‹ Memoires de Saint-Simon (volume 3)Chapitre 59 sur 548 · Pendant le premier séjour, plutôt que pendant le second · texte numérisé non relu

Pendant le premier séjour, plutôt que pendant le second

de relever leur sainte par un si grand témoignage1. Us partirent tous trois sans dire mot2, et s'en allèrent à la Trappe, où on ne savoit rien de leur projet. M. du Charmel se mit aux hôtes à l'ordinaire dans la maison3, et M. de Saint-Louis, qui occupoit la maison abbatiale au M. de

dehors*, ne put refuser une chambre à M. Duguet, et ^euïe''5 une autre à sa béate, et de manger avec lui. C'étoit à la Trappe un gentilhomme peu éloigné de la Trappe5, qui avoit servi toute sa vie avec grande réputation, qui avoit eu longtemps un régiment de cavalerie et étoit devenu brigadier". M. de Turenne, le maréchal de Créquy, et les généraux, sous qui il avoit servi, le Moi même, sous qui il avoit fait la guerre de Hollande et d'autres campagnes, l'estimoient fort, et l'avoient toujours distingué7. Le Roi lui

1. C'est à propos d'une certaine faiblesse de Duguet pour le surnaturel que Sainte-Beuve a parle de « la Béate » dans le tome VI de Port- Roynl, p. 86-58. Nous donnerons d'amples détails sur leurs relations.

"i. Dans ce voyage, Duguet et la Béate avaient pour troisième compagnon M. de Paraza (ci-après, p. 87), et non M. du Charmel; mais celui-ci se trouva à la Trappe.

3. Dans le quartier de la maison réservé aux hôtes ordinaires.

4. M. de Bancé avait construit, pour les abbés commendataires, une maison où nous avons vu qu'il logeait sa pénitente la duchesse de Guise : tome III, p. 64. Le P. Léonard, dans ses notes sur la Trappe (Bibl. nat., ms. Fr. 24123, fol. 3), dit que M. de Saint-Louis « a fait bâtir un beau corps de logis proche la maison abbatiale, où il va de temps en temps se retirer. » Nous aurons tout à l'heure : l'Abbatial, par ellipse, pour le logis abbatial.

5. « Des pays d'entre le Perche et le comté d'Évreux, » dira-t-il dans une dernière rédaction plus étendue (tome \ de 1873, p. 333).

6. 11 a déjà parlé de lui, presque, en termes pareils, dans l'anecdote du portrait de Bancé (tome III, p. 256) ; il a (''gaiement dit une première fois ce qui va suivre, à propos des affaires de l'abbaye en 1698, tome V, p. 390 et 391, et il se répétera encore plus tard.

7. La Gazette de 1676 (p. 400) le signale pour sa belle conduite devant Bouchain, et Pellisson (Lettres historiques, tome III, p. 57 et 58) dit que, la même année, il avait été chargé des corps de grosse cavalerie lors du séjour du Boi à Heurtehise. Est-ce bien lui qui, en mai 1680, reçut des coups de bâton du brutal chevalier de Tilladet (Correspondance de Bussy, tome V, p. 121)?

donnoit une assez forte pension', et avoit conservé beaucoup de bonté pour lui. Il se trouva presque aveugle2 lorsqu'en 168{4] la trêve de vingt ans fut conclue' : cela le fit retirer du service. Peu de mois après, Dieu le toucha. Il connoissoit Monsieur de la Trappe par le voisinage, et avoit même été lui offrir ses services au commencement de sa réforme sur ce qu'il apprit que les anciens religieux, qui étoient de vrais bandits, et qui demeuroient encore à la Trappe, avoient résolu de le nover dans leurs étangs'. Il avoit conservé quelque commerce depuis avec Monsieur de la Trappe : ce fut donc là où il se retira, et où il a mené plus de trente ans la vie la plus retirée, la plus pénitente, et la plus sainte. C'étoit un vrai guerrier sans i lettres aucunes5, avec peu d'esprit, mais un sens le plus droit et le plus juste que j'aie vu à personne, un excellent cœur, et une droiture, une franchise, une vérité, une fidélité admirables. Le hasard fit que j'allai aussi à la Trappe tandis qu'ils y étoient. Je n'avois jamais vu M. Du-

1. Je ne trouve trace que d'une gratification annuelle de quatre cents livres.

i. « Il avoit eu un œil crevé du bout d'une houssine, en châtiant son cheval ; la tluxion gagna l'autre œil, qu'il fut en danger de perdre lorsque le Roi conclut celle trêve de vingt ans que la guerre de 1688 rompit. » (Tome X de 1873, p. 334.)

3. Trêve signée à Ratishonne, le 15 août 1684 : tome Y, p. 391. — Ici, il a laissé en blanc le quatrième chiffre de la date.

4. Comparez notre tome V, p. 39°2, et le tome X de 1873, p. 333- 334. Le monastère était comme caché au fond d'un vallon, par la forêt et par les collines environnantes, et, tout autour, neuf étangs rendaient impossible d'y arriver sans guide. Ce doit être vers 1662, lors de la prise de possession des religieux de l'étroite observance, que Rancé fut menacé de violences par ceux qu'il expulsait de l'abbaye. Félibien (Description de l'abbaye de la Trappe, p. il-20), le P. Léonard (ms. Fr. "24 123, fol. 3) et la Vie de l'abbé de Rancé, par le Nain, tome 1, p. 85-86, racontent en effet que M. de Saint-Louis vint au secours de son voisin avec une compagnie de cavalerie, mais que Rancé refusa toute intervention armée et dompta les mutins.

5. Lettres au pluriel, aucune au singulier. Nous avons déjà eu la même locution au tome VI, p. 196.

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guet, ni sa dévote. Elle ne voyoit personne à la Trappe, et n'y sortoit presque point de sa chambre, que pour la messe à la chapelle, où les femmes pouvoient l'entendre, joignant ce logis abbatial au dehors. Du vivant de Monsieur de la Trappe, j'y passois d'ordinaire six jours, huit, et quelquefois dix. J'eus donc loisir de voir Mlle Rose à plusieurs reprises', et M. Duguet, qui 2 ne fut pas une petite faveur. J'avoue que je trouvai plus d'extraordinaire que d'autre chose en Mlle Rose 3. Pour M. Duguet, j'en fus charmé. Nous nous promenions tous les jours dans le jardin de l'Abbatial. Les matières de dévotion, où il excelloit, n'étoient pas les seules sur lesquelles nous y en avions 4 : une fleur, une herbe, une plante, la première chose venue, des arts, des métiers, des étoffes, tout lui fournissoit s de quoi dire et instruire, mais si naturellement, si aisément, si coulamment0, et avec une simplicité si éloquente et des termes si justes, si exacts, si propres, qu'on étoit également enlevé des grâces de ses conversations7, et en même temps épouvanté de l'étendue de ses connoissances qui lui faisoient expliquer toutes ces choses comme auroient pu faire les botanistes*, les droguistes, les artisans et les marchands les plus consommés dans tous ces métiers9. Son attention, sa vénération pour Mlle Rose,

4. Une des relations qui seront analysées à l'Appendice révèle quels rapports assez étroits il y eut entre la dévote et notre auteur.

2. Qui « se dit quelquefois pour ce qui, et, dans cette acception, on dit : qui plus est, qui pis est. » (Académie, 1718.) Cet emploi était beaucoup plus fréquent au seizième siècle.

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