C. Ruz
P. Venier.
A. Mo
rini.
zini.
cenigo
Amirantc de Castille
nos
Connétable de Castille
Marquis de Mancera.
Comte de Monterey
Comte d'Oiopesa . .
Cardinal Portocarrero
Marquis de Villafranc
Marie-AnnedelNeubou
■g,reine —
nos
I'hilippe V, roi. . .
Relation de Sébastien Foscarini. 1686'.
L'ambassadeur a raconté la disgrâce qui lit tomber le duc de Medina-Celi en 1684, et qui laissa vacante la place de favori premier ministre.
« Cette chute avait été préparée dans l'esprit du roi, non seulement par ses ministres d'État, mais aussi par le directeur de sa conscience, dont les secrètes insinuations ne firent pas moins que la réprobation générale. Les prédicateurs criaient audacieusement, du haut de leurs chaires, que S. M. manquait absolument aux obligations que le Seigneur lui avait imposées en le faisant maître de la couronne, et qu'il aurait à rendre un compte rigoureux pour ne point gouverner par lui-même et laisser aussi aveuglément qu'imprudemment à un favori cette responsabilité inséparable de la personne royale : à quoi venaient s'ajouter les
I Relazioni, série Espagna, tome 11. p 516 cl suivantes.
protestations décevantes du plus grand amour, le respect des peuples, les louanges données à sa capacité très suffisante pour comprendre et digérer les affaires, l'assurance qu'une courte pratique ferait disparaître les difficultés des premiers jours. Finalement, l'intérêt, d'une part, et, d'autre part, l'aiguillon de la gloire le décidèrent à éloigner le duc de sa propre personne et des affaires, et il se risqua à prendre pour luimême le lourd fardeau du gouvernement entier. Avec une habileté dissimulée, Oropesa, président du conseil de Castille, lit tout pour en rendre le poids aussi écrasant que possible, de manière que le roi s'en fatiguai plus tôt, et il y réussit. Le roi, ayant commencé à se lasser du travail, passa vite de l'ennui au dégoût. Oropesa vint à sou secours, et lui conseilla de remettre une partie des dépêches à l'examen des ministres, c'est-à-dire du président lui-même, parce qu'en raison de la supériorité de sa charge il était le seul à qui l'on pût se livrer en toute confiance, sans crainte d'inconvénients. A peine quelques jours s'étaientils écoulés, que le roi se reprit à goûter les charmes de l'indolence : trouvant le petit nombre d'affaires que le président s'était fait remettre expédiées avec autant de promptitude que de clarté, il estima que c'était la plus admirable façon de pourvoir à tout, et, se figurant qu'il expédiait et les mémoires des ministres, et les consultes des tribunaux, et les lettres, avec ces trois seuls mots :Axi comte Oropesa, il retomba vite dans son ancienne fainéantise : c'est celle-ci qui fit virtuellement du comte un premier ministre. Comme pourtant il s'est défendu d'en prendre le titre, tout en gardant avec un soin jaloux celui de président de Castille, qui préserve le roi d'avoir aucun scrupule quant à la privance, cela lui donne au contraire le moyen d'augmenter ce qu'on suppose de son autorité avec l'équivoque d'agir artitîcieusemcnt (?) : d'où il se peut dire cpie l'énigme de son élévation ou de sa faveur, tant au commencement qu'au milieu de sa durée, est un mélange de contradictions.
« Don Antoine-Joachim Alvarez, comte d'Oropesa, gentilhomme de la chambre, président du conseil suprême de Castille, conseiller d'État, possède un talent au-dessus du médiocre, un jugement mûr, une connaissance assez étendue de l'universalité des choses. Il a de l'équité et de la lecture, de l'application aux affaires, de la facilité à les comprendre, de l'aisance à s'expliquer, des façons civiles et douces, une manière serrée et ferme de négocier. Ses mœurs sont modestes, sa piété exemplaire; mais il joint une dissimulation très efficace aune ambition latente, et toutefois démesurée. La réunion de ces qualités serait suffisante pour faire un exquis courtisan et un chevalier chrétien parfaitement achevé; cependant il parait que l'opinion publique ne trouve pas que ce soit assez pour l'homme d'État favori et premier ministre d'un si grand roi, et qu'on regrette de ne pas trouver en lui une expérience consommée, une fine et singulière connaissance des affaires des princes. la science du droit civil pour les matières judiciaires, une prudence politique qui lui fournisse de vifs et sages expédients suivant les divers incidents el circonstances, enfin une hardie franchise pour expédier
APPENDICE Mil.
