Ms. 18 832, fol. 5 et 33 v
6. Ibidem, fol. 25 v°. « Ayant longtemps vécu dans son pays, où elle pansoit les pauvres et où sa piété lui avoit attaché des prosélytes, elle vint à Paris, je ne sais à quelle occasion, » a dit notre auteur (p. 82).
7. Quatre ou cinq ans auparavant, on avait donné la même qualification à de prétendues inspirées, prophétesses ou sorcières de Dijon : voyez les Archives de la Bastille, tome IX, p. 45-40. Elle était toujours prise en mauvaise part : « Cette coquette est maintenant une sœur béate. » (Fitretirre .)
Catherine contre celui de sœur Rose, avec le surnom de Mademoiselle de la Croix ou de Sainte-Croix, encore ]>lus mystique à son gré*. Le prieur des Jacobins du faubourg Saint-Germain, Pierre Moisset,est son premier directeur; il la remet aux mains de l'abbé Jean-Jacques Boileau. Celui-ci, un méridional comme Mlle de Sainte-Croix, n'avait encore été que précepteur des frères cadets du due de Chevreuse, mais jouissait déjà d'un vrai crédit dans le cercle de personnes pieuses qui reliait l'hôtel de Luvnes à Port-Royal, et de là au jansénisme. Le beau monde, même les « gens habiles, » affluaient dans son petit logement de la rue Saint- Dominique2, en face des Jacobins, et quelques-uns de ses familiers, le comte du Charmel, Duguot, n'eurent qu'un pas à faire pour descendre chez la fruitière voisine où Rose de Sainte-Croix s'était casée.
La personne dont nous avons les relations de 1700 était alors pénitente de Boileau. Celui-ci l'entretenait souvent des merveilles de la Béate ; mais, d'autre part, elle entendait bien des gens sérieux s'étonner qu'un homme de telle valeur donnât <• tète baissée dans les illusions de cette tille. » Elle lui en parla donc, et demanda à voir la sainte personne dont il rapportait tant de choses extraordinaires. Boileau se refusa tout net à l'y conduire, démêlant dans sa pénitente des tendances à l'incrédulité, peut-être au guyonisme, qui pouvaient devenir dangereuses, si l'épreuve ne tournait pas bien. Elle persista cependant, et se mit en route un beau jour, avec sa mère, mais sans en parler à personne. Voici comment débute le récit de sa visite3 :
« Elle logeoit en ce temps-là dans la rue Saint-Dominique, chez une fruitière, à la première chambre, si je ne me trompe4. Je savois qu'elle ne voyoit guères que des personnes un peu distinguées, et surtout les dirigées du P. de la Tour5, que tout le monde sait n'être pas du commun. Elles laissoient leur équipage et toute leur suite à quelques rues de là, et venoient seules, afin d'être moins remarquées. Je me mis ce jour-là un peu plus propre qu'à l'ordinaire, de peur que la simplicité de mes habits, joint à mon peu de mine, ne me fit fermer la porte. Ma mère vint avec moi, et, pour nous mieux déguiser l'une et l'autre, elle ne paroissoit que m'accompagner »
A cet endroit du récit, lorsqu'elle en donna lecture à l'abbé Boileau le 4 novembre 1700, il trouva le ton trop railleur et s'écria : « Pourquoi dites-vous cela, car cela est faux? Elle n'en voyoit que deux (personnes), Mme de Mornay et Mme de Nicolay, et encore ce fut que le P. de
1. Elle prétendait que le surnom de Rose lui avait été donné à son entrée dans le tiers ordre de Saint-Dominique : ms. 18 832, fol. 26-28.
2. Voyez notre tome VI, p. 101-103, et les notes. En 1697, étant à l'Archevêché, il écrit : « Dès que j'ouvre ma porte, ma chambre ne désemplit point. »
3. Première rédaction dans le ms. 18 832, fol. 113 V; seconde rédaction, avec les rectifications de Boileau en apostille, dans le ms. 19 855, fol. 55.
A. « Avant qu'elle se fût intriguée dans le grand inonde, » elle avait eu une chambre chez un gantier voisin du Palais : ms. 18 832, fol. 43. .".. Ci-après, p. 473.
MÉMOIRES I>K SAINT-SIMON Mil 30
la Tour me vint tourmenter pour qu'elle vît la sœur de .Mme de Mornay, et j'ai admiré la charité de cette fille, car elle passa huit jours dans un fauteuil auprès du lit de la malade, pour la consoler, sans se coucher. » Après quoi, il ajouta que Mme de Mornay ne la voyait plus, et sans doute même ignorait qu'elle fût à Paris. — Notons ici ces noms qui sont prononcés pour la première et unique fois : Mme de Mornay ne peut être que la belle-fille des Montchevreuil dont il a été parlé au début des Mémoires1, et qui, veuve de très bonne heure, finit ses jours en 1743. au Calvaire du Temple; Mme de Nieolay est la jeune femme du premier président de la Chambre des comptes, et la fille unique du lieutenant civil le Camus, qui mourut le 11 mai 1696, dame très dévote, comme Mme de Mornay, mais qu'il ne faudrait pas confondre avec la grand'mère de son mari, chez laquelle M. leTourneux était allé jadis faire des conférences pieuses2.
