‹ Memoires de Saint-Simon (volume 4)Chapitre 512 sur 556 · Ci-dessus, p. 331, note · texte numérisé non relu

Ci-dessus, p. 331, note

"2. Sur le feuillet de garde de cette minute, comme sur la minute de la lettre du 12 octobre 1702 donnée dans notre tome X, p. 443, le marquis du Roure a mis cette rubrique : « Lettre capitale, qui n'est pas seulement à extraire, mais presque entièrement à copier, où l'on voit la situation des affaires de l'État et de la cour passer entre les mains de la reine d'Espagne et de Mme des Ursins. » Cependant le marquis n'a donné que des fragments soudés ensemble des trois premières pages dans les Mémoires secrets, tome I, p. 376-379.

3. Cette première page a seule été reproduite, à peu près conforme à la minute, dans les Mémoires secrets.

pour gouverner elle-même, bien loin de pouvoir gouverner le roi ni l'État, je lui enverrois une autre Françoise de toute satisfaction, pour lui inspirer des sentiments plus convenables à nos intérêts communs. J'avoue que cet éclat est grand; mais1, outre que celui de rappeler M. le cardinal d'Estrées et tous les François n'est pas moins grand, c'est que tout est perdu pour la France, si l'on ne le fait pas; car vous devez compter que les Espagnols attendent pour voir si l'on mollira ou non, et que, si l'on n'est pas ferme en cette occasion, vous n'obtiendrez jamais rien en Espagne. En offensant la reine à demi, vous n'en serez pas mieux avec elle, et c'est l'offenser à demi, et plus qu'à demi, que de ne pas rappeler le cardinal d'Estrées et tous les François; car vous voyez bien que la haine qu'elle a n'est pas personnelle contre le cardinal d'Estrées, qu'elle n'a jamais vu, et qui est ami intime de Madame Royale, sa grand mère. Elle en veut donc à tous les François, plus ou moins à mesure qu'ils approchent plus ou moins de la personne du roi, et la reine, ainsi que la princesse, ont si bien compris qu'elle ne gouvernera pas absolument tant qu'il y aura des François ici, qu'ils ont résolu de n'en souffrir aucun. Elle sent que son mari est un imbécile, qui ne pense et ne veut rien par lui-même, et qu'il n'est question que de le tenir enfermé pour lui faire dire, écrire et penser tout ce qu'on voudra. 11 faut donc le tenir absolument, et ne pas souffrir que la reine le tienne, puisque, si elle le tient, ce sera M. le duc de Savoie qui gouvernera l'Espagne, comme il la gouverne actuellement ; et je connois assez le roi pour vous assurer que, si la reine ou Monsieur son beaupère veulent, entre ci et un an, quand il n'y aura plus de François ici, lui faire faire un traité avec l'Angleterre, la Hollande et l'Empereur contre la France, avec la cession des Pays-Bas et tout ce qu'ils voudront pour leur commerce, il le fera sans hésiter, sans répliquer, et pourtant sans le vouloir. Voilà la raison pour laquelle on s'est si fort acharné contre tous ceux qui avoient sa confiance, et j'ose vous dire principalement contre moi. Je serois déjà tué et empoisonné, si on avoit cru qu'en me tuant et en m'empoisonnant, il n'y en eût pas eu d'autres à tuer et à empoisonner. Il ne faut jamais avoir ici pour (?) un seul François, mais plusieurs de chaque espèce, tant auprès du roi que de la reine, et, si l'on ne veut pas prendre ce parti-là, il n'y a qu'à tout abandonner, garder ce que l'on pourra par un bon traité pour le dédommagement de la guerre, et faire la paix à quelque prix que ce soit. Et voilà l'extrémité où nous réduit une malheureuse Françoise, qui veut, par son ambition particulière et de gaieté de cœur, désunir les deux nations et donner à un prince françois une aversion extraordinaire pour la France. Comptez que, malgré toute la dépendance avec laquelle le roi se laisse gouverner par la reine, si je pouvois lui parler une

