‹ Memoires de Saint-Simon (volume 3)Chapitre 500 sur 548 · La Carte de la cour · texte numérisé non relu

La Carte de la cour

« ....Il y a dans cette île (des Plaisirs) une cour galante où l'on peut liien faire des conquêtes. Le beau Licidas * en est le chef. Vous le connoissez sans doute, et vous n'ignorez pas que c'est celui que l'on appelle partout le poli, le galant, l'agréable, et le magnifique Licidas. Que je serais tenté de vous le dépeindre ici tout entier, si la nature, pour se conserver la gloire d'un ouvrage si parfait, ne l'avoit mis au-dessus de l'art ! ■■

« Monsieur est frère unique du Roi ; un prince fort beau, très bon et fort galand. Il n'a pourtant point cette majesté égale à celle du Roi, ni ce fonds de bonté généreuse qui paraît en notre grand monarque ; il n'a pas cette haute sériosité, ni cette fierté naturelle. Il est doux, agréable, d'humeur enjouée, civil et obligeant, complaisant aux dames, toujours gai et agissant, curieux des choses belles et rares, qui s'entend aux assortiments des habits, des meubles, des cabinets, et se counoit parfaitement bien aux agréments que l'art fait paraître dans l'architecture, la peinture, la musique, la perspective et l'agriculture.

« Rien que ce prince ait toujours eu une parfaite déférence aux volontés du Roi et un extrême respect pour la Reine mère, il n'a jamais voulu fléchir en la faveur du cardinal Mazarin. Même on raconte qu'un jour, à Saint-Germain, le cardinal ayant passé devant lui et ayant été son chapeau pour le saluer, il le regarda sans se lever, ni faire aucun semblant de lui vouloir rendre le salut. Le cardinal, ayant aussitôt passé à l'appartement de la Reine mère, s'en plaignit galamment tout haut en ces termes : « Je ne sais ce que j'ai fait à Monsieur, qui me traite « avec tant de mépris; je croyois être mieux dans son esprit, ne lui « ayant jamais donné aucun sujet de me traiter de la sorte. » La Reine, ayant fait appeler Monsieur, lui fit mille reproches de cette action, et le menaça, avec quelque sorte d'indignation de ce qu'il ne s'étoit point levé devant M. le cardinal. A quoi Monsieur répondit sur-le-champ : « Quand « il eût été le Pape, je ne me serais pas levé. » On le menaçoit de le

1. Par Guéret, p. 60. — 2. En marge : « M. le duc d'Orléans. •> 3. Réimprimés dans les Archives curieuses de ihistoirede France, 2° série, tome VIII, p. 384-386 Ces portraits doivent dater des premiers temps du gouvernement personnel, entre 1664 et 1666.

châtier de cette parole; mais il s'expliqua galamment, en disant : « On « ne se lève pas devant le Pape, puisqu'on se met à genoux devant lui, « et j'aurais été obligé de faire de même. » 11 s'est toujours montré contraire au procédé de ce ministre, principalement à cause qu'il ne lui donnoit de quoi entretenir sa maison et ses divertissements dans la splendeur et la magnificence qu'il souhaitoit, et qui est duc à sa qualité de tils de France.

« Il a été nourri dans une grande crainte et dans un grand respect pour le Roi, sans beaucoup de culture pour les lettres et pour les exercices de la guerre. Il s'est pourtant exercé parfois à monter à cheval, mais non pas avec autant d'assiduité que le Roi. 11 a une merveilleuse présence d'esprit pour dire ce qu'il veut. Entre autres occasions de la faire paraître, celle-ci n'est pas des moindres. 11 étoit avec le Roi à visiter les bâtiments du Louvre, avant la disgrâce de M. Fouequet, et le Roi se plaignoit qu'il n'avoit point d'argent pour la continuation de ce grand édifice. Sur quoi, Monsieur répondit galamment : « Sire, il faut « que Votre Majesté se fasse surintendant des finances seulement un « an, et elle aura de quoi bâtir. »

« Il aime la paix et le repos, et ne se met guère en peine du tumulte de la guene. 11 a pourtant suivi le Roi et a enduré toutes les fatigues des voyages sans en être iucommodé ni ebagriné.

<■ Il a eu, avant son mariage, beaucoup d'amitié pour Mme de Gourdon ', et la Reine, pour découvrir ses sentiments, lui dit un jour qu'il sembloit qu'il fût amoureux de cette dame, à cause qu'il lui avoit envoyé des pendants d'oreille de quatre mille écus, en étrenne, au premier jour de l'an. Il répondit que, pour beaucoup d'amitié et de compassion, il en avoit véritablement pour une pauvre étrangère bors de

1. Hourdon, dans le texte. C'est Henriette de Gordon-Huntley, d'une grande maison écossaise, que sa famille avait destinée d'abord à être religieuse, mais que la Reine mère, par pitié, avait mise auprès de la princesse de Condé, puis prise pour sa propre fille d'honneur. De là, étant devenue l'amie de Monsieur, elle passa dame d'atour de ses deux femmes. Du temps de la première, elle prit une part active aux calomnies dirigées contre Madame Henriette, et, du temps de la seconde, elle se mit encore de la « cabale » avec le chevalier de Lorraine, le marquis d'Efliat, la Grancey, etc. Aussi Madame Palatine la haïssait, et Mlle de Montpensier la traitait de fille sotte et inconsidérée. Elle était grêlée des suites d'une petite vérole qui remontait à la Régence, au temps où elle était fille d'honneur et déjà très familière avec le jeune prince, jusqu'à lui accorder « toute la petite oie ». (Lotet, Muse historique, tomes I, p. 99, 113, lin, 158, 184, 282 et 345, H, p. 10, lfii, 111, p. 2.'i"2, etc.) Elle céda sa place de dame d'atour à Mme de Durasfort, sœur des maréchaux de Lorge et de Duras, et mourut en mars 1701. Sa sœur avait épousé vers IGG-2 M. de Morstin, grand trésorier de Pologne, et son frère, créé duc de Gordon en lG8i, joua un rôle considérable en Angleterre. A signaler ce détail curieux qu'en août 1652, la Gordon s'étant réfugiée dans un couvent de Compiègne, Monsieur l'y alla reprendre, comme son frère devait aller rechercher Mlle de la Vallière, dix ans plus tard, à Saint-Cloud.

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son pays et sans biens, et que c'étoit la raison qui l'avoit obligé à la régaler de ce présent1. »

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