Tome I du recueil, p
6. Annales des I'rovinies-Unics, par Jacques Basnage, tome II, p. 104-11)6; Histoire secrète des intrigues de la France, par Lockard, trad. 1713, tome I, p. 111-115; Histoire d'Angleterre, par Rapin-Thoyras, éd. 1730, (onie IN, p. 268; Relation de. la cour de France en 1600, par Éz. Spanheim. p. 58- 59, etc. Voyez aussi Louise de Kerouallc, duchesse de Portsmoulli, par H. Forncron, p.- 39-42.
à un empoisonnement fut générale et persistante dans les paya avec lesquels la malheureuse Henriette avait des attaches d'origine1, et cette croyance ne fut guère moins répandue en France, malgré les invraisemblances que signala plus tard Voltaire, malgré tous les arguments, tous les commencements de preuves, toutes les protestations des témoins. Saint-Simon nous l'a voulu transmettre, comme l'avaient fait Mme de la Fayette et l'abbé de Choisy. .Mais ceux-ci étaient des contemporains, que dis-je? des familiers intimes de Madame. Saint- Simon, au contraire, ne naquit qu'en 1675 et ne prit rang dans le monde que quinze ou vin^t ans plus tard. Où put-il s'instruire des menus détails de ce drame de 1070? 11 nous dit bien les avoir recueillis, « longues années depuis, » et à deux reprises différentes, de la bouche du procureur général Joly de Fleury père, avec qui il eut en effet de fréquentes relations dans la dernière partie de sa vie2, et il attribuera encore la même origine à diverses « anecdotes ■ extraordinaires. Mais, en examinant chacune de ces informations, M. Chéruel 3 est arrivé à conclure que toutes devaient être tenues pour suspectes, soit que l'éminent magistrat fût sujet à caution, soit que ses confidences aient été inexactement recueillies par notre duc, soit enfin que celui-ci ait voulu dissimuler sous un nom respecté la vraie provenance de ses récits. Ici, n'est-ce pas le dernier cas? Cherchons donc, peut-être sans aller bien loin.
La Correspondance de Madame Palatine parle à deux reprises de la mort d'Henriette d'Angleterre par le poison. La première fois, en 1689*, ce n'est que sous la forme dubitative : « Vous aurez sans doute appris qu'on accuse aussi ce d'Effiat d'avoir donné à feu Madame du poison que le chevalier de Lorraine avait envoyé do Home par Morel, à ce qu'on dit. Cette accusation, qu'elle soit vraie ou fausse, est encore un beau titre d'honneur pour lui confier mon fils! » Mais, la seconde fois, vingt-sept ans plus tard, en 1716 5. la princesse, ayant eu le temps de se faire raconter bien des choses, « vraies ou fausse^, comme elle dit, et de satisfaire son goût pour les légendes extraordinaires, précise et affirme formellement. Or, si l'on rapproche de cette seconde version le récit de Saint-Simon, en ne tenant point compte de minimes divergences de détail (un pot au lieu d'une tasse, et Pumon pour Morel), la communauté d'origine, l'unité de source paraissent aussi manifestes que l'emploi des mêmes expressions.
1. L'ambassadeur espagnol, dont Fr. Ravaisson a publié la dépêche, accusa aussi les médecins français de cacher la vérité.
2. C'est ce magistrat qui se chargea, en 17 47-48, d'arranger ses affaires et de passer un contrat avec ses créanciers : voyez le Supplément aux Mémoires, tome XXI, p. 264, 270,284, 287-289. Mais, l'Addition Q» 385 et la notice d'Effiat lui attribuant déjà l'anecdote sur la mort de Madame, cela nous reporte jusqu'aux environs de 1730.
3. Saint-Simon considéré comme historien, p. 153-154, et Notice sur Saint-Simon (1876), p. xcv-xcvn.
1 Recueil Rolland, p. 110-111. — 5 Recueil Brunet, tome I, p. 251-253.
« Madame... voulut faire chasser le chevalier de Lorraine, et elle y réussit; mais il ne l'a pas manquée. Il a envoyé de l'Italie le poison par (in gentilhomme provençal qu'on appelait Morel, et, pour récompenser celui-ci, on l'a fait premier maitre d'hôtel. Après qu'il m'eut amplement volée, on lui a fait vendre sa charge à un prix fort élevé. Ce Morel avait de l'esprit comme un diable ; mais c'était un homme sans foi ni
loi1 Il est très vrai que Madame a été empoisonnée, mais sans que
Monsieur le sût. Lorsque ces coquins tinrent conseil entre eux pour décider que l'on empoisonnerait la pauvre Madame, ils discutaient s'ils devaient ou non en prévenir Monsieur. Le chevalier de Lorraine2 dit : •< Non, ne le lui disons pas ; il ne saurait se taire. S'il n'en parle pas la « première année, il nous fera pendre dix ans après. » Et l'on sait que ces misérables ajoutèrent : « Gardons-nous bien de le dire à Monsieur, « qui le dirait au Roi, qui nous ferait pendre 3. » Ils ont fait croire à Monsieur que les Hollandais avaient donné à Madame un poison lent daus
du chocolat D'Effiat n'avait point empoisonné l'eau de chicorée, mais
la tasse de Madame, et c'était bien imaginé ; car l'on a bu l'eau de chicorée, mais personne ne boit dans notre tasse. La tasse ne fut pas rapportée aussitôt qu'on la demanda : elle s'était égarée à ce qu'on dit ; on avait voulu avoir le temps de la nettoyer et de la faire passer au feu. »
Ici maintenant, similitude presque complète entre le récit et nos Mémoires : « Un valet de chambre que j'ai eu, et qui avait été au service de Madame (il est mort maintenant), m'a raconté que, le matin, tandis que Monsieur et Madame avaient été à la messe, d'Effiat vint au buffet : il trouva la tasse, et la frotta avec du papier. Le valet de chambre lui dit : « Monsieur, que faites-vous à notre armoire, et pourquoi tou- « chez- vous à la tasse de Madame? » Il répondit : « Je crève de soif; « je cherchais à boire, et, voyant la tasse malpropre, je l'ai nettoyée « avec du papier. » Le soir, Madame demanda de. l'eau de chicorée ; aussitôt qu'elle eut bu, elle s'écria qu'elle était empoisonnée, etc.... »
Supposer que Saint-Simon tenait son récit de la bouche de Madame est à peu près aussi impossible que de croire que Madame avait recueilli le sien de la bouche de Saint-Simon : il n'y avait point entre eux des relations suffisantes pour amener une confidence si grave4. Mais un passage des Mémoires du duc de Luijnes écrit en 17545, au temps où
1. Ici, elle énuraère les vices du personnage : ci-dessus, p. 643.
2. Comme je l'ai fait observer, si le complot avait pour but de se venger de l'exil du chevalier, celui-ci ne pouvait être présent, et les relations de son arrestation font voir qu'on l'avait fait partir pour Lyon sans le moindre répit.
3. Donc Monsieur n'aurait été ni l'auteur du complot, ni même le confident des empoisonneurs.
i. Il ne la voyait que par occasion, quelquefois à sa toilette, et il refusa même d'entrer en relations réglées quand elle le lui fit proposer, dit-il, par le duc d'Orléans : Mémoires, tomes XI, p. 205-206, et XVI, p. GU-73.