1. Les sept lignes qui suivent ont été également reproduites, à la suite du premier fragment, sans que rien marque la suppression des six lignes d'entre-deux.

demi-heure par jour en particulier, et que je fusse soutenu par la France, je ferois échouer tous ses desseins, et l'obligerois à prendre tous les partis raisonnables1. Mais c'est un personnage que je n'ai guère envie de faire; car vous me donneriez deux millions d'or et dix-huit grandesses pour rester en Espagne dans la situation présente, que je n'y demeurerois pas, car je crois que les peines que je sens sont immédiatement après celles de l'enfer. N'allez donc pas croire, je vous supplie, Monsieur, que je puisse rester en Espagne, et il ne faut songer qu'aux moyeus les moins mauvais pour en sortir. Croira-t-on au moins, à présent, que j'étois utile au roi, après la conduite qu'il tient depuis qu'on me l'a ôté? Les grands et M. de Savoie le gouvernoient-ils l'année passée, quand j'étois tout seul auprès de lui, et ne faisoit-il pas tout ce qu'il plaisoit à la France? Et cependant, parce que je ne me vantois de rien, et que je ne voulois pas révéler sa turpitude, bien loin de m'en savoir quelque gré, on a fait ce qu'on a pu pour me chasser. Si j'osois appliquer les paroles de Jésus-Christ à un sujet aussi indigne que je le suis, je dirois volontiers : Popule meus, quid feci tibi? Je ne sais à présent si l'on aimera mieux que Mme des Ursins fasse ses lettres que moi ; mais je sais bien que ce n'est pas le sentiment de M. le cardinal d'Estrées, et l'on avoit bien ses raisons quand on vous mandoit de Madrid qu'il ne falloit pas que je les fisse. Souvenez-vous toujours, et n'oubliez jamais qu'il faut que ce soit quelqu'un qui les fasse, et prenez vos mesures sur ce pied-là. Je suis à présent tellement hors de toute mesure avec le roi, que je ne suis pas seulement à portée de vous faire avoir une lettre pour votre grand maître, tant que ceci durera. L'abbé d'Estrées et moi, lui en avons parlé quatre ou cinq fois : il dit toujours que oui ; mais il n'en fait rien, et il ne le fera pas, car il n'ose me la faire écrire, et encore moins à Mme des Ursins. Appliquez, Monsieur, ce que je vous dis pour cette lettre aux grandes et aux plus petites choses, comme l'affaire de Duport et de l'homme de M. de la Rochefoucauld que vous voulez mettre auprès du roi; car rien de tout cela ne se peut faire à présent. Au surplus, je vous renvoie, Monsieur, à la lettre que je me donne l'honneur d'écrire à M. le marquis de Torcy, pour tout ce qui s'est passé depuis ma dernière, et comptez certainement que Mme des Ursins n'auroit point souffert que les mousquetaires fussent venus à Madrid, où nous les attendons dans quatre jours, si elle n'avoit espéré faire donner cette compagnie-là à son neveu. On veut aussi renvoyer incessamment la meute, la musique et une partie de la bouche, et, si Mme des Ursins a le dessus, cela, et tout le reste certainement, s'en ira. Comptez, Monsieur, qu'on ne sauroit trop faire venir ici de troupes flamandes ; en y mettant des officiers bien choisis, on en seroit absolument le maître, et on pourroit envoyer à la place des troupes qu'on lèvera ici. Ce que je crains le

1. Ces deux dernières phrases ont été à peu près textuellement reproduites dans les Mémoires secrets, qui ne vont pas plus loin.

plus est que, si on rappelle la princesse des Ursins, elle n'obéisse pas, et qu'on ne sache comment faire pour l'y contraindre, ayant le roi et la reine dans sa poche. Je voudrois bien que votre santé pût vous permettre de venir ici passer deux mois ; vous y seriez bien utile pour ramener l'esprit du roi et pour parler ferme au roi et à la reine, et à tous ces gens-ci, de la part du Roi1.

