‹ Memoires de Saint-Simon (volume 3)Chapitre 525 sur 548 · Siècle de Louis XIV, p · texte numérisé non relu

Siècle de Louis XIV, p

6. Daniel de Cosnac parle d'eau de chicorée à la glace, Spanheim et Boulliau de limonade à la glace, l'ambassadeur espagnol et l'ambassadeur vénitien de boisson très fraîche.

7. Guy Patin écrivait, le 25 juin : « Le Roi se va baigner durant quinze jouis à Versailles avec une agréable compagnie; Mme la duchesse d'Orléans est revenue... »

8. Michèle!, loc. cit., p. 122-l"23. L'ambassadeur vénitien insiste sur les

Quelques minutes, une demi-heure à peine, s'écoulent outre le moment où Madame a bu et celui où, sentant les premières douleurs1, elle exprime sa crainte d'avoir été empoisonnée. Crime ou accident? C'est la dernière supposition qu'on trouve dans la lettre de liossuet ajoutée au dossier de cette controverse historico-médicale, mais dont tout le monde n'admet pas l'authenticité parce qu'on n'en a qu'une copie dans les papiers du conseiller Philibert de la Mare. Voici les termes du rapport des médecins : « Depuis son retour d'Angleterre, elle avoit été fort travaillée de ce mal (le point de côté). Enfin, dimanche dernier, 89* du mois passé8, sur les cinq heures du soir, il l'attaqua bien plu-; violemment qu'à l'ordinaire, et, ayant, après trois quart-; d'heure de souffrance, demandé à boire de l'eau de chicorée pour se rafraîchir, on lui en porta : elle en but, et, le mal allant toujours en augmentant, il lui échappa de dire qu'elle pourrait croire d'avoir été empoisonnée. » C'est alors que la Desbordes et Mme de Meckelbour^, pour la rassurer, burent de la même eau; et néanmoins on lui fit prendre les antidotes en usage, « orviétan, thériaque, huile, poudre de vipères, et tout ce qui peut chasser d'un corps un venin qui y seroit entré. »

« Madame se meurt!.... En neuf heures l'ouvrage est accompli3! » Et immédiatement, comme le dit l'abbé de Choisy*, « il courut mille bruit-; différents de cette mort, dont pas un peut-être n'a de fondement que le malheur de l'humanité. » — « L'on parla aussitôt de poison par toutes les circonstances de a maladie et par le mauvais ménage qui étoit entre Monsieur et Madame, dont Monsieur étoit fort offensé, et avoit raison, ■> lisons-nous dans e Journal d'Olivier d'Ormesson B. Avant même la mort, pendant la terrible et poignante agonie, ces bruits avaient commencé à prendre corps, surtout parmi les compatriotes de la mourante que le devoir avait appelés autour d'elle, et, comme une fin si soudaine était de nature à exciter en Angleterre et en Hollande

— on est à la veille de la guerre, — l'étonnement, les soupçons les

bains et sur l'eau de chicorée glacée. C'est pour avoir mangé une salade glacée que l'Impératrice serait morte quatre ans plus tard (Gazette, Iiit:;. p. 307 et 328-329), et la reine d'Espagne, en 1689, pour avoir bu du lait glacé

— Mignet a conclu que la mort de Madame fut « l'effet foudroyant d'une imprudence sur une constitution depuis longtemps ruinée. »

1. Récits de Mme de la Fayette, de Mlle de Montpensier, de Daniel de Cosnac. « Elle étoit dans le salon à Saint-Cloud, dit Mademoiselle (tome IV. p. 144), en bonne santé; elle a bu un verre d'eau de chicorée que son

apothicaire lui a apporté; un quart d'heure après, elle s'est mise à crier o

Voyez d'ailleurs la dernière narration, celle du comte de Bâillon, p. 408- 440, et celle des Lires of the princesses of England, p. 556 et suivantes.

