‹ Memoires de Saint-Simon (volume 4)Chapitre 528 sur 556 · Louville au duc de Beauvillier · texte numérisé non relu

Louville au duc de Beauvillier

« A Madrid, ce 8* octobre 1703 '.

« Nous sommes dans le lieu ubi nullus ordo et sempiternus horror inhabitat. Je ne saurois mieux vous expliquer notre situation présente. Notre société est une société léonine, et je vous avoue qu'il faudroit avoir une tête de fer pour résister à toutes les attaques que l'on nous porte et à toutes les tromperies que nous essuyons.

« Nous découvrons tous les jours choses nouvelles. La tête tourne aux gens qui nous gouvernent, et ils ne savent plus de quel bois faire flèche. La princesse, Orry et d'Aubigny veulent perdre tout le monde et se servir des uns pour perdre les autres. C'est, je crois, ce qui nous pourra arriver à l'égard du P. Daubenton. Je ne sais ce qu'on a écrit contre lui en France, ni si l'on a envoyé le courrier qu'on projetoit; car tout est fausseté et supercherie, et, quoique ses friponneries soient connues et qu'on en soit très convaincu, la crainte qu'on a de s'attirer les jésuites fera peut-être qu'on se réconciliera avec lui pour quelque temps afin de nous perdre. C'est ce que le retour de ce prétendu courrier dont on nous a leurrés nous apprendra. Quoi qu'il en soit, Monsieur, comptez certainement qu'on me veut perdre aussi bien que l'abbé d'Estrées, et la question consiste seulement à savoir si nous serons mangés des premiers ou des derniers ; et c'est sur ce pied-là que je vous prie de me donner vos conseils, pour prendre mes mesures. J'ai découvert pareillement qu'on vouloit se servir de vous et de M. de Torcy contre M. de Chamillart, et pareillement de M. de Chamillart contre vous, et qu'on a été très peiné d'une lettre que mondit sieur de Chamillart a écrite à Orry, dans laquelle il marque qu'il ne veut point se mêler dans les tracasseries de cette cour, et qu'il compte d'avoir commerce avec M. l'abbé d'Estrées. On m'a paru pareillement très mortifié de la place qu'on a donnée à M. Desmaretz. On intercepte toutes nos lettres, même plusieurs de celles que nous vous avons écrites par la voie des courriers. Le P. Daubenton nous l'a dit dans sa colère, ainsi que je vous l'ai mandé par la voie de M. Brochet, et je vous ai mandé combien nous avions raison de soupçonner le sieur de Montaigu. En dernier lieu, les lettres que nous avions écrites par ce prétendu dernier courrier, qui regardent le P. Daubenton et le despacho, et que nous avions confiées à Orry, ont été ouvertes et portées à la princesse. Vous pouvez par là juger de la bonne foi du personnage ; car le fait est cer-

1. Cette lettre a été entièrement travestie par l'auteur des Mémoires secrets, p. 122-126. Nous en supprimons cependant les dernières pages.