Mais revenons à nos bourgeoises. Cette première visite ne fut marquée par aucun incident important. Mlle de Sainte-Croix était au lit ; quoique soi-disant malade depuis plusieurs mois, elle n'avait point l'air d'avoir pâti de son mal, ni de l'abstinence dont on parlait tant.
« Je commençai par lui dire que le récit que l'on m'avoit fait de ses souffrances me donnoit depuis longtemps le désir de la voir et de me recommander à ses prières, que je croyois qu'elle ne trouverait pas mauvais que je prisse la liberté de lui recommander encore une personne dont je souhaitois extrêmement la conversion, étant persuadée que les prières des personnes que Dieu exerce par la souffrance lui sont beaucoup plus agréables > Rose se défendit modestement d'avoir autant
de crédit qu'on lui en supposait, entendit alors, non sans quelque étonnement, sa visiteuse lui débiter des exhortations à la patience, mais enfin promit de prier pour la conversion qu'on lui demandait, en ajoutant toutefois qu'elle craignait que ses prières n'attirassent plutôt la colère de Dieu sur cette personne. « Et en effet, dit la relation3, depuis ce temps-là, cette personne s'est égarée de plus en plus, au lieu de se convertir. »
Au moment où la fille et la mère prirent congé, Rose faisait des mines et des grimaces qui permettaient de croire que bientôt elle se « pâmoisonnerait. » Mais l'heure arrivait de la visite de M. Roileau, et il ne fallait pas se laisser surprendre par lui.
Après deux tentatives infructueuses pour pénétrer de nouveau dans le petit logement de la rue Saint-Dominique, ces dames obtinrent enfin que M. Roileau consentît à les y rejoindre un jour que Mlle de Sainte- Croix, dans l'accès de son mal, l'avait prié de venir4. Cette fois, la scène fut complète.
« Nous trouvâmes deux jacobins dans la chambre de Mlle [de] Sainte- Croix, qui nous regardèrent beaucoup, et, après s'être dit quelques
1. Tome I, p. 57. — 2. Sainte-Beuve, Port-Royal, tome V, p. *2"25. 3. Ms. 19 855, fol. 57. — i. Ibidem, fol. 64-67.
mots à l'oreille, il y en eut un qui parla à M. Boileau. Je n'entendis pas ce qu'il lui dit : niais M. B*** lui répondit d'un ton fort sec : « J'ai mes rai- « sous pour cela. » Et ces mots me firent conjecturer que le bon Père lui avoit peut-être témoigné quelque peine de ce que nous étions entrées.
« Nous approchâmes de la malade. M. B*** ouvrit les rideaux, en nous disant : « Voyez et examinez si un tel état peut être feint, et si vous <• avez jamais rien vu de pareil1. » Nous la regardâmes avec beaucoup d'attention. Il faisoit très chaud, et elle étoit très froide, quoiqu'elle s'agitât beaucoup et que tout son corps fût dans un grand mouvement. On ne lui sentoit pas de pouls; elle paroissoit sans respiration, et ses boyaux faisoient un fort grand bruit. Mais ce que je trouvois de plus surprenant, ce fut ses yeux, qui, malgré cette agitation de tout son corps, demeurèrent toujours ouverts et élevés en haut très fixement et sans faire le moindre mouvement2, ni de la paupière, ni de la prunelle, quoique ma mère les lui touchât pour voir si elle ne les lui ferait point remuer3. Elle ne nous parut point si laide dans cet état que la première fois que nous l'avions vue4. Son visage paroissoit fort souffrant, et ses yeux fixes et élevés, qui n'avoient rien de rude, représentoient une personne dans une profonde contemplation.
