Louville à M. de Torcy
« Ce 3* février 1703.
«.... Depuis ma dernière lettre, les choses vont de pis en pis, avec un tel acharnement et un si grand éclat, qu'il n'y a personne qui ne soit informé, et qui ne dise publiquement que le roi et la reine ont résolu de ne plus souffrir aucun François à la cour d'Espagne : ce qui me met, comme vous pouvez croire, Monseigneur, dans une belle situation, les Espagnols n'ayant pas besoin, pour nous haïr, d'être autorisés par l'exemple du roi et de la reine. Je vous avoue même que je ne reconnois plus le roi depuis que Mme des Ursins lui a inspiré son double esprit. Il me parle, à son lever, qui est le seul temps où je puis le voir comme à l'ordinaire, avec la même gaieté sur tous les riens du monde, et il en use de même à l'égard de l'abbé d'Estrées et des autres François, mais jamais de quoi que ce soit qui puisse avoir rapport à la plus petite affaire, ni même à son service actuel. Il ne traite pas mieux les Espagnols, n'y ayant aucun de ses domestiques à qui il ait encore parlé depuis qu'il est de retour. 11 n'y a que ceux que Mme des Ursins fait entrer par la porte secrète, qui sont en très petit nombre, qui aient accès auprès de lui, et je crois même que cela peut se réduire à Medina-Celi, qui dit, l'autre jour, dans une assemblée publique de femmes et de jeunes gens, que le cardinal d'Estrées n'entreroit plus dans les conseils du roi, qu'il en étoit enragé, et qu'il avoit envoyé en France pour s'en plaindre, mais que le parti du roi étoit pris, et qu'il se soucioit fort peu de ses plaintes et de ses remontrances....
« La reine obsède le roi en un tel point qu'elle ne lui permet qu'à peine d'aller à la chasse, par la seule raison que l'abbé d'Estrées et moi y allions quelquefois, et qu'elle appréhende que nous ne lui parlions. Il paroit même que le Roi, tout enivré qu'il est, s'aperçoit de
cette obsession; car il ne put s'empêcher de me dire l'autre jour que, lorsqu'il voulut aller à la chasse, elle lui dit, d'un ton assez aigre, qu'il me contrefit : « Est-il possible qu'après un si long voyage, vous vouliez « toujours courir la prétentaine ? » Or, cette prétentaine ne consiste pourtant qu'à aller, de deux jours l'un, à la chasse, et, tout le reste du temps, il est enfermé nuit et jour dans sa chambre, où qui que ce soit ne l'approche que la reine, Mme des Ursins et M. d'Aubigny.
« Le sieur Vazet est un des plus grands fripons que j'aie jamais
connus, et il fait parfaitement bien ses affaires en ce pays-ci. Il est Provençal aussi bien que le chevalier des Pennes, de même humeur, et tous deux étroitement liés avec le sieur d'Aubigny, qui changea son nom de d'Aubigny, le jour que les pages de Mme des Ursins prirent lagolille, en celui de Don Luis, et c'est ainsi, s'il vous plait, que nous l'appellerons présentement, peut-être pour lui donner, en l'espagnolisant ainsi, plus d'entrée chez la reine. Ne croyez-vous pas, Monseigneur, que le notaire qui lui a donné le jour seroit bien surpris, s'il le voyoit ainsi dans sa gloire, et qu'il cédât en rien à l'étonnement de la femme de Sancho Pança? Quoi qu'il en soit, ledit Don Luis les protège l'un et l'autre, et je suis trompé si ce n'est ce même Vazet qu'on vous a envoyé; car sa maladie me paroît aussi feinte que celle de M. de Tessé, lorsque M. de Catinat lui envoyoit des bouillons pendant qu'il étoit avec M. le duc de Savoie.