« Je viens de recevoir un petit billet de Mme la duchesse de Reauvillier, qui me mande m'avoir écrit par une autre voie ; mais je n'ai point encore reçu cette lettre. Je suis à présent hors d'état, et jusqu'à ce que les choses changent, de rendre service à mon ami, non plus qu'au gendre. Je suis bien fâché que Puységur ne vienne point ici; il y auroit été bien utile, en supposant que les choses doivent changer. Je voudrois bien que Mme la duchesse me fit savoir réellement, et de fait, si elle a reçu les deux mille cinq cents louis d'or du billet du roi; cela est de conséquence avant que de les délivrer, dans les conjonctures présentes, et je ne donnerai pas un sol jusqu'à ce que je sache que non seulement on les y a promis, mais qu'elle lésa reçus effectivement. Je la supplie aussi très instamment de m'envoyer au plus tôt les arrêtés et autres modèles de pièces nécessaires, tant pour sa sûreté que celle de M. le Fèvre et la mienne, afin que je les fasse écrire et signer au roi. Si je le peux, vous en sentirez bien la conséquence. Il ne seroit peut-être plus à temps d'y revenir, et l'on me feroit des affaires sur cela avec beaucoup plus d'apparence que sur l'affaire des mulets, dont je ne me confesserai pas non plus que de celle-là, étant très sûr que je n'ai assurément point de bien qui m'oblige à restitution, non pas même tant qu'il m'en entreroit dans l'œil. Je ne doute nullement qu'on ne vous ait envoyé Vazet, comme je le mande à M. de Torcy par la dépêche que je lui envoie, qui ne partira pas par cette voie, parce qu'elle n'est pas chiffrée, et que je lui enverrai par son courrier. Voilà l'homme important à qui le roi a mieux aimé donner sa confiance qu'à moi, quoique Monsieur le cardinal le lui ait suggéré! On l'a fait partira son insu, comme le dépositaire de la reine et de Mme des Ursins : ce qui doit faire un bon effet à votre cour, pour peu qu'on y pense sensément; car ces manèges obscurs confiés à de la canaille ne devroient pas plaire, et je suis bien sûr que, si je me trouvois en une pareille circonstance, je serois certainement pendu. Rien ne marque mieux le peu de sens qu'ont ceux qui conduisent cette intrigue, que de voir la confiance qu'ils ont en de pareilles gens ; car ce Vazet est un très grand fripon, qui n'a ni sens, ni probité, ni secret, je le sais par expérience, même contre ceux qu'il sert. On donne ici, sur son compte, une scène ridicule, car on le fait passer pour malade. La princesse des

1. Ici, la phrase suivante a été biffée sur la minute : « Je finis, Monsieur, par vous assurer que Mme des Ursins est la plus méchante femme du monde et la plus dangereuse pour la France, et que ceux qui ont cru qu'il falloit qu'elle gouvernât, et la reine aussi, ont été dans une grande erreur. »

510 APPENDICE Vil.

Ursins lui envoie des bouillons, et, de trois heures en trois heures, savoir de ses nouvelles, lorsque tout le monde sait qu'il est bien loin d'ici. C'est la môme scène qui se passaàl'égard de M. deTessé, lorsque M. de Catinat envoyoit savoir de ses nouvelles; mais le cas étoit plus important.

« Je ne sais ce qui arrête ici au sujet de l'Amirante; mais je sais, à n'en pouvoir douter, que la cabale prédominante, à la tête de laquelle le roi, la reine et Mme des Ursins sont, est la même que la sienne, et qu'une partie des tracasseries que l'on fait est pour le sauver. Ce sont des voies impuissantes dont les grands d'Espagne savent se servir à merveille, et l'on n'en vient à bout que par frapper fortement.

