‹ Memoires de Saint-Simon (volume 3)Chapitre 516 sur 548 · On pourrait lire : et mon ancien · texte numérisé non relu

On pourrait lire : et mon ancien

4. C'est Marc-Antoine-Front de Beaupoil de Saint-Aulaire, marquis de Lanniary, mort lieutenant général et ambassadeur à Stockholm, le 24 avril 1749, à soixante ans. Saint-Simon ne parle de lui, comme de son beau-père, qu'à l'occasion de cette confidence sur la mort de d'Effiat. La mère, morte dès 1719, était fille unique du président Perrault, si connu pour son dévouement au grand Condé.

Cette nuit tragique du 29 au 30 juin 1670 succédant à un retour triomphal ; ce coup de foudre qui brisait l'un des plus brillants ornements de la cour de Louis XIV au milieu de fêtes sans pareilles ; cette disparition subite de la princesse qui en était l'âme et la joie, vers laquelle tous les yeux, tous les cœurs se tournaient à l'envi depuis dix ans; l'effarement général, la profonde consternation du souverain, le concours des diplomates étrangers, des gens de science et des plus illustres ministres de la religion, les réserves méfiantes des compatriotes de la victime et leurs soupçons manifestés presque officiellement, le souvenir tout récent des scènes piteuses et misérables qu'elle avait eu à supporter dans son intérieur, le triste renom des ennemis acharnés qui s'étaient placés entre elle et son trop faible mari : voilà plus qu'il n'en fallait pour faire accepter la légende de l'empoisonnement aux historiens, romanciers ou dramaturges. Mais, une fois qu'ils en ont eu tiré profit, la production de nouveaux éléments de discussion a ramené plusieurs critiques à faire un retour dans le sens contraire.

Depuis une cinquantaine d'années surtout, la question a été serrée de plus pi'ès, et les témoignages pesés avec plus de soin, sinon par certains historiens qui ont persisté à n'y voir qu'un prétexte à tirades dramatiques, du moins par des écrivains impartiaux, sérieux, familiarisés avec les documents du règne de Louis XIV ou avec les problèmes scientifiques, comme Monmerqué, Walckenaer, Littré, Pierre Clément, Paul Lacroix, François Ravaisson et le comte de Bâillon2, comme M. Th. Jung, M. Loiseleur, M. Lair ou M. Anatole France5, comme M. Ché-

1. Ci-dessus, p. 370-378, Additions n0" 385 et 386, et appendice XXVI.

2. Monmerqué, Biographie universelle de Michaud, 1817, tome XX, p. 197- 199; Walckenaer, Mémoires sur Mme de Sévigné, tome III, p. 221-225 et 464; Littré, la Philosophie positive, 1867, p. 183-211: Pierre Clément, Philippe d'Orléans et Madame Henriette d'Angleterre, dans la Revue des Questions historiques, 1er octobre 1867; Paul Lacroix, Mémoires (apocryphes) du cardinal Dubois, tome I, p. 210-215; Fr. Ravaisson, Archives de la Bastille, tome IV, p. 25-45; le feu comte de Bâillon, Henriette-Anne d'Angleterre, duchesse d'Orléans (1885), p. 41 1-442. Antérieurement, en 1803, Craufurd avait traité la question dans ses Essais sur la littérature française, tome I de l'édition de 1818, p. 119-131, et, plus anciennement encore, Anquetil, dans Louis XIV, sa cour et le Bégent (1789), tome I, p. 168-172.

5. Th. Jung, le Masque de fer, p. 279-282; articles de M. Loiseleur dans le journal le Temps, du 2 au 4 novembre 1872 ; Jules Lair, Louise de la Yallicre, p. 229-2 42 et 407-410; Anatole France, Mémoires de Mme de la Fayette, éd. 1882, préface, p. lxvui-lxxxii.

ruel surtout, qui, à plusieurs reprises1, a comparé le récit de Saint- Simon et ceux des contemporains de Madame Henriette. Mais il se trouve que les uns se sont abstenus de rendre un verdict définitif, et que les autres ont varié entre l'empoisonnement, auquel Walckenaer, Paul Lacroix, Fr. Ravaisson croyaient très fermement, M. Lair aussi, et la mort par accident ou par maladie, admise parMignet, par M. Loiseleur, par Littré, qui a conclu à une péritonite aiguë résultant de la perforation de L'estomac : si bien que la question s'est obscurcie, au lieu de s'éclaircir, entre des conclusions diamétralement opposées, mais venant de gens également autorisés.

