Le cardinal Bonsy
(Pages 131-135.)
16 juillet 1703. — Le cardinal Bonsy est peut-être le plus grand exemple qu'on ait. vu de l'empire des intendants. Ces Bonsy sont Florentins, alliés aux Médicis, et en emplois distingués depuis plusieurs siècles. Catherine de Médicis, dont le mariage avoit été négocié par uu Bonsy évèque de Terracine, de la part du Pape son oncle, en amena en France; elle en fit un évêque de Béziers, et un autre fut tué devant Amiens, qu'elle protégeoit dans les armes. Un autre Bonsy, qui lui succéda dans cet évêché, fit le mariage d'Henri IV et de Marie de Médicis, laquelle obtint pour lui le nouveau titre de son grand aumônier, et ce n'est qu'à cette époque qu'a commencé cette charge, l'unique qui porte le nom de grand chez la Beine. Henri IV lui procura, en 4611, le chapeau de cardinal de Paul III, c'est-à-dire un an après sa mort; mais il l'avoit nommé, et la Reine régente eut soin de faire valoir cette nomination. Deux autres Bonsy lui succédèrent dans ce même évêché, et enfin le dernier cardinal Bonsy l'eut aussi après eux, d'où il passa à Toulouse, et enfin à Narbonne, grand aumônier de la reine Marie-Thérèse. Il fit le mariage peu heureux d'une fille de Gaston avec le feu Grand-Duc, alla ambassadeur à Venise, puis deux fois en Pologne, d'où il rapporta la nomination au cardinalat du roi Casimir, qu'il avoit empêché d'abdiquer, et qui ayant abdiqué depuis son retour, on le renvoya pour l'élection de Michel Wisniowiecki, dont il vint à bout. Il fut cardinal, en 1672, de Clément X, et s'est trouvé depuis en plusieurs conclaves et négociations à Rome. C'étoit un homme charmant par l'agrément de son esprit, la douceur et la finesse de ses manières, sa politesse, sa bonté et sa magnificence. Le Roi l'aimoit et Festimoit avec une grande distinction, et il faisoit les délices des lieux où il se trouvoit. Il fut longtemps maître absolu du Languedoc, moins pour sa dignité de président-né des États, rehaussée de la faveur et de la pourpre, que par l'amour de la province, dont il avoit les cœurs, et sa capacité dans les affaires. Comme il n'avoit point, ou trop peu de patrimoine, il avoit marié sa sœur à M. de Castries, un des barons des états et gouverneur de Montpellier, à qui il procura l'Ordre dès la promotion de 1661. Bâville, cadet du feu premier président de Lamoignon, vint intendant en Languedoc, et peu à peu y voulut être le maître. C'étoit une tête de fer, beaucoup d'esprit, de savoir et de capacité, de travail et d'industrie, d'un manège infini, et à qui rien ne coûtoit pour venir à bout de ce qu'il avoit résolu. La révocation de l'édit de Nantes et les dragonnades qui suivirent lui ouvrirent un vaste champ de faire sa cour. Il n'en perdit aucune, saisit les ministres, et, quand il se vit bien appuyé, il comprit qu'en renversant le cardinal Bonsy, rien ne s'opposeroit plus à sa toute-puissance : aussi fit-il contre à son égard, de ruse d'abord, de plaintes après, à découvert ensuite.
La guerre devint à partis formés, et implacable de la part de Bâvillo, qui savoit aimer et haïr, et ne jamais oublier. Enfin, après avoir bien lassé le cardinal et l'avoir longuement nourri de dégoût, il lui procura un éclat qui l'accabla. 11 avoit été beau et galant, et la vérité est qu'une Mme de Ganges pouvoit beaucoup trop sur lui. Ce nom est fatalement célèbre en amour dans cette province, et les mesures n'étoient pas même gardées. Bâville prit le Roi par la conscience sur cet article ; il obtint enfin un ordre d'enlever cette dame, après avoir procuré au cardinal plusieurs avis de la cour très mortifiants, mais qui n'avoient pu l'en séparer. Bâville fit exécuter cet ordre avec tout l'éclat qu'il y put mettre, et le cardinal en tomba dans un désespoir qui attaqua sa santé. Il crut faire bouclier de la protection de M. du Maine, gouverneur du Languedoc, et maria son neveu à une fille du duc de Vivonne, frère de Mme de Montespan. M. du Maine fit le mariage. Elle n'avoit rien : la protection et les promesses furent la dot, qui, l'affaire faite, s'en alla en fumée. Le mal caduc fut la suite et l'effet des cuisants déplaisirs du cardinal, qui se vit toujours aimé, mais déchu de tout crédit dans la province où il avoit si longuement régné, et tous ses serviteurs et ses amis ou désertés, ou en proie aux coups redoublés de Bâville. 11 fit quelques voyages à la cour, où il n'étoit plus rien de ce qu'il avoit été, et, en dernier lieu, [obligé?] de ne sortir pas de sa chambre sans son médecin et son aumônier, en cas d'accident subit, qui étoient fréquents et qui l'avoient comme hébété.