Bâville en Languedoc
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13 juin 1718. — Bâville, fils et frère cadet du premier président et du président de Lamoignon, fut toLite sa vie un personnage en France. C'étoit un bel esprit en tout genre, vaste et lumineux, mais, avec cela, juste, précis, et conduit par un grand sens et une capacité extraordinaires, qui le rendoit très laborieux parla facilité avec laquelle il travailloit. C'étoit aussi le meilleur et le plus serviable ami, et de gens et de race, le plus dangereux et le plus implacable ennemi, et dans la même étendue, et le rémunérateur le plus attentif de tout bien et de tout mal, et qui, pour toutes ces choses, et surtout pour son autorité et sa fortune, ne s'embarrassoit pas des moyens, mais très soigneux de les cacher pour sa réputation. 11 se l'acquit telle, qu'il passa rapidement à l'intendance de Languedoc, que toute autre puissance y disparut devant la sienne, qu'il y décida tout, et qu'en roi absolu il y régna trente ans de suite avec un pouvoir despotique, et sans être jamais barré ni dédit de rien par la cour. Les ministres, qui l'y craignoient, n'étoient occupés, à son égard, qu'à l'empêcher d'y venir et d'y entrer
1. Saint-Simon a appliqué à Mme de Thuisy, morte en 1717, cette Addition, qui se rapporte à Mme de Toisy. S'en étant aperçu après coup, il a ajouté à la suite de l'Addition cette note : « C'est Mme de Thoysy, et non Mme de Thuisy, qui a fait ce don aux Noailles, laquelle n'étoit point sœur des Caumartins, qui est celle dont il s'agit ici. »
dans le ministère, où il les auroit tous effacés et subjugués, et, pour cela, le faisoient regarder au Roi comme d'une nécessité absolue à gouverner le Languedoc, où ils le rendoient eux-mêmes le maître de tout, pour lui ôter l'envie de changer cet empire tout établi contre des espérances incertaines et dangereuses de monter plus haut en revenant à Paris. Il le sentoit, et. se contentoit sagement de son partage au point où il l'avoit poussé1. Sa surdité, qui le prit d'assez bonne heure, lui en fut encore une raison, et dont les ministres surent faire usage; elle augmenta toujours, tellement que, les dix ou douze dernières années qu'il fut en Languedoc, il mettoit deux pièces de son appartement entre la sienne et celle où étoient ses gens ou ceux qui l'attendoient, toutes les fois qu'il falloit parler à quelqu'un en particulier. Enfin, après avoir détruit et fait mourir le cardinal Bonsy, dominé tous les commandants, dont aucun ne subsistoit qu'autant qu'il le vouloit bien, et ne faisoit pas la moindre chose sans son attache, régenté le parlement de Toulouse à baguette, conduit les états par la lisière, et régné en plein sur chacun, quel qu'il fût, et sur la totalité de cette grande province, il n'en sortit que sur ses instances réitérées. Accablé de goutte et de surdité, il revint à Paris, où il y avoit plus de trente ans qu'il n'avoit mis le pied, et où il ne connoissoit presque plus personne; hors d'état de former de nouvelles liaisons par son âge et ses infirmités, il s'enterra dans sa famille, où l'ennui le consuma bientôt. Son fils, qu'il avoit fait conseiller d'État, lui dut de n'avoir pas été plus que perdu pour des affaires affreuses qu'il se fit dans son intendance de Guyenne; sa bêtise, sa brutalité et son avarice n'empêchèrent pas, dans les suites, Peletier des Forts, qui avoit épousé sa sœur, de le faire conseiller au conseil royal des finances et de prendre en lui, étant contrôleur général, une confiance qui le perdit, et qui ne toucha pas à la fortune de celui qui mérita de la perdre, et pis, cette fois après d'autres. Et voilà le monde et ses révolutions! 11 ne faut pas oublier que Bâville fut l'inventeur de la capitation et de beaucoup d'autres pareilles inventions d'argent. 11 l'avoit proposée et pressée du temps que le chancelier de Pontchartrain avoit les finances, qui rejeta avec horreur un impôt trop facile à pousser aussi haut qu'on voudroit et à faire durer toujours. D'autres temps et d'autres ministres y ont été plus favorables, et Bâville en recueillit tout le gré : plaise à Dieu qu'il n'en ressente pas tout le poids!