les affaires el ne point perdre par des retards les occasions favorables : toutes choses des plus propres à mettre en relief, non pas les statues travaillées par un savant ciseau, selon les règles de l'art, avec la symétrie des profils et des traits, la proportion, la délicatesse, mais plutôt celles qui, formées dans des proportions insolites et ébauchées à grands coups de maître, ont cet avantage que plus l'endroit où on les pose est élevé, plus elles paraissent parfaites et semblent venues à point pour occuper leur place. Cependant, sans juger Oropesa avec tant de rigueur, on ne peut du moins s'empêcher de reconnaître qu'il est comparativement le meilleur entre les personnages du rang où les rois d'Espagne ont coutume de prendre favoris et premiers ministres. Sorti d'une branche de la maison de Bragance transplantée en Castille el entée sur la maison de Tolède, si le roi de Portugal venait à n'avoir point de fils, et que l'Infante n'en eût pas après lui, c'est Oropesa qui sérail le plus proche pour recueillir la succession de cette couronne. Pour cette raison, ne semble-t-il pas que la prudence eût dû empêcher qu'on lui confiât jamais le sort de la monarchie qu'il dirige maintenant, et que, d'autre part, on maintint en relégation au loin Medina-f.eli, à cause des titres par lesquels il se croit supérieur au président de ('.astille? Et ce sont précisément ces deux hommes qui se trouvent placés à la tète des affaires! La durée de son pouvoir devra être longue, et parce que le caractère du roi s'est profondément enraciné sur lui, et parce qu'on ne voit pas quel pourrait être son héritier. Et il faut ici noter quelle a été la finesse de sa dissimulation lorsque son ambitieuse modestie, voyant le duc de Médina avoir une part égale dans les faveurs du maître, lui laissa volontairement la main, plutôt que de la prendre au risque d'en être dépouillé à bref délai par quelque autre, et préféra être au second rang pour rester seul ensuite. Il professe une parfaite indépendance, se vantant de ne reconnaître aucun parti pour promoteur de sa fortune, non plus que d'avoir besoin du conseil ou de l'aide d'autrui pour se maintenir, voulant ou se perdre ou fortifier sa situation par les mêmes moyens qui l'y ont fait arriver. Sa femme, dame de beauté et d'esprit, a sur lui une très grande autorité. Il compte très peu de confidents, et beaucoup plus d'ennemis que de partisans. Vis-à-vis de la reine mère, qui lui est plutôt hostile que favorable, il affecte le plus profond respect; mais il n'y a guère de confiance entre eux. Il aurait singulièrement à craindre d'elle, maintenant que le roi s'est remarié à une palatine parente de l'Empereur, pour peu qu'unissant leurs opinions et leurs visées, les deux époux eussent l'idée de mettre le pouvoir aux mains d'une créature à eux; tandis qu'il est indubitable que, toutes les fois que la reine mère et la reine régnante marcheront ensemble, leurs forces unies prévaudront sur les volontés du roi, et personne n'aura assez de valeur ou de crédit pour résister et se maintenir contre elles deux. « Celui qui fait la première figure dans le conseil d'Etat après le comte d'Oropesa est, par rang d'ancienneté' et de fonctions, don Ignace de Velasco, gentilhomme de la chambre, connétable de Castille. major-
dome-major du roi et duc de Frias. Une contenance grave, unie à une réserve^ plus que circonspecte dans ses discours et ses manières, le fout paraître superbe au lieu de mesuré, et sa cautèle passe pour l'arrogance d'un génie profond, aussi longuement expérimenté que sage. Dans les délibérations, quand il n'est pas trop préoccupé ou troublé' par la passion, il vise à voter au mieux et entraîne derrière lui la masse des autres conseillers. Le roi l'estime plus qu'il ne l'aime, cet air sérieux l'embarrassant. S'il n'a jamais pu aspirer à la faveur, du moins il la combat dans ceux qui en jouissent. Toujours, pour ainsi dire, hostile aux favoris, il fait cependant quelquefois trêve avec eux, quand il y trouve avantage. A l'égard d'Oropesa, il lui a fait jusqu'ici une opposition inflexible.
