Louville au duc de Beauvillier
« A Madrid, ce 22e lévrier 1703.
« Vazet est revenu. De la façon qu'il m'a parlé, il croit sa mai
tresse perdue. J'ai su bien des choses, par lui, bien extraordinaires, que je ne savois pas encore, car c'est un grand parleur, et qui est aussi prêt de trahir ceux qui l'envoient que ceux contre qui il va. H m'a dit des choses de la reine fort singulières et qui ne peuvent s'écrire. Si la prin-
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cesse se retire, ce sera un homme ù faire revenir pour le questionner. En ce cas, on pourra donner une dame d'honneur espagnole, la moins mauvaise qui se pourra, à qui on feroit bien sa leçon auparavant ; mais il faut une première femme de chambre françoise, et qui ait beaucoup d'esprit et de savoir. Je n'en connois point, quant à moi, de plus propre que Mme Desgranges. Souvenez-vous seulement que la reine a autant de besoin qu'on éclaire ses mœurs que sa conduite, et, par conséquent, il faut une personne qui veille à l'un et à l'autre et qui soit d'une fidélité à toute épreuve. Le roi, la reine et la princesse ont beaucoup pleuré à l'ouverture des lettres, car ce sont trois têtes dans un bonnet. Vous saurez par M. le cardinal d'Estrécs et par Monsieur l'abbé tout ce qu'ils ont proposé au cardinal Portocarrero pour le détacher du cardinal d'Estrées, ou pour rendre le ministère de celui-ci inutile. Comme cela m'a été confié sous le dernier secret, je ne puis pas même vous l'écrire....
« Je vois que MM. d'Estrées se rendent aux persuasions du cardinal Portocarrero pour ne point faire venir ici M. le prince de Tserclaës1, ni les autres officiers, par conséquent, que vous vouliez envoyer pour former des troupes ; mais, quoique je leur sois très dévoué, je ne puis pas être de leur sentiment sur cet article, et la chose me paroît d'une
si grande conséquence, que je ne peux pas vous le dissimuler Si,
par exemple, le prince de Tserclaës étoit désagréable personnellement au cardinal, certainement il ne faudroit pas le faire venir ; mais, d'avoir assez de complaisance pour ce cardinal, lorsque les Anglois sont prêts à faire une descente en Espagne, et le Portugal à se déclarer, pour ne pas faire venir ici des gens qui soient capables de discipliner les troupes et de les commauder, je vous avoue que je trouve la complaisance outrée. Or, il est certain qu'il n'y a ici aucun Castillan, ni en volonté, ni en capacité, en état de rétablir les troupes2....
« Un homme qui est certainement plus dans les intérêts de Mme des Ursins que dans ceux du cardinal d'Estrées, m'a dit aujourd'hui que la reine lui avoit demandé si le roi de France vouloit lui ôter de force sa camarera. Je lui ai répondu que le Roi son grand-père pourroit lui répondre si la reine d'Espagne pourroit l'obliger à entretenir tous les ans trois cent mille hommes pour son service sans en tirer aucun fruit. Je ne sais s'il lui dira ou non ; mais, en tout cas, voilà ma réponse. Vazet a répandu ici, et a dit même au roi une chose qui m'a fort fâché, et avec raison, que toute la France disoit qu'il étoit un poltron. Vous pouvez juger de la tête du personnage. Mais, quoi qu'il en soit, ces François qui disent cela sont bien insolents et bien enragés, car assurément le roi ne mérite point qu'on tienne de pareils discours de lui, et, si on savoit qui tient de pareils discours, il seroit assurément bien bon d'en faire une justice exemplaire. Ce n'est même guère respecter le Roi que de tenir de pareils discours du roi son petit-fils contre