Louange, au singulier, dans le manuscrit
absolument encore qu'elle nefaisoiten France, puisqu'elle1 n'auroit besoin d'aucun détour, mais seulement de commander; enfin, qu'elle ne pouvoit atteindre ce degré de puissance que par la sienne, qui n'auroit et ne pouvoit espérer d'autre appui, au lieu que les ambassadeurs se gouverneroient par le ministère de France, lesquels, les uns et les autres, agiroient directement du Roi au ministère d'Espagne, et indépendamment d'elle, qui ignoreroit même la plupart des choses et ne seroit au fil de1 rien2, ni en état d'influer en rien que par des contours longs et incertains sur les choses seulement qu'elle apprendroit du Roi même. Mme de Maintenon, dont la passion étoit de savoir tout, de se mêler de tout, et de gouverner tout, se trouva enchantée par la sirène3. Cette voie de gouverner l'Espagne sans moyen4 de ministres lui parut un coup de partie. Elle l'embrassa avec avidité, sans comprendre qu'elle ne gouverneroit qu'en apparence, et feroit gouverner Mme des Ursins en effet, puisqu'elle ne pourroit savoir rien que par elle, ni rien voir que du côté qu'elle lui présenteront . De là cette union si intime entre ces deux si importantes femmes, de là cette autorité sans bornes de Mme des Ursins, de là la chute de tous ceux qui avoient mis Phillipe V sur le trône, et de tous ceux dont les conseils l'y pouvoient maintenir, et le néant de nos
1 . De, écrit une première fois en fin de la dernière ligne de la page 4&4 «lu manuscrit, est répété au commencement de la page 405.
2. Cette locution : au fil de rien, a été citée par Littré, Fil 16°.
3. Il écrit : Syrene. — Sainte-Breuvc, qui a consacré à Mme des Ursins, on 1852, deux articles successifs (Causeries du lundi, tome V, p. 319- 350), l'estimait bien supérieure à Mme de Maintenon et rejetait les accusations portées par Saint-Simon d'après Louville, et qu'on trouveia plus violentes encore dans la correspondance reproduite ci-après.
A. Moyen, au sens de canal, comme quinze lignes plus loin.
5. Comparez la suite des Mémoires, éd. 1873, tomes XI, p. 75, XII. p. 126, 127 et 138. Sur ce point encore, M. Gefï'roy s'est inscrit contre l'interprétation de Saint-Simon. Sans se désintéresser de rien, dit-il, Mme de Maintenon ne fut que l'intermédiaire entre le Roi et Mme dftft Ursins, et elle ne profita point de ce rôle pour son intérêt personnel.
Philippe V.
ministres sur l'Espagne' et de nos ambassadeurs en Espagne, dont aucun ne s'y put soutenir qu'en s'abandonnanl sans réserve à la princesse des Ursins. Telle fut son adresse, et telle la foiblesse du Roi, qui aima mieux gouverner son petit-fils par la reine, que de le conduire directement par ses volontés et ses conseils en se servant du canal naturel de ses ministres.
Ce grand pas fait, et l'alliance intime et secrète conclue Caractère entre ces deux femmes pour gouverner l'Espagne, il fallut PW1?| faire tomber le roi d'Espagne dans les mêmes filets : la nature y avoit pourvu, et un art alors nécessaire a voit achevé2. Ce prince3, cadet d'un aîné vif, violent, impétueux . J plein d'esprit, mais d'humeur terrible et de volonté outrée, je le dis d'autant plus librement qu'on verra dans la suite le triomphe de sa vertu, ce cadet, dis-je, avoit été élevé dans une dépendance, une soumission, nécessaires à bien établir pour éviter les troubles et assurer la tranquillité de la famille royale. Jusqu'au moment du testament de Charles II, on n'avoit pu regarder le duc d'Anjou que comme un sujet pour toute sa vie, qui, plus il étoit grand par sa naissance, plus il étoit à craindre sous un frère roi tel que je viens de le représenter, et qui, par conséquent, ne pouvoit être trop abaissé par l'éducation et duit* à toute patience et dépendance. La suprême loi, qui est la raison d'État, demandoit cette préférence, pour la sûreté et le bonheur du Royaume, sur le personnel5 de ce prince cadet. Son esprit, et tout ce qui en dépend fut donc rae-
i. Sur l'Espagne, en interligne. — 2. Membre de phrase en interligne.
3. Comparez d'autres portraits dans la suite des Mémoires, tomes XV, p. 304-302, XVII, p. 349-350, et XVIII, p. 207-240, et les rapports faits sur ce prince par l'ambassadeur vénitien, par Louville ou par Vittement (nos tomes VIII, Appendice, p. 570 et 575, IX, p. 404-405, X, p. 438 et suivantes), ou par Tessé, plus tard (recueil Rambuteau, p. 496-199 ) .
4. Duire, accoutumer, façonner, est un terme bas, disait V Académie de 1748. La Fontaine l'employait au neutre, dans le sens de convenir à. La Gazette de 1633 parle (p. 332) de faucons « duits à la proie. »