N'ayant point de documents nouveaux à mettre en ligne, ne voulant, cette fois encore, faire autre chose que mon simple office de commentateur, je n'entraînerai point nos lecteurs dans un nouvel examen du problème; au risque d'encourir le même reproche qui a été fait au dernier historien d'Henriette d'Angleterre *, je m'abstiendrai de me prononcer sur le fond, et me bornerai exclusivement à l'examen du récit de Saint-Simon. Depuis cent et tant d'années qu'il circule5, c'est celui de

1. Mémoires de Sain/Simon, édit. 1836, tome III, Appendice, p. 448-451: Mémoires de Mademoiselle, tome IV, Appendice, p. 551-558; Journal d'Olivier d'Ormesson, tome II, p. 593 et 799-805; Saint-Simon considéré comme historien, p. 473-480; Notice sur Saint-Simon (1876), p. xcv-xcvi.

2. Article de M. Brunetière, sur le livre du comte de Bâillon, dans la lievue des Deux Mondes, 1er février 1886, p. 606-699.

3. On ne connaissait le prétendu empoisonnement que par les récits de l'abbé de Choisy, de Mme de la Fayette et de d'Argenson. Celui de Saint- Simon attira l'attention dès que les extraits du manuscrit des Mémoires furent mis en circulation par Voisenon, Marmontel, etc. Duclos n'eut garde de le négliger en dépouillant les Mémoires à son profit; mais, comme il mourut sans en avoir rien pu mettre au jour, l'éditeur du recueil de 1781 : Pièces intéressantes et peu connues pour servir à l'histoire de la littérature, par M. D L.P., s'en empara et fut le premier à publier l'article de la mort de Madame (tome I, p. •208-514; comparez les Œuvres complètes de Duclos, éd. 1821, tome III, 2e partie, p. 409-411). Ce n'était pas tout à fait le texte de Saint-Simon, mais un arrangement assez exact, et Duclos en avait rapproché les pages consacrées par l'abbé de Choisy, sinon à la catastrophe du 30 juin 1670, du moins aux circonstances qui avaient précédé le voyage de Douvres. — En 1786, l'auteur, ou plutôt le compilateur de la Galerie de l'ancienne cour, ou Mémoires anecdotes pour servir à l'histoire des règnes de Louis XIV et de Louis XV (tome I, p. 199-200, de la seconde édition, 1788), reproduisit l'entretien du Boi et du complice des empoisonneurs (Morel), avec cette indication d'origine, qui n'est sans doute qu'une erreur d'impression : Manuscrits de Colbert, puis y ajouta (p. 201-202), comme extraite des manuscrits de l'abbé de Choisy, l'anecdote du même Morel, « chef d'office de la bouche ou du gobelet, » retiré à Paris et ne pouvant entendre parler de Madame sans terreur ou sans remords (ci-après, p. 644). On croit que ces publications étaient les premiers essais de Soulavie. En 1788, en même temps que paraissait une seconde édition de la Galerie de l'ancienne cour, il publia trois autres volumes, intitulés cette foi> : Mémoires de M. le duc

638 APPENDICE XX Vil.

tous qui a le plus fait, par sou agencement dramatique, pour accréditer la thèse de L'empoisonnement. Comment le récuser, le mettre en doute, lorsqu'on y trouve accumulés tant de noms, de faits et de détails précis? Il a donc été accepté in globo, d'abord par les éditeurs de fragments historiques empruntés aux Mémoires, de 178-1 à ISIS, puis par la génération qui suivit immédiatement'. On perdit de vue ce point essentiel que Saint-Simon n'était pas même né en 1670, et que la partie des Mémoires où se trouve intercalée cette digression rétrospective sur la mort de Madame a été rédigée en 1 7 40, c'est-à-dire soixante-dix ans plus tard. On ne connaissait pas d'ailleurs les trois ou quatre rédactions différentes qu'il avait faites, dix ou douze ans auparavant, dans ses Additions au Journal de Danaeau sur le chevalier de Lorraine et sur le marquis d'Eftiat*, ou sur Mme de Beuvron*, puis dans ses Légères notions des chevaliers du Saint-Esprit*. Par conséquent, on n'avait pu constater, entre ces textes successifs, sinon pour le fond, car il n'a admis nulle part que l'empoisonnement fit doute, au moins pour le détail, des variantes et des différences qui trahissent soit l'insuffisance des informations, soit une singulière légèreté. Ce sont précisément ces points faibles des diverses rédactions, et aussi les points absolument inacceptables d' « une anecdote qui a été sue de bien peu de gens, » qu'il convient de faire ressortir.

