Louvilîe au duc de Beauvillier
« A Madrid, ce 8e avril 1703.
« .... Je crois vous devoir.... dire que les choses vont de mal en pis depuis la prétendue réconciliation, la reine et Mme des Ursins ne gardant plus aucunes mesures, et les pauvres cardinaux étant sans aucune considération et sans aucune autorité. On a aussi renfermé le roi bien plus que par le passé, et l'on n'entre plus dans le palais. Et ce qui me fait saigner le cœur est que le roi est tellement méprisé, qu'on ne le nomme même pas dans les ordres qu'on donne. 11 arriva même une chose, le jeudi saint, qui auroit dû le faire mourir de honte, s'il a voit une âme ainsi que ses bons serviteurs. C'est qu'allant à pied dans les rues, pour les stations, avec la reine, tout le peuple crioit : Vira la régna! el personne ; Viva cl rcij f Et le P. Daubenton, qui y
étoit, m'a dit que les gardes de la eochille1, indignés de cette honteuse préférence, crioient au peuple de crier : « Vive le roi! » aux côtés du roi même, ce que très peu de gens vouloient faire, même après y être invités....
« Je vais, à présent, vous dire de belles choses, et qui vous feront comprendre dans quelle honteuse dépendance le roi vit par rapport à la reine. Hier, comme le roi sortoit de son lit pour s'habiller, Hersent lui demanda quel habit il vouloit mettre. Le roi lui répondit, avec cet air embarrassé que vous lui connoissez, qu'il ne savoit. Hersent lui répondit avec vivacité : « Mais, Sire, à qui voulez-vous donc que je le « demande? » Il fut quelque temps interdit et sans réponse; et puis il dit : « Attendez. » Il entra dans l'appartement de la reine, prit l'ordre d'elle ; et puis il vint répondre : « En golille. » Trois heures après, M. le duc de Medina-Sidonia lui vint demander s'il iroit à la chasse. Il fut dans le même embarras qu'avec Hersent. C'est le P. Daubenton, qui y étoit présent, qui me l'a raconté. Le duc lui redemanda par trois fois; il ne lui répondit rien. Enfin il fut encore dans l'appartement de la reine, et puis il vint dire qu'il iroit. Le P. Daubenton m'a dit que M. de Medina-Sidonia leva les épaules, en se retirant, avec une indignation qui ne se peut exprimer; et si c'est l'homme du monde le plus courtisan et le plus faux. L'après-dinée, le roi, qui avoit dit qu'il n'alloit à la chasse que parce que la reine l'avoit voulu et qu'il vouloit aller avec elle, tournoit auprès du P. Daubenton pour faire changer son ordre. Le Père, qui s'en aperçut, lui demanda si c'étoit qu'il ne voulût pas aller à la chasse. Le roi lui répondit tout doucement que non, et qu'il seroit bien aise d'aller avec la reine. Et le P. Daubenton fut si indigné de cette foiblessc et de la résistance que la reine y apportoit, qu'il ne put pas s'empêcher de dire tout haut et bien vivement, à ce qu'il m'a dit lui-même : « Oh bien! Madame, que Votre Majesté ait donc la « bonté de souffrir encore le roi pour cette fois! » Cela ne vous surprendra pas, quand vous vous souviendrez de la scène de la nuit que je vous ai mandée2....
« J'ai su que le roi avoit eu, ce matin, un nouveau démêlé avec la reine, et je crois même qu'ils se sont battus. J'en saurai des nouvelles plus précises, que je vous manderai par le premier ordinaire. Il est venu au despaclio avec les yeux gros comme le poing, et les cardinaux s'en sont aperçus. Je savois déjà qu'il y avoit eu de cruelles brouilleries. Vous pouvez compter que je saurai cette affaire tout au long avec un peu de temps, et vous pouvez juger par là combien le roi est malheureux, et combien il est mécontent de ses chaînes, sans pourtant les pouvoir rompre.... »