Le duc de Beauvillier à Louville
« A Marly, ce 9 septembre 17031.
« Vous verrez, par le courrier qu'on dépêche au roi catholique pour lui donner avis de, la prise de Brisach, que nous ne sommes pas incorrigibles, et que M. de Torcy a profité de ce que vous lui avez mandé sur une omission faite autrefois en cas à peu près semblable. Cette place d'une si grande réputation en Europe s'est rendue au quatorzième jour de tranchée, et Landau tint trois mois devant le roi des Romains. M. le duc de Bourgogne, de vous à moi et sans en vouloir faire accroire, s'y est trop exposé et a fait ce que les généraux ne font pas ordinairement; mais je ne saurois lui en savoir mauvais gré, puisqu'il s'en porte bien, quoiqu'il n'ait pas déféré aux remontrances vives et sincères du maréchal de Vauban. Les premiers jours, d'aller visiter les travaux étoit un danger médiocre, car il ne s'agissoit que de quelques coups de canon et de s'exposer des moments à ceux de mousquet, lorsqu'il s'élevoit pour voir par-dessus le revers de la tranchée; mais, à la fin, cela étoit plus sérieux, car, au pied de la contrescarpe, il alloit voir travailler les sapeurs, et ne s'arrêtoit qu'au dernier gabion. Je vous assure sans flatterie que, celte année, il s'est fait aimer encore plus que la campagne passée. M. de Marcin me mande que, plusieurs fois, M. Moreau (qui le suivoit partout) a pleuré de joie entendant, quand le prince étoit passé, ce que les soldats disoient de lui entre eux. Une chose qui lui a beaucoup fait d'honneur, c'est qu'il a déterré certains officiers d'un mérite distingué, mais, comme cela est assez ordinaire, moins empressés que d'autres à se produire, et qu'après les avoir connus sur de bons et fidèles témoignages, il les a toujours traités depuis avec distinction. Vous jugez aisément de l'émulation que donne une pareille conduite, et ce qu'elle fait juger d'un prince qui l'a. Je ne vous parle pas de ses libéralités : elles ont été comme elles dévoient être, surtout aux blessés qu'il trouvoit en son chemin, à qui il parloit et qu'il questionnoit avec toute l'humanité possible. Au reste, il n'y a eu aucun entrepreneur pour la nourriture ni les remèdes de l'hôpital ; tout aussi va été excellent, et l'intendant, homme de tête qui se nomme M. de la Houssaye,n'y a rien oublié. Je vous prie de communiquer ceci à M» l'abbé d'Estrées en lui rendant ma lettre, où je ne répète pas ce détail. Si vous dites ce que je vous mande en tout ou partie, comme vous le pouvez, n'étant pas un secret, je vous demande de ne pas laisser faire de copie. M. le duc d'Humières, votre ami, vous écrit avec
1. Cette lettre a été très inexactement reproduite dans les Mémoires secrets, tome II, p. 110-1 H, et donnée comme étant de la duchesse.
la confiance établie entre vous ; je suis très sur qu'il ne vous mandera rien qui me contredise. Pour les affaires du lieu où vous êtes, je me remets de tout à ce que M. de Torcy juge à propos de vous en mander, et finis en vous assurant de mon tendre et parfait dévouement. »