de Saint-Simon, ou l'Observateur véridigue sur le règne de Lotiis XIV, etc., et, dans le tome II (p. 11-1 "2), il lit entrer une partie de notre texte depuis : « Le chevalier de Lorraine, dans le fort de sa jeunesse,... «jusqu'à : « et peu à peu vécut avec te Roi et Madame. » Le texte parut enfin au complet dans l'édition suivante publiée par le même Soulavieen 1791 (tome III, p. 36-43), tel que, par la suite, dans les éditions de fragments des Mémoires, de Laurent (1818, tome I, chap. iv, p. 25-30) et autres. Il prit place aussi, en 1793, dans le Souveau siècle de Louis XIV, sorti de l'officine de Buisson (tome H, p. 104-109). En 1806 seulement, une édition des Œuvres de Duclos comprit, à la suite des Mémoires secrets, et sous la rubrique : Morceaux historiques et matériaux pour l'histoire trouvés dans les papiers de Duclos (tome III de l'édition de 1821, 2" partie, p. 409-411), le récit publié en 1781 dans les Pièces intéressantes. Quant à Anquetil, quoique sa publication soit postérieure de huit ans [Louis XV, sa cour et le Régent, éd. 1789 et éd. 1793, tome I, p. 148-173), soit pour le récit des aventures de Madame avec Daniel de Cosnac, soit pour celui de sa mort, il n'a connu que l'abbé de Choisy, Mademoiselle, l'Histoire du règne de Louis XIV par Reboulet, le passage des Essais du marquis d'Argenson, publiés en 1783, où il est parlé de l'officier de la bouche qui aurait servi les empoisonneurs (ci-après, p. 644), et la correspondance de Madame Palatine, dont les premiers fragments avaient paru en 1788.

1. Il est encore déclaré et cité comme le plus authentique des historiens dans l'excellente biographie de Madame que contient le VI» volume des Lives of the princesses of England, par M™ M. -A. Everett Green ( 1837), p. 567.

2. Addition n° 385, placée ci-dessus, p. 402-403, et autre Addition au Journal, tome IX, p. 60.

3. Tome Vlll du Journal, p 328. — 1. Notice d'Effiat, ci-dessus, n° XXVI.

Par qui le prétendu complot fut-il conçu et organisé? par qui l'empoisonnement exécuté? — Après avoir écrit en un endroit que Monsieur « en fut toujours cru l'auteur1, » Saint-Simon, on le conçoit sans peine, n'a pas osé répéter partout une affirmation aussi grave. Gaignières disait, un peu différemment* : « Le chevalier de Lorraine en fut l'auteur; Monsieur y consentit; il n'y a pas deux avis là-dessus3. » Mais, quoi qu'en aient cru (iaignières ou Saint-Simon, ce premier point, ces prémisses du récit ont été généralement abandonnés, se trouvant en contradiction manifeste avec la suite ; nous pouvons donc passer outre et ne nous occuper que des hommes qui nous sont présentés comme les organisateurs et les exécuteurs du forfait.

Saint-Simon en compte trois : le chevalier de Lorraine, dont on ne saurait contester ni les vices, ni les instincts pervers, ni la haine, d'origine si odieuse, pour la charmante épouse de Monsieur; puis, le marquis d'Effiat, séide tout dévoué du chevalier, son alter ego, digne de lui par plus d'un côté; enfin, le chevalier ou comte de Reuvron. Tout ce qu'il concède, c'est qu'on ignore duquel des trois vint la première conception 5.

Reuvron était, en effet, un des trois conseillers attitrés de Monsieur, en 1670, avec Villeroy et Marsan6, et il n'avait point bonne réputation7 ; même le bruit courut un moment, pendant le procès de lt>76, que la Rrinvilliers l'avait dénoncé, avec Mmes de Clérambault8 et de Grancey, comme ayant empoisonné Madame. Mais ce bruit fut immédiatement dé-

1. Addition n° 385, ci-dessus, p. 403. — 2. Ci-après, p. 6.'i8.

3. C'est comme Saint-Simon disant (p. 370) : « Personne n'a douté qu'elle n'eût été empoisonnée, et même grossièrement. »

4. Mme de la Fayette disculpe implicitement le prince (éd. 1882, p. 17): « La jalousie dominoit en Monsieur; mais cette jalousie le faisoit plus souffrir que personne, la douceur de son humeur le rendant incapable des actes violents que la grandeur de son rang auroit pu lui permettre. »

Page 1