tain, et, comme je suis plus défiant que l'abbé, je m'en étois douté, et je n'ai rien écrit qui ne pût être vu. Je lui dis même qu'il en falloit user ainsi ; mais la confiance qu'il avoit en son Orry ne lui permit point de me croire, et il a écrit des choses qui ont fort déplu, quoique légères. Je suis persuadé que cela n'aura pas peu contribué à faire changer d'avis sur le P. Daubenton, afin de différer sa perte pour ne pas s'attirer tout le monde à la fois. Il n'y a rien de pareil à la conduite qu'on a tenue avec l'abbé dès le premier jour de son ambassade. Un marmiton ne voudroit pas être ambassadeur à ce prix-là ; je vous le dis en homme d'honneur. On lui cache tout, je dis même Orry, petites et grandes choses sans exception, pendant qu'on n'a rien de caché ni pour le Nonce, ni pour l'ambassadeur de Savoie. Rivas apporte tous les papiers chez la reine ; il sort, et ensuite on dépêche avec Orry et d'Aubigny seuls, après que les papiers ont été examinés chez eux et entre eux. Si cette forme de gouvernement vous convient, j'en suis bien aise ; mais je vous réponds d'avance qu'elle va faire soulever toute la monarchie, et que cela est absolument insoutenable. La reine et la princesse appellent l'abbé d'Estrées M. l'ambassadeur de France, avec un air de mépris et de dérision que je ne puis vous exprimer, et je crois qu'on veut le déshonorer pour faire venir ici l'abbé de la ïrémoille, ou plutôt (car cet abbé n'est pas ami de d'Aubigny) que l'on veut que Orry reste ici seul envoyé de France, sans ambassadeur; et je ne vous le dis pas en l'air, car le même Orry me dit, il n'y a pas quinze jours, que c'étoit une vue qu'avoient eue Blondel et Aubert, et il ne la désapprouvoit pas; et, pour me faire goûter cette belle vue, il m'ajouta que cela le tireroit des pattes de M. de Chamillart. Je vous prie que ceci soit secret; car, si cela revenoit à ces Messieurs, ils lui manderoient sans doute, et il verroit bien que je vous l'aurois mandé. Imaginezvous que nous sommes, l'abbé et moi, en situation de ne pouvoir vous écrire ni recevoir de vos lettres, ni même de celles du Roi, sans qu'elles soient vues ; car on ne souffrira point qu'il dépêche de courrier : ce qui sera fort agréable et fort honorable pour lui. Et sur quoi en dépêcheroit-il, s'il n'a pas connoissance de la moindre affaire, surtout s'il n'entre pas dans le despacho? On a empêché M. le prince de Tserclaës de voir M. le cardinal et l'abbé, et de leur rendre même une visite de simple honnêteté : ce qui fait un bon effet parmi les Espagnols et donne un grand relief à l'ambassadeur de France, qui a certainement moins de considération ici que l'envoyé de Lucques. Aussi n'est-il pas à se repentir de n'avoir pas suivi mon conseil, qui étoit de ne pas accepter l'ambassade : ce qui lui auroit fait un honneur infini, au lieu qu'il n'évitera jamais d'être déshonoré et perdu. Pour moi, qui voudrois bien n'être ni l'un ni l'autre, s'il étoit possible, aux risques de manquer mon gouvernement de Flandres, je vous prie de trouver bon que je m'en aille incessamment sous prétexte d'affaires, de mariage ou autrement, et sans dire mes véritables raisons. Il n'y a que la venue de l'Archiduc qui m'embarrasse. Et je vous supplie

de m'honorer de votre conseil et de m'en faciliter les moyens ; car, en vérité, il n'y a pas moyen de demeurer davantage avec d'aussi méchantes gens que ceux-ci. Une chose qui vous paroîtra bizarre, c'est que je doute qu'on veuille me laisser aller, parce qu'on me craint plus en France, auprès de vous, qu'ici, et que mon voyage de Paris, dans lequel je n'ai pas été perdu comme on le comptoit, a fait faire des réflexions. C'est de plus un conseil de Orry, qui a persuadé à la princesse que, supposé qu'il y eût un ambassadeur, l'abbé d'Estrées lui convenoit mieux qu'un autre, parce que ce seroit un homme de paille, et que, pour moi, en me laissant ici, cela seroit cause que vous la ménageriez ; et que, si elle nous chassoit, l'abbé et moi, M. de Torcy ni vous n'auriez plus de mesures à garder avec elle, outre, comme je vous l'ai déjà dit, que nous lui ferions beaucoup plus de mal en France que nous ne lui en ferions ici. Et, pour vous parler franchement, si on nous laissoit parler au roi et lui dire tout ce que nous savons, nous en aurions quatre fois plus qu'il n'en faut pour la perdre à jamais; au lieu que, tant que personne n'aura la liberté de rien dire et de rien écrire, et qu'elle seule et les siens dépêcheront les courriers et feront les lettres sans aucun contredit, ils feront accroire tout ce qu'ils voudront, et la chose ne sera pas égale : ce qui jette le roi dans des erreurs dont il est impossible qu'il se relève, et tout sera perdu avant qu'il le sache. En vérité, Monsieur, on joue gros jeu en France, et ceci devient bien sérieux. Il est étonnant que les ministres du Roi qui sont ici voient le mal, et n'osent le mander à leur maître. Il est bien vrai que tous ces gens-ci sont perdus et qu'ils ne peuvent l'éviter; mais ils le seront avec l'État. J'oubliois de vous dire que vous ne soyez point surpris, si vous recevez des lettres de nous sur un autre ton par les courriers de Mme des Ursins; car elle fait écrire quelquefois de force en sa présence, comme cela arriva l'autre jour à l'abbé d'Estrées, à qui elle fit écrire une lettre à M. de Torcy, qu'elle a dit pourtant qu'elle n'avoit pas envoyée ; mais je ne sais ce qui en est. Vous me direz peut-être qu'il ne falloit pas le faire? Mais que fera-t-il donc, que de s'attirer tous les jours de nouvelles persécutions, et que peut faire un homme à qui on ne laisse pas même les moyens d'écrire et de se justifier? Pour moi, je ne comprends pas comment on veut avoir ici un ambassadeur pour être si inutilement exposé à toutes ces violences. Et, s'il demande son congé en entrant dans l'ambassade, il passera pour un sot, et moi-même, qui lui ai conseillé de ne la pas accepter, je suis forcé de lui conseiller à présent de souffrir toutes sortes d'infamies, et de lui dire pour toute consolation, trente fois par jour : « Vous l'avez voulu, « George Dandin. »