« Don Gaspard Enriquez de Cabrera, duc de Rioseco, amirante de Castille, gentilhomme de la chambre du roi, le second par ordre de promotion (ordre que je suivrai jusqu'au bout), a été comblé par la nature de tous les dons qui peuvent rendre un homme complètement parfait : prestance majestueuse, air grave et agréable en même temps, intelligence lucide, faconde exquise, agilité dans tous les exercices chevaleresques, tout eût fait certainement de lui un des premiers sujets du roi d'Espagne, aussi bien dans les emplois civils que dans les emplois militaires, si une paresseuse indolence et une inclination immodérée aux plaisirs et à la débauche lascive n'avaient gâté tant d'avantages remarquables. L'Amirante a toujours suivi le parti de la reine mère, et il y reste attaché indissolublement. Il se montre aussi très ardent pour les intérêts de l'Empereur1....
« Don Gaspard Giron, duc d'Osuna, gentilhomme de la chambre, homme d'un esprit élevé mais extravagant, après avoir payé d'un long exil et de la perte de sa charge de grand écuver de la reine régnante la peine de ses agitations et de ses obstinées bizarreries, a été rappelé à la cour par le comte d'Oropesa, et, appliquant son génie naturel à amasser de grandes richesses sans se mêler aux factions, il s'est conduit plus sagement dans le Conseil. Il y fait bonne figure, non point qu'il soit très heureux dans ses explications, mais bien dans la conception des idées et dans la discussion des affaires, sur lesquelles il vote solidement. 11 semble surtout exceller dans celles qui concernent l'Italie, et c'est pourquoi on lui en renvoie souvent le rapport. Si la présidence d'Italie venait à vaquer, il pourrait y avoir une bonne part. Ses ancêtres, toujours hostiles aux intérêts de Votre Sérénité-, ne peuvent lui avoir légué' des sentiments favorables.
■ Don Antoine Alvarez de Tolède et Beaumont, duc d'Albe, connétable de Navarre, président suprême d'Italie, rend plus piquante encore la liberté de son langage par la vivacité et la pénétration de son esprit.
1. Sait le portrait de don Pierre d'Aragon, président du conseil suprême du royaume de ce nom.
*2. La république de Venise.
Il arrive à être plutôt craint que considéré. Dans les affaires d'Italie, son avis cl scs tendances l'emportent sur les autres. Son parti a toujours eu une grande part dans les intrigues de la cour. Préoccupé de la grandesse espagnole et de la puissance de la monarchie, il a une piètre opinion des autres Etats, et attribue la prédominance de la France aux erreurs des favoris et aux divisions intestines de la cour. Il voudrait tous les princes d'Italie asservis aux maximes et aux intérêts de la couronne. et, à part la Sérénissime République, dont il connaît la prudence et la force, il n'a que bien peu d'estime pour les autres Etats. Il craint et affecte de craindre avec exagération que le changement du système
ancien n'aboutisse à rabaissement de l'Espagne Dans les questions
d'intérêt public, je ne l'ai pas trouvé du tout franc ' ....
« Don Louis-Emmanuel Portocarrero, cardinal-archevêque de Tolède, est un seigneur aux manières affables, aux intentions excellentes, à l'esprit extrêmement candide, et, ce qui est estimable par-dessus tout dans l'état ecclésiastique, il a les mœurs les plus intègres et distribue avec un soin zélé les dignités et bénéfices de son ample et opulent diocèse. Mais ces qualités sont trop abondamment compensées par la médiocrité de son talent et par le peu d'étendue de son intelligence des affaires d'Etat *....
« Don Antoine de Tolède, marquis de Mancera, majordome-major de la reine mère, a, plus que tout ce qui compose le conseil d'État, l'air véritable et les talents d'un ministre accompli, et il possède au pins haut degré les avantages du génie, de l'étude et de l'expérience. Versé dans les affaires étrangères par sa pratique des ambassades, les gouvernements qu'il a exercés l'ont mis au courant des choses de l'intérieur, aussi bien pour les Indes que pour l'Espagne : à quoi se joint une noble parure d'érudition, car il connaît toutes les langues, pour ainsi dire, et s'exprime en un style si gracieux, avec tant d à-propos, en termes si propres, avec des sentences de tant de poids, et enfin il montre tant de modestie, de courtoisie, de douceur, que, dans les négociations comme dans la conversation, il satisfait, instruit et délecte. Les étrangers, qui l'applaudissent, et les gens dégagés de toute passion de parti le regardent comme le plus capable de remplir le poste de premier ministre. Les envieux et les rivaux le taxent d'avarice et d'irrésolution, défauts inconciliables avec l'état de la monarchie, qui demande une main hardie, et non timide, désintéressée, et non avide. Serviteur actuel de la reine mère et grand ami de l'ambassadeur impérial, il peut beaucoup espérer dans la nouvelle orientation que la cour va prendre.... >•