« Après donc que nous l'eûmes bien considérée pendant un bon quart d'heure ou environ, nous priâmes M. B*** de la faire revenir de cet état. H lui dit : « Ma sœur, je vous commande, de demander à Dieu d'être « soulagée pour un temps, » ou « de vous donner du relâche pour un « temps » (je ne saurais pas positivement assurer lequel des deux, mais c'étoit l'un ou l'autre). A ces paroles, ses yeux se baissèrent, l'agitation
1. Apostille en marge : « Sur cela, il (M. Boileau) m'a encore répété qu'il l'avoit fait examiner par beaucoup de médecins et par un chirurgien de Mlle l'Étrange (?), à qui il montra un linge tout plein du sang qu'elle avoit vomi; qu'elle en vomissoit des quantités surprenantes; qu'il avoit pensé si elle ne pourroit point prendre quelque vomitif et avaler du sang par-dessus, ou quelque chose qui parût du sang; que cependant cela lui paroissoit impossible, parce qu'elle auroit rendu le vomitif avec le sang; que ce chirurgien lui dit qu'il se raoquoit, et que ce sang étoit du sang véritable et tout pur, et que tout ce qu il pouvoit lui dire, c'est qu'après avoir vu ce qu'il venoit de voir, c'est-à-dire ce mommande (?), s'il étoit turc, il se feroit chrétien. Il me dit encore que M. Dodart avoit quelquefois tenu son pouls une heure entière, et qu'il lui disoit : <> Mais, Monsieur, servez-vous donc de t toute l'autorité que l'Église vous donne pour la faire revenir, car, selon <■ les régies de la médecine, elle ne doit pas vivre encore un quart d'heure.»
2. Apostille : « Il me dit encore que M. Dodart avoit quelquefois passé je ne sais combien de temps à regarder ses yeux, sans qu'il pût s'apercevoir «j u'ils lissent aucun mouvement. »
3. Jean-Baptiste Rousseau a dit, vers le même temps (Êpîtres, 1, 6) :
Je n'entends pas l'extatique grimace D'un faux béat qui, le front vers les cieux, Aux chérubins fait partout les doux yeux. i Apostille : « Il demeura d'accord que, dans cet état souffrant, elle paroissoit moins laide et avoit quelque chose de moins rude dans le visage, o
m APPENDICE l\.
de son corps cessa, et elle nous parut comme s'il ne lui lût rien arrivé d'extraordinaire.
« Il est bon de vous faire observer ici que M. lîoileau m'a assuré que, dans cet état, elle ne voit point, n'entend point, ne sont [joint, et que, pour s'assurer si cela était vrai, il lui avoit souvent commandé intérieurement la môme chose dans un lieu où elle ne pouvoit pas l'apercevoir, et qu'elle avoit obéi avec la môme promptitude : ce qui le convainquoit qu'elle ne lui imposoit pas, et qu'effectivement c'étoit Dieu qui lui faisoit connoitre intérieurement la volonté qu'il avoit de lui faire ce commandement, parce qu'il n'y a que Dieu, disoit-il, qui connoisse le fond des cœurs1. Et il me dit encore d'autres exemples, que je ne rapporterai point ici, qui faisoient voir qu'elle connoissoit les pensées. Je vous dirai seulement ce que je répondis à ces exemples, sur lesquels il insistoit beaucoup. Je lui dis donc que j'étois persuadée que la connoissance de l'intérieur et du cœur de l'homme n'appartenoit qu'à Dieu seul, mais que je croyois aussi que le Démon pouvoit avoir connoissance de tout ce qui se passoit dans notre imagination-, et qu'ainsi je ne pouvois être assurée que la connoissance que Mlle de Sainte-Croix avoit des pensées de certaines personnes venoit de Dieu, qu'autant que je serois assurée que ces pensées n'avoient fait aucune impression sur l'imagination de ces personnes; qu'ainsi ce qu'il me disoit me convainquoit bien qu'elle connoissoit la volonté qu'il avoit de lui faire ce commandement sans qu'il la lui manifestât par aucun signe extérieur, mais que cela ne me convainquoit nullement que ce fût Dieu qui la lui fit connoitre. M. B*** me répondit, un peu embarrassé3, que ce que je disois pouvoit être vrai, et que c'étoit cela qui le tenoit encore un peu dans le doute, parce que, s'il eût été entièrement assuré que son imagination n'eût eu aucune part au commandement intérieur qu'il faisoit ii Mlle de Sainte-Croix, il n'y auroit plus aucun lieu de douter que ce ne fût Dieu qui lui donnoit cette connoissance
« Après que M. B*** l'eut fait revenir comme je l'ai marqué, il lui parla de Dieu et lui dit des choses qui la touchèrent tellement, qu'elle tomba en extase. Et voici comment elle demeura immobile : les mains étendues sur son lit en forme de croix, les yeux fort élevés comme je vous les ai représentés dans son état souffrant, froide comme de la glace, sans mouvement, sans pouls, enfin comme une personne morte, à la réserve du fond du teint, qui n'étoit point changé, car je ne m'aperçus point qu'elle devint plus pâle. Je ne saurais vous assurer, Monsieur, si le pouls et la chaleur revinrent dans l'intervalle qu'elle fut dans son état naturel ; car nous n'osâmes pas la toucher dans ce temps-là, de peur
1. Selon l'apostille assez longue mise en cet endroit, c'est sur l'insistance d'un médecin, M. Save, que l'abbé s'avisa de substituer le commandement intérieur à l'extérieur, c'est-à-dire à l'ordre donné de vive voix.