2. Le 29 et le 30, et non le 28 et le 29, comme l'a écrit Michelet.

3. Bossuet, Oraison funèbre de Madame. Mlle de Scudéry écrivait alors à Bussy (Correspondance de Bussy, tome I. p. 290) : « Elle est morte avec une fermeté héroïque,... comme auroit pu faire un vieux barbon qui auroit passé sa vie dans les déserts à se préparer à cette dernière heure. »

4. Vie de Coin ne, dans ses Mémoires, tome II. p. 242. — .">. Tome II, p. 594.

plus sinistres. Monsieur et le Roi « trouvèrent bon de faire ouvrir le corps de Madame en présence des plus fameux médecins et chirurgiens, et priant aussi M. l'ambassadeur d'Angleterre d'y assister avec ceux de confiance qu'il y voudrait mener1. » L'ambassadeur, lord Montaigu, vint en effei à l'autopsie, accompagné d'un médecin et d'un chirurgien du roi Charles 11. qui signèrent le procès-verbal avec les autres assistants. Tous déclarèrent « que, dans le cours de leur vie, ils n'avoient vu de corps rempli de tant de corruption que l'étoit celui de Madame. Son foie et son poumon étoicnt entièrement perdus et gâtés, et s'en alloient en pièces et en poudre quand on les touchoit. Le dedans de son estomac, qui devient livide dès que le poison y a touché, étoit fort beau : mais ses entrailles étoient entièrement corrompues, jusque même à ce qu'ils appellent la sanie, avec un commencement de gangrène partout. Et comme tous ont jugé qu'il falloit nécessairement qu'il y eût plus de trois ou quatre ans que tant de parties nobles eussent commencé à se gâter et à se corrompre, ils en ont conclu que la seule bonté du cœur l'a soutenue depuis longtemps, et qu'il y a plus de sujet de s'étonner qu'elle ait pu tant durer, que de l'avoir vue finir en si peu d'heures'-. «

Un second procès-verbal, fait par Vallot, le médecin de la feue Reine mère, fut officiellement porté à Londres par le maréchal de Rellefonds, avec les compliments de condoléance. Celui-là concluait à « l'abondance et la mauvaise qualité de l'humeur qui s'est répandue sur les parties extrêmement sensibles, et a produit des douleurs très violentes et des oppressions extraordinaires, qui, en inoins de dix heures, ont étouffé la chaleur naturelle et ont causé une mort fort prompte et fort violente. » Et Vallot, lui aussi, s'étonnait que, dans ces conditions, la princesse eût pu vivre si longtemps3. Peu de temps après, le savant astronome Boulliau écrivait : « Plusieurs ont dit et voulu faire croire qu'il y avoit du poison; mais Madame est morte de mort naturelle suivant les médecins françois, de poison selon les anglois4. » Guy Patin lui-même demeura convaincu que la mort venait tout simplement du mauvais régime de Madame et de la déplorable constitution de ses entrailless.

La Gazette fut chargée de calmer l'esprit public. Voici les parties

1. L'ambassadeur vénitien (ms. Ital. 1869, fol. 1 13, "2 juillet) dit que cette mesure a été imposée par les bruits qui couraient clans le public.

2. Comparez le rapport du médecin anglais, dont nous avons une copie dans le manuscrit de la Bibliothèque nationale coté Fr. lHi'6-i, fol. 13-14, et les procès-verbaux publies en Angleterre, dans les Liresofthe princesses of Englatld, tome VI, Appendice, p. 586-590. Voyez aussi le récit de la Gazelle, p. 680-651, avec des détails sur l'autopsie, concluant à un épancher ment de liile. On prononça encore le mot à la mode de eholcra-niorbus.

3. Procès-verbal publié par Havaisson, dans les Archives de la Bastille, tome IV, p. 37-38.

•i. Ibidem, p. 36.

:;. Lettres, éd. Rotterdam, 1725, tome III, p. 398

6S0 VPPENDICB XXVII.

essentielles du bulletin qui parut dans son numéro do o juillet': .. Le °2!), Madame Benriette d'Angleterre fut surprise à Saint-Cloud,

sur les cinq heures du soir, d'une eolique causée par un épanclieinent de bile très échauffée dans les boyaux, et presque dan- toutes les parlies ciii bas-ventre. D'abord elle en eut une fort piquante douleur au fonds de l'estomac, puis les extrémités devinrent extraordinairement froides, et ensuite S. A. R. demeura sans pouls, et enfin sans respiration. On jugea dès lors que ces terribles accidents ne convoient provenir que d'un abord de vapeurs très malignes au cœur et an poumon.... Le lendemain, 1 après -dinée, l'on en fit l'ouverture, en laquelle on trouva l'estomac abreuvé de cette bile échauffée, quoiqu'il fût au reste fort sain, et une entière corruption des parties du bas-ventre, avec apparence de gangrène : de manière qu'on fui plus surplis de ce que, dans cette disposition de longue main à l'effet qui a suivi, la princesse avoit tant vécu, que de sa mort si subitement arrivée.