1. Suit le portrait de Paul Spinola-Doria, marquis de los Balbasès.
2. Suivent les portraits de don Henri Benavidès, du prince Vincent de Gonzague, du duc de Villa-Hermosa et de l'inquisiteur général don Diego de Valladorès y Sarmiento.
Relation de Clirnles Ruzxini. 1695*.
« Marie-Anne, une des nombreuses et fortunées princesses que compte la maison palatine, est un ornement pour le trône et tient bien sa place aux côtés du roi régnant, comme dans son cœur. Son air de douce majesté, son attitude grave, une blancheur de teint extraordinaire, relevée par des cheveux blonds, lui font une auréole de toutes les grâces les plus attrayantes de la beauté. Elle était encore plus brillante dans sa fleur, quand elle arriva pour le mariage; mais il ne faut pas s'étonner si, avant de se faire aux attaches étroites et indispensables de l'étiquette espagnole, il y a eu bien à souffrir pour un caractère nourri dans l'indépendance et la liberté des cours étrangères. Que ce soit cette raison ou toute autre, elle est souvent frappée de violentes attaques et d'accidents imprévus, qui, après avoir été jugés de caractère malin, sont regardés maintenant comme l'effet d'une force extraordinaire des affections féminines, aggravées par une mélancolie naturelle. On ne veut pourtant pas attribuer à la même cause le défaut de fécondité contre lequel la publicité dernièrement donnée à une fausse couche a essayé de protester; mais les opinions sont restées divisées sur ce point, parce qu'il pouvait y avoir aussi des raisons mystérieuses pour faire naître des espérances. Si ses manières étaient moins soutenues, elles seraient encore plus appréciées; on craint qu'elle ne se laisse mener par les conseils de la baronne Berlepsch, dame d'honneur venue avec elle d'Allemagne, et de don Henri Wischcr, son secrétaire, allemand aussi. Leur entremise indirecte ouvre aux affaires une voie nouvelle, mais non franche, dans laquelle quelquefois la justice peut s'introduire avec le mérite, mais souvent aussi la faveur avec l'intérêt. Quoi qu'il en soit, la reine a pris l'habitude de se faire l'intermédiaire pour la réussite des affaires, et bien souvent elle triomphe, en appliquant sa prudence à saisir habilement l'heure et le moment d'insister et d'enlever le consentement du roi. Et pour que les effets de sa propre autorité ne disparaissent pas derrière celle des favoris, elle empêche, autant qu'il lui est possible, que la place vacante ne soit occupée. La même jalousie ne permet pas qu'une bonne entente règne entre elle et la reine mère
« Depuis quelques années, la place principale et supérieure demeure inoccupée dans le conseil d'État, celle que remplit d'ordinaire le favori (privato) ou premier minisire : vacance rare dans la monarchie espagnole, qui, plus longuement que toutes les autres de ce siècle, doit être dirigée par la main toujours pesante des favoris du prince. En dernier lieu, ce fut le comte d'Oropesa, sans qu'il eût d'ailleurs aucun titre extérieur le désignant comme tel, car il se refusait à s'en laisser revêtir, pour mieux garder la place que la fortune lui avait donnée. Mais, battu en brèche par la reine mère, qui se défiait de lui; par la reine
l. Relasioni, série Espagna, tome II. p. 589 et suivantes.
558 APPENDICE Mil.
régnante, qui n'oubliait pas L'opposition qu'il avait laite à ses épousailles; par le confesseur, qui avait charge, non moins que ses prédé cesseurs, de faire au roi une obligation de conscience de gouverner au
lieu de se laisser gouverner; gêné en outre par la mollesse à fournir aux nécessités d'une guerre acharnée, il ne put, au milieu de tant d'attaques, se maintenir dans le poste envié, et reçut ordre de quitter ses emplois et la cour.... Conservant la propriété de la présidence d'Italie. il vit actuellement à quelques lieues de Madrid....
