Monsieur de Noyon le seul qui ignorât qu'on se moquoit de lui, et qui alloit partout ramasser les applaudissements, et en donner à l'abbé de Caumartin et au succès qu'avoit eu son discours. Sept ou huit jours après, il alla voir Harlay, archevêque de Paris, pour s'y pavaner tout à son aise avec un homme qu'il comptoit avoir humilié pour l'avoir obligé à lui rendre des visites3. L'archevêque, qui en avoit toujours l'ordre sur le cœur, ne manqua pas l'occasion : il laissa dire l'évèque, et s'exhaler tant qu'il voulut ;
i. J'ai cité (tome Vil, p. 336, note 6) une lettre de Pontchartrain fds à Monsieur de Noyon qui semble bien être une raillerie de ses prétentions à l'éloquence académique. Dans une autre, de 16!»8 (Depping, Correspondance administrative, tome IV, p. 466), il lui disait : « Vous êtes un prélat incomparable: on trouve en tout ce que vous faites un fonds d'esprit et de charité qu'on ne peut assez louer. » La raillerie, le persiflage paraissent d'autant plus évidents que celui qui écrivait ainsi était parent de l'abbé de Caumartin, fort spirituel comme lui, et encore plus jeune.
2. Sainte-Beuve a fait l'analyse des deux discours à pronos de Dangeau, dans ses Causeries du lundi, tome XI, p. "274-287. Voyez aussi les chansons du temps, dans le Nouveau siècle de Louis XIV, par Brunet (1857), p. 141-14*2.