Louville au duc de Beauvillier
« A Madrid, ce 27e janvier 1703.
« Quoique la voie du courrier de M. de Torcy soit sûre, à ce que je crois, et que je ne puisse m'imaginer qu'on fût assez hardi pour faire dévaliser ou assassiner ses courriers, il y a cependant des choses qui regardent le Roi qu'on ne peut se résoudre d'écrire sans chiffre. Je ne sais comment on prendra cette affaire-ci au lieu où vous êtes ; mais, si le Roi ne prend de promptes mesures pour tirer le roi catholique de l'esclavage où il est, il est perdu. Premièrement, il faut ôter Mme des Ursins : il n'y a pas, sur cela, à délibérer ; et exiler au moins Medina-Celi, parce que c'est le plus haut huppé et le plus insolent ; mais la question sera de le persuader au roi d'Espagne, car le roi de France ne le peut pas exiler. Il faut donc faire les choses l'une après l'autre; et, si vous me demandiez mon avis, voilà comme je me conduirois, car je suppose prouvé qu'il faut ôter Mme des Ursins, et, si l'on en doute encore après ce que nous avons mandé, je le prouverai de reste. Je commencerois donc, je parle du Roi notre maître, par écrire une lettre à cheval au roi son petit-fils, et encore une bien plus forte à la reine sa petite-fille, dans laquelle il ne parût point que je voulusse gouverner l'Espagne, car, certainement, ils la montreront aux Espagnols, mais seulement agir de concert, pendant cette guerre, pour le bien de la cause commune; et je ferois entendre que c'est bien la moindre chose que de me borner à avoir un homme de confiance dans les conseils du roi d'Espagne, pour être sûr des résolutions qu'ils prendront; et je leur marquerois très fortement, à l'un et à l'autre, que, comme je me ruine uniquement pour eux contre toute sorte de bonne politique, je les abandonnerai sans miséricorde, s'ils ne prennent l'un et l'autre, avec le cardinal d'Estrées, qui est mon homme de confiance, toutes les mesures nécessaires3 pour notre défense commune; et je leur demanderois, pour première marque de confiance, de renvoyer Mme des Ursins pour leur avoir donné de mauvais conseils par des vues d'ambition particulière, et que, la reine étant trop jeune