« Tout ceci seroit fort burlesque, et il n'y auroit qu'à en rire, si le cas étoit un peu moins important; mais on est pénétré de douleur, et on n'a guère envie de rire, quand on est bien intentionné, lorsqu'on voit que toutes les affaires échouent par des partialités comme celles-ci, où Ton voit le roi, la reine, la princesse des Ursins et tous les grands mécontents, d'une part, déclarant la guerre à tous les François et au cardinal d'Estrées, qui est à leur tête, et tous les Espagnols bien intentionnés ouvrant de grands yeux, et n'osant se déclarer jusqu'à ce qu'ils apprennent le parti que le Roi notre maître aura pris. Je vous avouerai même que ce parti me paroît bien difficile à prendre pour qu'il soit exempt de très grands inconvénients, et que mes lumières sont trop courtes pour pouvoir pénétrer quel il peut être, car il est certain que, si l'on laisse ici Mme des Ursins gouverner le roi et la reine, tout est perdu sans aucune ressource, et qu'elle se verra elle-même, lorsqu'elle ouvrira les yeux, si tant est qu'elle les ouvre jamais, le jouet de la cabale qu'elle aura formée. Mais, d'un autre côté, je doute qu'elle soit facile à perdre sans que le Roi se compromette avec le roi son petitfils, ce qui fera un éclat terrible et donnera une scène ridicule à toute l'Europe et un sujet de grande satisfaction à tous leurs ennemis, qui triompheront de cette division et la fomenteront tant qu'ils pourront : ce qui ne sera pas bien difficile en se servant de l'entremise de S. A. R. J'oserois même presque avancer que, si on lui ordonnoit de se retirer, elle ne le feroit pas. Et comment l'y forcer, si la reine, hautaine comme elle l'est, et gouvernant le roi absolument, s'avise de la soute-
nir ? Pour moi, je tremble, quand j'envisage les suites du parti que l'on va prendre. Cependant il en faut prendre un, et il est même très nécessaire qu'il soit prompt. D'un autre côté, peut-on imaginer qu'il faille rappeler M. le cardinal d'Estrécs et tous les François qui n'ont commis d'autre crime que d'être trop fidèles, afin de laisser le roi entre les bras des ennemis de la France, exposé à tous les artifices de la cour de Savoie et à la malice de tous les grands d'Espagne? En vérité, et pour parler franchement, de quelque côté que l'on se tourne, on ne trouve qu'embarras et inconvénients, et le mal est si grand, que je n'envisage pas même la perte de tous les particuliers. Quelques gens ont envisagé un expédient, qui peut-être ne seroit pas mauvais, supposé qu'on fut bien sûr de Madame Royale : ce seroit de la faire venir ici pour gouverner la reine, et choisir, pour remplir la place de Mme des Ursins, une Espagnole la moins mauvaise qu'on pourroit trouver, et dont on tâcheroit de s'assurer. Car comment séparer le roi de la reine, et comment lui inspirer d'autres sentiments que ceux qu'il a, tant qu'il en sera obsédé comme il l'est, et que personne n'eu pourra approcher ?
« Au reste, la haine que Mme des Ursins a pour les François et tout ce qui a rapport à la France est si publique et si peu nouvelle, que personne n'en est surpris ; lorsque j'étois à Rome, on ne me parla d'autres choses. Elle a été élevée dans Charleville, au milieu de la Fronde, par un père rebelle, qui lui a apparemment donné une méchante éducation par rapport à ses devoirs. Elle a épousé un mari qui, après s'être battu en duel, se réfugia en Espagne. Tant qu'elle a été à Rome, elle a toujours ménagé les Espagnols, même quand nous étions en guerre avec eux, et, pendant ce temps-là, elle se ménageoit des honneurs à la cour de Vienne, et M. le cardinal d'Estrées en est convenu avec moi. Elle a été depuis en France, où elle a prétendu n'avoir pas été bien traitée, et, lorsqu'on la choisit pour être auprès de la reine, elle ne comptoit pas d'y retourner. Tout cela ne donne pas une grande opinion de son attachement pour la France. Et je sais bien que ni L'Amirauté, ni M. de Cinq-Mars, ni M. de Biron n'ont jamais rien fait, dans leur temps, contre cette même France, de pareil à tout ce qu'elle fait ici. Je prie Dieu de ne me jamais faire aucune miséricorde, si je ne le pense comme je le dis et si elle ne me donne lieu de le penser aussi, et, quand je serois à l'article de la mort, je vous l'écrirois de même. »