‹ Memoires de Saint-Simon (volume 4)Chapitre 517 sur 556 · La duchesse de Beauvillier à Louville · texte numérisé non relu

La duchesse de Beauvillier à Louville

« A Marly, ce 9e mars [1703].

«....Je vous dirai tout simplement la situation des choses, et ce n'est pas sans une vraie affliction. La foiblesse du roi d'Espagne, la certitude qu'il sera gouverné par la reine fait que, quoique l'on soit très fâché de ce qui se vient de passer et des lettres qui ont été écrites par le roi et la reine, l'on croit qu'il faut agir avec ménagement et qu'il faut, de toute nécessité, que les haines particulières cèdent au bien du service. L'on attend de MM. d'Estrées qu'ils mettront du leur. A vous par-

1. Les Mémoires secrets, tome II, p. 16-24, donnent une grande partie de cette minute, mais non le passage qui suit. La lettre originale est au Dépôt des affaires étrangères.

1er franchement, Mme des Ursins a des amis puissants ici : M. d'Harcourt, Mme de Maintenon et M. Chamillart. Le premier est fort consulté et fort aimé sur les affaires d'Espagne, en sorte que je ne doute presque pas qu'il n'ait en vue d'y retourner, et il se ménage cette protection en faisant voir que si l'on ôte de force Mme des Ursins à la reine, qu'elle prendra une Piémontoise qui sera encore pis. L'on accorde au roi et à la reine qu'elle demeure, à condition qu'ils raccommoderont MM. d'Estrées avec elle. L'on doute qu'elle ait eu mauvaise intention ; mais l'on ne peut douter qu'elle n'ait écrit les dernières lettres qui sont venues. Toutes vos vues sont très bonnes pour gouverner l'Espagne ; mais l'on est plus éloigné de prendre ces partis que le ciel ne l'est de la terre, et je vois que Mme des Ursins demeurera quoi qui arrive. Prenez vos mesures là-dessus. Il s'agit donc, à votre égard, ou de vous raccommoder avec elle, ou de tirer du roi d'Espagne une somme qui vous puisse mettre à votre aise, et un gouvernement; car, pour d'ici, je crains que vos ennemis ne vous aient fait plus de mal que vos amis ne vous ont pu faire de bien, et les derniers ne sont guères puissants. Pesez bien tout ce que je vous mande : ou accommodez-vous, ou revenez, et comptez, quand vous reviendrez, que vous aurez à souffrir ici; mais il vaut mieux cela que d'être renvoyé, car le roi d'Espagne fera tout ce que l'on voudra sur vous. Tout ce que je vous mande ici, c'est sous les conditions d'un secret inviolable, et pour qui que ce soit au monde. Mais, ne vous y trompez pas, M. d'Harcourt, ceux que je vous ai nommés, et sa cabale, qui est forte à présent parmi le courtisan, sont pour Mme des Ursins, et vous aurez tout cela contre vous en revenant ici. Le Roi veut soutenir M. le cardinal d'Estrées et mande nettement au roi d'Espagne qu'il ne le fera point revenir; mais, entre nous, on croit Mme des Ursins nécessaire et utile. M. de Marcin pense aussi comme cela, qui a été assez consulté, et c'est l'esprit qui règne ici.... »

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