.Mais le peuple, « qui aime à se plaindre et à juger de ce qu'il ne connoit pas-, » et surtout les Anglais et les Hollandais, ne se laissèrent pas plus convaincre par les procès-verbaux de Bourdelot et de Vallot que par les dépèches de M. de Lionne, par les discours des ambassadeurs Charles Calbert et Arnauld de Pomponne. Aussi le roi Charles II chargea-t-il le comte d'Arlington, son premier secrétaire d'Ltat, de réunir les éléments d'une sorte de contre-enquête, comme l'ont révélé, trente ans plus tard, la publication des lettres de ce ministre à sir William Temple3, et, de nos jours, celle de la correspondance de l'ambassadeur Colbert de Croissy4. Le iX juin lancien style anglais), Arlington écrivait 5 : « Le roi est extrêmement affligé de la mort de Madame, aussi bien que toutes les personnes qui ont eu l'honneur de la eonnoilre à Douvres. Les brouilleries de ses domestiques et sa mort subite nous avoient d'abord fait croire qu'elle étoit empoisonnée; mais la connoissance qu'on nous a donnée depuis du soin qu'on a pris d'examiner son corps, et les sentiments que nous apprenons qu'en a S. M. T. C. laquelle a intérêt d'examiner cette affaire à fond, et qui est persuadée qu'elle est morte d'une mort naturelle, a levé la plus grande partie des soupçons que nous en avions. Je ne doute pas que M. le maréchal de Bellefonds.... qui nous apporte le procès-verbal de la mort de cette princesse et de la dissection de son corps,... ne nous convainque pleinement »

1. Année 1070, p. 650 et li.'il. — 2. C'est Guy Patin qui s'exprime ainsi.

3. Recueil eu deux volumes, publié à Utrecht au commencement de 1701. Le titre même promettait, comme appendice, g une relation particulière de la mort de Mme la duchesse d'Orléans, sœur de Charles II, écrite en Cinq lettres par une personne de qualité présente à sa mort. » Voyez l'annonce dans la Gazette d'Amsterdam, non, tin du n° civ.

A. Mignet, Négociations relatives à la succession d'Espagne, tome lit, p. 209 et 213.

:>. tome I du recueil de 1701, p. .'«.'il

LA MOUT DE MADAME HENRIETTE. tiol

Lord Arlington recul alors de Paris quatre lettres écrites, du 30 juin au lo juillet, par « une personne de qualité présente à la mort de Madame1.» Elles sont évidemment de lord Montaigu2. Dans la seconde3, on remarque ce passage : « Je suppose que M. le maréchal de Bellefonds.... tachera.... de désabuser notre cour de l'opinion que Madame ait été empoisonnée, dont on ne pourra jamais désabuser celle-ci (de France), ni tout le peuple. Comme cette princesse s'en est plainte plusieurs fois dans les plus grandes douleurs, il ne faut pas s'étonner que cela fortifie le peuple dans la croyance qu'il en a. Toutes les fois que j'ai pris la liberté de la presser de me dire si elle croyoit qu'on l'eût empoisonnée, elle ne m'a pas voulu faire de réponse, voulant, ace que je crois, épargner une augmentation si sensible de douleur au roi notre maître4. La même raison m'a empêché d'en faire mention dans ma première lettre, outre que je ne suis pas assez bon médecin pour juger si elle a été empoisonnée ou non. L'on tâche ici de nie faire passer pour l'auteur du bruit qui en court : j'entends Monsieur, qui se plaint que je le fais pour rompre la bonne intelligence qui est établie entre les deux couronnes3. ■•

Lord Arlington demandait surtout qu'on fit des « diligences propres à contenter le peuple » et à prouver que les deux rois étaient également sensibles à la perte de Madame : M. de Lionne s'empressa de répondre par une peinture touchante de la tristesse de toute la cour, et il fallut bien que le gouvernement anglais, y compris le duc de Buckingham, qui s'était livré à des « emportements furieux, » reconnût que, si la relation de l'autopsie arrivait conforme, « on ne devait pas avoir le moindre soupçon de poison. » Mais, en dehors du monde officiel, les documents diplomatiques publiés par Mignet ou par François Kavaisson, et nombre d'histoires étrangères15, prouvent que la croyance

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