« L'appui particulier d'un auxiliaire étant nécessaire pour supporter un si lourd fardeau, le roi avait reporté sa confiance sur le duc de Montalto; mais, comme le crédit de celui-ci n'est pas tout à fait enraciné', et que des rivaux cherchent à le renverser, il arrive surtout que le roi, ne se fiant pas absolument à son avis, va aussi demander celui des uns et des autres, faisant ainsi passer l'affaire de main en main et multipliant les informations. Ce procédé ne laisse pas de troubler les affaires, de les exposer à des retards, qui les compromettent, et à une exécution imparfaite, n'y ayant personne qui, après avoir formulé la maxime, soit tenu de la développer et de la soutenir comme en étant l'auteur. Aus>i le désordre a-t-il failli plusieurs fois amener l'éclosion d'une nouvelle faveur, et on a pesé alors les avantages respectifs d'une junte ou d'un premier ministre. Le roi se serait remis encore sous l'ascendant du dernier en date, c'est-à-dire du duc de Montalto, si la reine régnante n'avait pas exclu ce nom énergiquement. La raison de cette opposition est dans la supériorité de Montalto, parce que, pour obtenir les bonnes grâces de la reine, il ne se soucie pas, ou ne croit pas à propos de passer par l'intermédiaire obligé de la Bcrlepsch et de Wischer : attitude qui, si elle lui vaut l'approbation universelle, lui fait perdre celle qui serait plus particulièrement efficace —
« Le duc a du désintéressement, de la justice, du zèle pour le service du roi. Un caractère toujours porté à la lecture, à l'étude et à l'observation des masses de mémoires laissés par le cardinal son père' l'a instruit suffisamment des matières politiques, quoiqu'il n'appartienne au conseil d'État que depuis peu d'années, et qu'il n'eût eu jusque-là d'autre occupation que les armes pendant la guerre de Flandre. Il cherche à placer un jugement plus mûr que vif. Il donne ses votes, mais sans tâcher de les déterminer; il les accompagne de beaucoup de constance et de noblesse dans les sentiments. Loin de se dérober à l'application et à la fatigue, il consacre à de longues veilles le plus grand nombre des heures destinées au repos. 11 a de la douceur dans ses façons, de la courtoisie dans ses manières.... I.e souvenir de son père, qui fut précédemment majordome de la reine mère, le fait considérer comme dépendant de celle-ci et porté à favoriser la maison de Bavière. Les deux plus proches rivalités qu'il rencontre pour la commission et l'emploi
I. Louis-Guillaume de Moncade Luna Aragon, VIIe duc de Montalto, viceroi de Sicile, cardinal-diacre en 1GU7, mort en 1672.
de lieutenant général du roi sont celles du connétable et de l'amirante de Castille.
« Le Connétable, qui, pour son compte, n'a jamais voulu, ou n'a point pu, en principe, s'élever jusqu'au poste de favori, continue, selon l'habitude qu'il a prise, à battre en brèche quiconque s'achemine de ce côté-là ou y est arrivé. Il est toujours dangereux de rencontrer une opposition aussi puissante que la sienne, parce que, si quelquefois sa faveur a une certaine efficacité, son aversion est tout autrement forte et active : il sait beaucoup mieux faire le mal à un ennemi, que le bien à un ami. Sa longue existence et les emplois qu'il a eus, quoique ce soit fort anciennement, donnent à ses conseils un juste caractère de profondeur et de maturité, et ils seraient encore plus recherchés et suivis, s'il s'appliquait à les faire valoir en se donnant plus volontiers au travail. Son poste de majordome-major l'approche du roi, qui l'estime et le favorise, quand bien même il n'aime son attitude, que cependant, en présence de S. M., le duc cherche à adoucir. Avec les autres, il pousse à l'excès la gravité et le sérieux, comme la sobriété et la recherche dans les discours; et pourtant, quand il le veut, il sait les atténuer par une affabilité d'autant plus obligeante qu'elle est plus rare
« Par l'élévation de son esprit et de ses visées, l'Amirante est porté à chercher tous les accès à la faveur, et une ancienne amitié avec le duc de Montalto n'empêche point que, par des artifices occultes ou à découvert, ils ne soient rivaux en bon service et opposés en opinions. Ce ministre réunit vraiment beaucoup de privilèges naturels : prompt à comprendre et vif à pénétrer, il a l'élocution facile, le conseil perçant et comme subtil ; il est homme très secret, et ses objectifs sont fort divers. Sagace dans la direction des affaires, il sait observer les convenances, accommoder les entreprises aux conjonctures, suivant qu'elles changent, et se servir de la courtoisie pour couvrir les choses et allécher les gens. Ayant le crédit, il vient de se retirer du parti de la reine. Il désire devenir favori, et, après bien des détours pour y arriver, il est monté dernièrement au poste éminent de grand écuyer. 11 a une expérience suffisante, et le gouvernement de Milan l'a particulièrement mis au fait des affaires d'Italie....