« Vous ne sauriez imaginer, à moins que d'être ici, de quelle conséquence il est de faire faire le procès à cet homme-là, comme le conseil de Castille le veut avec grande raison, et même qu'on lui coupe la tête por detras, comme à un traître. Cette circonstance est essentielle pour faire impression parmi des peuples chez qui le nom de rebelle fait hor reur. Mais souvenez-vous, Monsieur, que, dès qu'il sera condamné, il faut le faire demander au roi de Portugal en vertu d'un traité fait entre les rois d'Espagne et le roi Emmanuel, par lequel ils se rendent réciproquement les traîtres ou fugitifs, et, avant que de l'avoir fait demander, il faut mettre ici sa tête [à prix] et envoyer des gens d'ici, qu'on trouvera à milliers, à Lisbonne, pour le faire tuer, supposé que le roi de Portugal le refuse. C'est comme cela qu'on se fait craindre en ce pays-ci, et, plût à Dieu! fût-il quatre fois plus accrédité qu'il ne l'est en ce pays-ci, parce que le coup en seroit plus éclatant. Il faut aussi tomber rudement sur Mcdina-Celi, et vous ne sauriez croire jusqu'à quel point votre gouvernement est décrié par la mollesse avec laquelle on en a usé, tant à Naples qu'ici, depuis l'avènement du roi à la couronne d'Espagne. Je ne vous parle point en mon nom, mais au nom de tous les gens bien intentionnés et du public, qui est plus dévoué au roi qu'on ne l'est à Paris, et il n'y a rien du tout à craindre. Au nom de Dieu ! Monsieur, si vous aimez le Roi, l'État et le roi d'Espagne, faites tuer l'Amirante dans le milieu de Lisbonne après qu'il sera condamné, châtiez cruellement Medina-Celi et deux ou trois de ses principaux complices, tous des plus haut huppés, par des exils et autres choses encore plus sévères, faites chasser au plus tôt Mme des Ursins, empêchez que la reine ne se mêle des affaires, mettez auprès du roi des gens sûrs et affectionnés, et soyez sûr que, dans dix ans, les deux rois seront maîtres de l'Europe ; et, si vous ne le faites pas, je vous demande, pour toute grâce, de garder cette lettre, afin que vous voyiez ce qu'il vous arrivera d'une conduite opposée, qui est, autant que j'en puis juger, celle qu'on tiendra. Vous serez peut-être bien surpris de savoir que M. de Blécourt, à qui j'ai fait donner deux mille écus de pension sa vie durante, m'a rendu mille mauvais offices, tant auprès des Espagnols, de Mme des Ursins, qu'en France. Je n'aurois jamais cru un gentilhomme picard capable d'une pareille noirceur, et cela me fait

comprendre qu'il y a ici une cabale, qui apparemment est celle du cardinal Portocarrero, qui veut avoir M. d'Harcourt; et je ne sais si celle de Mme des Ursins, pour se défaire du cardinal d'Estrées dans le moment, ne s'y joindroit pas, sauf, après, à tâcher de perdre M. d'Harcourt, car tous ceux qui connoissent S. A. disent que sa politique est de commencer par perdre ses ennemis, et ensuite ceux dont elle s'est servie pour les perdre.

« Le cardinal d'Estrées craint que, si Ton faisoit venir ici Madame Royale, ce qu'il croit qui seroit très bon, M. de Savoie ne lui ôtât ses pensions, parce qu'il appréhenderoit plus sa mère ici que qui que ce soit au monde; mais, d'un autre côté, on se flatte que l'envie qu'il a de s'en défaire le feroit peut-être passer par-dessus toutes autres considérations. On vous envoiera, je crois, incessamment le courrier de M. le marquis de Torcy; mais, en attendant, je vous prie de faire part de ceci à Mme la duchesse de Beauvillier et à M. le marquis de Torcy. »

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