‹ Memoires de Saint-Simon (volume 4)Chapitre 36 sur 556 · Ce qui précède, depuis // ressembloit, est en interligne · texte numérisé non relu

Ce qui précède, depuis // ressembloit, est en interligne

9. Mme de la Fayette rapporte que, nommé chevalier des ordres, « il ne remercia que M. de Louvois et recommanda au courrier de lui dire

débauches grecques, dont il ne prenoit pas la peine de se cacher1 et accrochoit de jeunes officiers, qu'il adomestiquoit2, outre de jeunes valets très bien faits, et cela sans voile, à l'armée et à Strasbourg; glorieux jusqu'avec ses généraux et ses camarades et ce qu'il y avoit de plus distingué, pour qui, par un air de paresse, il ne se levoit pas de son siège; alloit peu chez le général, et ne montoit presque jamais à cheval pendant les campagnes; bas, souple, flatteur auprès des ministres et des gens dont il croyoit avoir à craindre ou à espérer, dominant sur tout le reste sans nul ménagement : ce qui mêloit ses compagnies et les esseuloit3 assez souvent. Sa grosse tête sous une grosse perruque, un silence rarement interrompu, et toujours en peu de mots, quelques sourires à propos, un air d'autorité et de poids, qu'il tiroit plus de celui de son corps et de sa place que de lui-même, et cette lourde tête, offusquée4 d'une perruque vaste, lui donnèrent la réputation d'une bonne tête, qui toutefois étoit meilleure à peindre par le Rembrandt5 pour une tête forte, qu'à consulter. Timide de cœur et d'esprit, faux, corrompu dans le cœur comme dans les mœurs, jaloux, envieux, n'ayant que son but, sans contrainte des moyens pourvu qu'il pût se conserver une écorce de probité et de vertu

en même temps que, si l'Ordre l'empêchoit d'aller au cabaret et tels autres lieux, il le lui renverroit. »

1. Voyez une anecdote dans le Journal de Barbier, tome I, p. 445.

2. Vieux mot, que les dictionnaires ne relèvent plus que dans Saint- Simon ; mais je la trouve dans une lettre de Philippe de la Hoguette, 3 avril 1637.

3. Littré cite cet exemple à'esseuler, mais sans explication.

4. Offusquer, « empêcher de voir et empêcher d'être vu » (Académie, 1718).

5. Hermanszoon Van Ryn Rembrandt (Saint-Simon écrit ici : Rheinbrand; Rhinbrand, dans l'Addition, p. 379), le grand peintre hollandais de portraits et d'intérieurs, né en 1608, mort en 1669. Il avait rompu avec les traditions italiennes pour se donner tout entier à la magie des couleurs et à la vigueur de l'expression, avec un relief extraordinaire des objets.

feinte, mais qui laissoit voir le jour à travers, et qui cédoit même au1 besoin véritable ; avec de l'esprit et quelque lecture, assez peu instruit, et rien moins qu'homme de guerre, sinon quelquefois dans le discours; en tout genre, le père des difficultés, sans trouver jamais de solution à pas une; fin, délié, profondément caché, incapable d'amitié que relative à soi, ni de servir personne, toujours occupé de ruses et de cabales de courtisan, avec la simplicité la plus composée que j'aie vue de ma vie; un grand chapeau clabaud2 toujours sur ses yeux, un habit gris dont il couloit la pièce à fonds3, sans jamais d'or que les boutons, et boutonné tout du long sans vestige de cordon bleu, et son Saint-Esprit4 bien caché sous sa perruque; toujours des voies obliques, jamais rien de net, et se conservant partout des portes de derrière; esclave du public, et n'approuvant aucun particulier5. Jusqu'en6 1710 il ne venoit à Paris et à la cour que des moments, pour se conserver les amis importants qu'il se savoit ménager. A la fin il s'ennuya de son Alsace, et, sans en quitter le commandement, moins encore les appointements, car, avec une grande dépense que sa vanité et ses voluptés tiroient de lui, il étoit avare, il trouva le moyen de venir demeurer à Paris pour travaillera sa fortune7. Sous un masque d'indifférence et de paresse8, il brûloit d'envie

Page 1