« A ces trois ministres plus particulièrement employés viennent s'en adjoindre deux autres, le cardinal Portocarrero et le seigneur de Mancera, lorsque le roi forme une junte particulière où se discutent en grand secret les plus graves questions, celles, entre autres, de la paix et de la succession.
« Le cardinal Portocarrero, archevêque de Tolède, vient en première ligne, soit par les titres de ses deux dignités, soit par le zèle désintéressé qui caractérise ses intentions. Dans l'administration de son très opulent diocèse, il montre une parfaite ponctualité, faisant l'aumône avec profusion et ne méritant que des éloges dans tout ce qui touche l'exercice le plus intègre des fonctions épiscopales....
« Mancera est vieux et rompu aux emplois intérieurs de la cour
après s'être consacré à ceux «lu dehors. C'est un seigneur ennobli par beaucoup de qualités naturelles : conversation très affable, langage érudil et éloquent, maximes bien pesées, quelques-uns même disent trop prudentes et péchant par l'irrésolution. Il est majordome-major de la reine mère, el a aussi, dans cette importante circonstance, une part du secret du gouvernement1....
<• Le coude de Monterej n'a obtenu que dernièrement une distinction qu'il méritait depuis de longues années, mais qui n'est pourtant qu'un simple litre, celui de conseiller d'Etat. Le souvenir ancien de ses entreprises contre la reine mère, non moins que la jalousie des favoris, qui craignaient son ascendant, a contribué à le tenir en dehors de la sphère des affaires et à le mal placer dans l'esprit du roi. Encore jeune. il sut mériter l'approbation dans le gouvernement de la Flandre et dans les emplois militaires en temps de guerre, où il aurait réussi, s'il avait persévéré, de même qu'en continuant les emplois politiques, il se rendra toujours plus capable de les tenir. A l'application il joint le désintéressement et l'exactitude dans la direction, non seulement de ses affaires domestiques, mais aussi des affaires publiques qui lui sont confiées. Le fond de son caractère est l'exactitude et la correction; mais il peut s'échauffer lorsque l'occasion se présente de contester et de se défendre; autrement, ses manières sont familières, douces, nobles, el telles qu'il convient à un ministre et à un fils de don Louis de Haro.
« Le marquis de Villafranca se distingue par une singulière rectitude de cœur et d'esprit. Il mesure rigoureusement ses opinions, et il n'e-l pas facile ensuite de l'en faire dévier. Il dédaigne les applaudissements et l'esprit de parti, passant par-dessus tout dès qu'il croit que l'intérêt du service du roi et de la justice le veut ainsi. Il aime à prolonger l'étude des affaires, pour en connaître toutes les faces. D'ailleurs, c'est un génie plus sage qu'ouvert et vif....
« Tout autrement chaud et piquant est le comte d'Aguilar. Comme il n'a pris d'expérience que dans les choses de la mer, son vote dans les affaires d'État n'obtient pas toujours le plus grand crédit, quoique ce soit le produit de la finesse et d'un esprit réfléchi. C'est un homme de
1. L'abbé de Vayrac s'exprime ainsi (Elut présent de l' Espagne, tome III. p. 130) : « On peut dire que la vie de ce seigneur a été un vrai modèle de toutes les bonnes qualités qu'on peut souhaiter dans un homme de sa qualité. Fonctièrement (sic) homme de bien, sans trop donner dans cette dévotion fastueuse si ordinaire parmi les Espagnols, i! remplissoit tous les devoirs de la religion. Inviolablement attaché aux intérêts de l'État et des trois rois sous lesquels il a servi, il a eu part dans les plus grandes affaires de la monarchie avec l'approbation de tout le monde. Plein d'érudition, il s'appliquoit à cultiver les sciences par de fréquentes conversations avec les gens de lettres, qu'il honoroit d'une estime singulière, et auxquels il procuroit tous les avantages qu'il pouvoit.... » Suivant le même auteur (p. 148), c'est ce goût pour les belles-lettres et pour les sciences qui l'avait l'ait nommer tout jeune à l'ambassade de Venise.
bonne guerre, point difficile! ni réservé dans la conversation. Il ne se cache pas de dépendre de la reine mère, dont la protection a toujours récompensé les services qu'il lui a rendus dans des temps troublés. Il professe en ternies sincères une grande estime pour la sagesse publique, disant qu'il n'hésiterait pas à y faire appel pour résoudre les plus graves difficultés où se puisse trouver la couronne »
Relation de Pierre Venter. 1698'.
