C'est celle qui est dans le ms. lit 855, fol
De son vrai nom elle s'appelle Catherine d'Almayrac (avec ou sans apostrophe1); c'est une tille de paysans, née à Lanhae ou Lagnac2, en Rouergue, baptisée le 24 août 1651, et élevée chez ses parents, c'està-dire en toute simplicité et ignorance. Elle ne les quitte que pour se marier, le 13 novembre 1668 : mariage fait sous l'empire de la contrainte et malgré ses résistances, dira-t-elle plus tard. Elle suit sou mari, un pauvre paysan du nom de Jean Souques, à Sévérac-l'Eglise, village plus considérable que Lagnac3, et elle y vit dix-huit mois sous le toit conjugal; mais, au bout de ce temps, Jean Souques est obligé de la renvoyer à Lagnac, comme folle et intraitable. A l'entendre ellemême, elle se serait enfuie pour ne pas manquer à un vœu de virginité fait à l'âge de treize ans, et la sainte Vierge l'y aurait aidée. Les quatre ou cinq années suivantes, entre 1670 et 1673, se passent tantôt chez son père, tantôt chez d'autres parents; son mari veut la reprendre : elle se jette à la rivière plutôt que de le subir, et Dieu l'eu tire saine et sauve, par miracle.
Alors commence la « comédie du Démon. » Les parents la mènent à M. de Paulmy, évèque de Rodez, renommé pour sa vie exemplaire et sa prudence ; mais, occupé à d'autres affaires, ce prélat charge le curé de Sévérac d'examiner la prétendue possédée et de procéder, s'il y a lieu. Qu'arrive-t-il une fois que Catherine est logée au presbytère pour subir les exorcismes de jour et de nuit? Loin de cesser, les faits de possession se multiplient, et le curé, assisté des prêtres du voisinage, donne au public le spectacle des exorcismes qu'il pratique, non pas conformément au rituel, mais, contre tout bon sens, au nom et par les mérites de la possédée elle-même, devenue pour ces Messieurs la sainte la plus agréable à Dieu, la nourrissonne de la Vierge, la reine des démons ! Deux ans durant on la promène triomphalement dans le diocèse ; à Sévérac même, le curé va jusqu'à la faire porter en procession, au chant des litanies composées par lui en son honneur : Sancla Ratatina, ora pro nobis! Elle est exposée sur l'autel à l'adoration de fidèles innombrables, elle débite en chaire un sermon des plus étranges, préparé par le curé4.
Ces scandales font du bruit au loin ; mais le clergé local résiste aux missionnaires envoyés de Rodez, et c'est seulement en revenant de rassemblée du clergé de 16755 que M. de Paulmy peut agir par lui-
i. 11 y a un village d'Almayrac dans le département du Tarn, très près de la frontière de l'Aveyron.
2. Gros hameau de la commune de Rodelle, canton de Bozouls (Aveyron), à vingt-trois kil. N. de Rodez.
'.i. il ne faut pas confondre ce village avec la ville de Sévérac-Ie-Chàteau, dont il a été parlé au tome III, p. 177, à propos des d'Arpajon. Le Château est à quarante-neuf kil. E. de Rodez, l'Église à vingt-sept IN.
4. Nous avons, dans le ms. 19 855, fol. 82-85 et 80-90, le texte authentique du monitoire du 26 juin 1677 qui révèle ces faits incroyables, et le texte du sermon.
5. l.à, quelques prélats avaient dit à M. de Paulmy : « F.li quoi! vous
même : le curé est emprisonné et destitué, la fille envoyée chez les religieuses de Sainte-Catherine de Kodez, où l'autorité ecclésiastique l'examine quatre mois durant, sous la surveillance du propre neveu et grand vicaire de l'évèque, l'abbé Barjot deMoussy1. Quoiqu'elle maintienne que la Vierge est en relation constante avec elle, l'évèque lui ordonne de retourner au logis conjugal, lui défend de simuler la possession, et somme Jean Souques de la reprendre comme épouse. An lieu d'obéir, Catherine fait cause commune avec son curé, qui trouve moyen de s'échapper des prisons de l'ofticialité et de porter au parlement de Toulouse un appel appuyé par deux conseillers dont il avait été précepteur, M. Dejean 2 et M. *** (sans doute ce M. de Paraza dont parle Saint- Simon)5; ceux-ci patronnent la cause du curé, et, au bout d'un long séjour, obtiennent, non seulement son acquittement, mais une condamnation contre l'évèque : bruyante revanche de la juridiction laïque sur l'Église*.
C'est en 1677 que se produit ce retour de fortune, et déjà nous voyons qu'il s'est formé un groupe d'adeptes autour de Catherine. A Rodez, elle a eu pour bras droit et pour agent dévoué un prêtre du nom de la Carde, qui passe pour son parent, et à qui elle finira par faire résigner son bénéfice5. A Toulouse, elle prend pied dans le parlement : les deux conseillers nommés plus haut et le fils de l'un, le frère de l'autre, l'abbé Dejean, l'abbé de Jougla, seront désormais ses fidèles. Quant à son mari, n'ayant pu obtenir la nullité de leur union, elle lui a arraché une séparation de gré à gré, que l'ofticial, à la vérité, a cassée tout aussitôt ; mais ce morceau de papier lui suffit : plus tard elle le déposera entre les mains de l'abbé Boileau. Nous la voyons maintenant tenter, mais sans succès, un établissement à Notre-Dame-de-Garaison, dans le diocèse d'Auch, où les pèlerins nombreux eussent été faciles à séduire; les ecclésiastiques du pays lui en ferment l'accès. Plusieurs années encore s'écoulent ; c'est enfin en 1(593 qu'elle vient faire un premier séjour à Paris6 et y conquérir le titre de béate7, après avoir troqué définitivement son nom de
voilà ici, et le Diable prêche dans votre diocèse! » (Ms. 18 832, fol. 20.)
1. C'est alors sans doute que Catherine fut « matronée » par ordonnance de justice : ms. 18 832, fol. 47.
2. Les Dejean étaient une vieille famille de ce parlement, et ils eurent un maître des requêtes reçu en 1689.
3. Il était fils aîné d'un président à la 3* chambre des enquêtes.
4. Cet épisode est présenté comme une grande victoire dans la lettre de M. duCharmel(ms. 18 832, fol. 21 v° et 22) dont il sera parlé p. 474 et 480-482.