« J'attendrai votre conseil et celui de M. le marquis de Torcy pour prendre mon parti, afin de ménager mon congé, et il sera bon, dans ce temps-là, de m'envoyer quelques lettres ostensibles. Vous en pourrez juger mieux que moi-même par ce que vous saurez qu'on mandera d'ici,

dont je ne serai pas certainement averti. Vous voyez que Orry vous tient mal la parole qu'il vous avoit donnée sur mon sujet, et à moi aussi, de vous avertir des menées de la princesse contre moi, ou si je lui convenois ou non. Ce qui m'embarrasse le plus est mon frère, qui certainement ne subsistera pas ici sans moi. Il est vrai, car il faut tout vous dire, que, soit art ou autre chose, on ne paroit pas m'en vouloir tant qu'à l'abbé ; mais ces choses-là ne sont que par comparaison, et, en général, on déteste tous les François à l'exception de Orry et de d'Aubigny, également odieux aux deux nations, avec lesquels on veut faire sa main au plus tôt, pour se retirer à Rome en cas d'adversité. Le confesseur de la princesse, qui est un moine augustin ivrogne et fripon, buvant l'autre jour avec un homme qui est dans ma confidence, lui dit, en parlant de son avarice, que cela ne devoit pas le surprendre ; que d'Aubigny étoit marié avec la princesse, et qu'ils épargnoient l'un et l'autre jusqu'à un sol, ce sont ses termes, pour aller vivre avec éclat à Rome. Jugez par là de la tête du confesseur, et de celle de la pénitente, de se fier à un pareil homme. Pour la reine, je n'ai rien à vous en dire : c'est pis que jamais ; elle est plus fausse, s'il se peut, que la princesse, et accoutume le roi à le devenir. Vous pouvez croire qu'elle fera de beaux progrès, étant aussi bien conduite.

« Les troupes de la frontière de Portugal désertent à force, et cela n'est pas surprenant, car elles ne sont point payées ni logées, et le pain qu'on leur donne ne vaut rien. Enfin j'envisage de toutes parts un étrange avenir, et les nouvelles d'Allemagne ne sont guère consolantes. Il est désagréable d'attendre une décision aussi complète avec des forces si inégales, et j'imagine M. de Bavière où étoit Charles VIII lors de la bataille de Fornoue. Dedans et dehors nous avons grand besoin des secours du ciel et de plusieurs miracles. Je suis très aise de la place qu'on a donnée à M. Desmaretz, et je crois que vous n'en doutez pas, car vous savez combien je l'ai souhaité ici. Je suis persuadé pourtant qu'il sera fort inutile en second, outre qu'il donnera bientôt de l'ombrage à son chef. »

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