« Le roi se laisse surtout dominer par la reine, et par affection, et beaucoup par crainte, car elle tient tout à fait en sujétion ses volontés, et possède un tel ascendant, que parfois son intervention particulière prévaut sur les décisions des ministres.
« Marie-Anne est du lignage de la maison palatine ; elle entre présentement dans ses vingt-neuf ans. Elle est d'une beauté plus que médiocre, aime et connaît la musique et le chant, parle parfaitement quatre langues, s'adonne fréquemment aux actes de piété, et ne cherche point les divertissements, pour complaire à son mari, bien qu'elle s'y plaise. Elle parait sérieuse plus qu'elle ne le devrait, et se trouve isolée par orgueil, parce qu'elle ne cajole pas tout le inonde; et cela ressort encore davantage quand on la compare avec la défunte reine, qui usait d'affabilité envers tous, et dont survivent toujours l'amour et le souvenir. Toutefois, son doux parler satisfait ceux qui ont l'occasion de l'entendre, et particulièrement les étrangers, qui reçoivent tous un bon accueil. II parait qu'elle s'applique à la magnificence dans les vêtements, et, par son exemple, elle a donné l'occasion de divers changements dans l'ornementation des chapeaux, en se rapprochant quelque peu de la mode française, ainsi que d'autres innovations dans l'ancien habillement, malgré le bruit que fit la duchesse d'Alburquerque, camarera-mayor, qui y opposa son refus en présence même de la reine, et qui, un peu plus, serait sortie du palais, si le roi ne s'était pas entremis. Mais, après sa mort, la reine, pour pouvoir agir à sa guise, lui fit substituer la duchesse de Frias, femme faible, qui ne sait s'opposer à aucune innovation. Ses ennemis l'accusent d'être trop parcimonieuse dans ses générosités et portée à accumuler l'argent et les joyaux, avec la précaution de les envoyer en lieu sûr et de pourvoir ainsi à tout événement .fâcheux. La baronne de Berlepsch, allemande, et son confesseur capucin, le P. Gabriel, sont les confidents intimes de ses secrets. A ce dernier elle fournit de beaux appartements dans son couvent, des mets délicats pour chaque jour, des serviteurs et des voitures, et, à part le vêtement et le coucher, il n'est personne qui ne puisse envier cette existence. Quand à l'autre, la reine lui a fait donner par le roi un revenu annuel de douze mille pièces sur l'héritage du prince de Stigliano, au royaume de Naples, et, pour son fils, l'archimandrilat de Sicile, qui en rapporte quinze mille, sous
1. Relaziotti, série ESPAGNA, tome II, p. l>2.'i et suivantes.
prétexte de récompenser l'assistance qu'elle on a reçue dans son infirmité. Tout cela fait murmurer sujets et courtisans: ils disent qu'elle se préoccupe plus de ses propres convenances que de celles de l'Etat, qu'elle a épousé le roi, non l'État, à qui elle nuit eu faisant conférer les charges et les emplois, moyennant argent, à des individus sans mérite, et que cela introduit le désordre dans tous les services.... Quoi qu'il en soit, elle dédaigne les critiques, va toujours son chemin, dirige, com mande, et fait vraiment le rôle de roi, plutôt que celui de reine.
