‹ Memoires de Saint-Simon (volume 4)Chapitre 425 sur 556 · Ainsi écrit, pour Keroualle · texte numérisé non relu

Ainsi écrit, pour Keroualle

Camaldules, qui, assez peu discrètement, lui demanda ce qu'il faisoit là. « Ce que je fais, dit-il tout franchement, voulez-vous le savoir ? Je m'ennuie. Mais c'est ma pénitence, et je me suis assez bien diverti toute ma vie pour m'ennuyer présentement. » C'étoit un homme magnifique, galant, et fort de plaisir, et qui avoit de la grâce à tout. Il y a de lui, entre mille, une histoire excellente. On voloit fort en ce tempslà dans Paris et sur les chemins. Il s'en alloit à Saint-Germain avec M. Courtin, autre conseiller d'État, fort dans le grand monde et fort connu par ses ambassades. Viennent des voleurs, le pistolet à la main, qui les arrêtent du côté de M. Fieubet. Ces Messieurs ne se le font pas dire deux fois, et donnent leurs montres, leurs bourses et ce qu'ils avoient, et se défont des voleurs. Comme le carrosse commençoit à marcher, et que Fieubet n'étoit pas encore bien revenu de l'aventure, voilà Courtin qui tire une autre bourse de ses chausses, et qui la montre à Fieubet pleine d'or. « Voilà pourtant, dit-il, ce que m'a valu mon bon jugement, et qu'ils s'y soient pris par votre côté ; car, tout d'abord, j'ai eu le temps de la couler dans mes chausses, et, Dieu merci ! ils ne nous ont pas fouillés. » Au même instant, Fieubet, pour toute réponse, se jette à la portière et crie de toute sa force : « Messieurs, Messieurs! » et rappelle les voleurs qui ne s'éloignoient guères qu'au pas. Courtin, bien étonné, lui demande ce qu'il prétend faire et après qui il crie, et, dans le moment, il revoit les voleurs. « Arrête! Arrête! » crie Fieubet au cocher; puis, s'adressant aux voleurs : « Messieurs, leur dit-il, je vois à vos manières que vous êtes d'honnêtes gens, qui êtes dans le besoin, et qui en usez le plus galamment du monde, ne fouillant point et croyant les gens sur leur parole. Monsieur que voilà, en montrant Courtin, vous a escroqués; je ne veux pas en être complice. Cherchez bien, sur ma parole, et vous n'y perdrez pas vos peines. » Courtin, confondu, avoit encore sa bourse sous ses mains, et les voleurs, aussi surpris, mais plus aises que lui, la lui prirent, remercièrent Fieubet, et rirent beaucoup d'un nouveau gain si plaisamment fait. Courtin ne pouvoit revenir : l'étonnement, la peur, l'indignation, la douleur le rendirent muet. L'aventure devint publique par Fieubet même, en arrivant à Saint-Germain, et les plaisanteries que Courtin essuya le mirent plus en colère que la perte de son argent, et le rendirent difficile à raccommoder. A la fin, les amis communs y parvinrent, et il n'y parut bientôt plus entre eux deux.

513. Oraison funèbre de Fieubet par Vabbé Anselme. (Page 352.)

10 septembre 1694. — On a vu ci-dessus, tome1, qui et quel étoit M. Fieubet, que l'ennui tua en trois ans dans sa retraite des Camaldules. L'abbé Anselme, qui, de précepteur de M. d'An tin, devenoit

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