« Don Louis-Emmanuel Portocarrero, archevêque de Tolède, use de beaucoup d'affabilité et de courtoisie avec les ministres étrangers, et généralement avec tout le monde. Son zèle et le service du roi demanderaient plus de talent, car il ne fait qu'exagérer les désordres, et ne sait point aller jusqu'aux remèdes. 11 parle avec liberté au roi, et c'est plus par son désir de faire que par sa résolution qu'il contribue à régler les choses '
« L'exercice de tant de gouvernements et de si longues ambassades, en même temps qu'il a comblé Antoine de Tolède, marquis de Mancera, de toutes les connaissances de l'intérieur et de l'extérieur, lui a aussi assuré le crédit dû à une prudence consommée et mûrie par l'âge, qui le met au-dessus de tous les ministres. La charge de majordome-major qu'il avait auprès de la reine mère l'exemptait de fréquenter le Conseil; mais, depuis qu'elle est morte, et tout en conservant le titre et les émoluments, il s'y montre plus assidûment. Toutefois, étant septuagénaire, il travaille avec lenteur, et ne supporte pas le poids des affaires comme il serait désirable2
« Don Frédéric de Tolède, marquis de Villafranca, tire ses meilleurs droits à siéger dans le Conseil de ce qu'il a tenu la vice-royauté de Sicile dans le temps du soulèvement de Messine. Lors de la disgrâce d'Oropesa, il obtint la présidence d'Italie, et toute affaire qui se traite dans ce conseil commence par être soumise à son étude, et, pour ainsi dire, à sa décision. Quoiqu'il ait des vues très nettes, l'esprit le plus droit, solide et ferme, mais sans prévention, et qu'il ne considère jamais que le service du roi, l'âpreté et la brièveté de sa parole, son ignorance des choses du monde nuisent à toutes ses bonnes qualités, et les ministres étrangers n'ont à attendre de lui ni égards de politesse, ni faveur. Il pèse tout dans la balance de la raison et de la justice.
« Don Ferdinand de Moucade, duc de Montalto, président du conseil d'Aragon, est accablé sous un nombre d'occupations proportionné à son génie laborieux, et donne tous ses moments au service du roi. Maximes paisibles et douces, intelligence telle qu'on peut la désirer d'un ministre qui ne prétend pas à une élévation sublime, mais augmentée d'une connaissance profonde des affaires de la Flandre. Au temps où il y remplissait les fonctions de général de la cavalerie, il montra que sa pensée
i. Suit le portrait de don Alphonse d'Aguilar, cardinal de Cordoue. 2. Suil le pdrtrail du marquis de los Balbasès.
n'était pas aux accroissements de pouvoir, et l'approbation générale était pour lui quand le roi lui donnait des marques de confiance; mais sa manière Franche de procéder lui a fait perdre le pas sur l'Amirante, qui est pour lui un rival ou un ennemi irréconciliable, je ne sais lequel des deux. Celui-ci s'est servi du point d'honneur pour l'abattre : on lui confia d'abord la direction du négoce particulier, puis on la lui enleva; il s'en montra piqué, s'exprima librement dans un mémoire de plaintes au roi, et ce fut l'occasion de sa disgrâce.
« C'est cette occurrence qui fit prendre le haut vol à Jean-Thomas Enriquez Cabrera, amirauté de Castille, grand écuyer, lequel représente toujours sur la scène de cette cour le personnage masqué'. Il dispose à son gré de tout ce qu'il y a d'important, et, sans avoir le caractère de premier ministre déclaré, il en exerce les pouvoirs de fait, et procède avec un tel art, que, tout en feignant de ne rien vouloir de plus, il embrasse toutes les attributions et dirige tout. Cette conduite mystérieuse a deux tins : l'une, de conserver longuement sa supériorité, et l'autre, de se soustraire à la responsabilité des événements fâcheux. De toute manière, chacun sait ce qu'il est et l'accable de reproches et de plaintes ; mais, méprisant tout, il va droit son chemin, et, grâce à un génie des plus sagaces, dissimulé par-dessus tout, s'il ne réussit pas à tromper tout le monde, il trompe beaucoup de gens, ou du moins ceux qui doivent le cultiver par besoin de profiter de son autorité paraissent être trompés. Il est venu aux oreilles du roi qu'il y avait une. protestation générale contre ses manières violentes, son manque de zèle et son attachement exclusif à ses propres intérêts2; mais l'appui de la reine le soutient jusqu'à présent et le garantit des effets de l'antipathie du roi, et ce n'a pas été une médiocre augmentation de. la faveur royale qu'on lui ait permis de prendre l'appartement des Infants au palais pour le. motif qui a été allégué ailleurs3.
« 11 peut se faire maintenant que le retour de don Antoine-Joachim d'Alvarez de Tolède, comte d'Oropesa, amène des changements dans le Conseil par le fait de l'opposition de génie entre les deux ministres, car il ressort de leurs maximes respectives que l'Amirante se résigne-