‹ Memoires de Saint-Simon (volume 5)Chapitre 219 sur 610 · Les Frondeurs et les Espagnols · texte numérisé non relu

Les Frondeurs et les Espagnols

4. Notre auteur passe sous silence les préliminaires de cet échange, c'est-à-dire la cession que Richelieu, en septembre 1641, avait arrachée au duc de Bouillon prisonnier et passible de la peine de mort pour sa participation à la rébellion du comte de Soissons. C'est Mazarin que le cardinal chargea de signer le traité et d'aller prendre possession de Sedan; en retour, le duc eut des lettres d'abolition (Arch. nat., R* 55, et K 114, n°' 42'-** et 74; ms. Arsenal 5417, p. 507-558; Mémoires du cardinal de Retz, tome 1, p. 154 et suivantes, de Piujsé- (jur, tome I, p. 273-283, et de Chouppes, tome I, p. 49-60; Gazette, p. 605-608 et 620; Bulletin de la Société de V Histoire de France, année 1835, 2* partie, p. 34-44; recueil Thoisy, vol. 56, fol. 389- 401, etc.). Il est vrai que, dès l'année suivante, Frédéric-Maurice se compromit de nouveau dans la conspiration de Cinq-Mars, et qu'il

M. de Bouillon se1 réserva l'utile, et ne céda que la souveraineté, qui* n'exista jamais que de fait, et depuis si peu, et qu'il n'étoit plus en situation de soutenir, au lieu de laquelle il eut le comté d'Évreux avec les bois et les dépendances, qui valoient plus de trois cent mille livres de rente3, et les duchés d'Albret et de Château-Thierry4 avec la dignité de duc et pair5 et le rang nouveau des princes étrangers en France6. 11 eut ainsi les apanages de deux fils de France, et celui qu'a voit Henri IV avant d'être roi de France7. Quelque ordinaire que fût la terre qui porte le nom

eût probablement partage le sort de celui-ci, si sa femme, par une attitude énergique, n'avait obtenu pour lui une nouvelle amnistie (ms. Arsenal 5415, p. 559-566), dont la première conséquence fut Sedan remis aux mains du Roi; mais, aussitôt Richelieu mort, le duc se hâta de protester contre une cession qu'il n'avait faite que contraint et forcé, et de réclamer au moins une compensation (pièce du 10 janvier 1643, dans le Musée des Archives nationales, n° 835). 1. Ne ou en corrigé en se. — 2. Que corrigé en qui.

3. Ce duché, érigé pour le duc d'Alençon et réuni au domaine royal après sa mort, en 1584, rapportait deux cent cinquante mille livres sous Louis XV, selon le duc de Luynes (tome II, p. 87).

4. Il a déjà parlé (tome II, p. 61) de la « chimère d'ancienneté » de ces deux duchés, qui ne dataient que de 1556 et 4566, et il en avait fait une notice dans son Abrégé des duchés -pairies et vérifiés existant en 1725 (vol. France 206, fol. 85-86). M. Paul Labrouche a publié un mémoire sur le duché d'Albret dans la Revue des Basses- Pyrénées et des Landes, en janvier 1883. Les procès- verbaux d'évaluation des domaines échangés se trouvent dans les Papiers Bouillon, aux Archives nationales.

5. Voyez notre tome V, p. 250, note 1. Le contrat, daté du 20 mars 1651, et les lettres d'érection, du mois de février 1652, se trouvent aux Archives nationales, cartons K 545, n° 1, et 616, n° 8. Sur l'exemplaire du tome III du Recueil des traités imprimé à Amsterdam en 1700, que possède la bibliothèque des mêmes Archives, les pièces de l'échange portent des annotations marginales qui semblent être de l'écriture du cardinal de Bouillon.

6. Le brevet de prince étranger était du 15 février 1652; les pièces imprimées, de 1647 à 1652, sont au Cabinet des titres, dossier bleu 639, fol. 193-200.

7. Voyez le préambule de la notice du nouveau duché dans VHistoire généalogique, tome IV, p. 505, suivi du texte des actes.

de comté d'Auvergne, et quelque distincte, et totalement, qu'elle fût de la province d'Auvergne, dans laquelle elle est située, M. de Bouillon la voulut avoir, et le cardinal Mazarin eut la complaisance de la retirer des mains où elle étoit pour la comprendre dans l'échange1. Il fut fait en mars 1651, lors des plus grands troubles, et M. de Bouillon mourut à Pontoise, à la suite de la cour, où il pouvoit tout sur la Reine et sur le cardinal Mazarin, 9 août 1652*, étant dans le conseil le plus intime, et sur le point d'être déclaré surintendant des finances 3. 11 n'avoit pas encore cinquante ans ; son père en avoit vécu soixantehuit. Sa femme, belle, vertueuse, courageuse, ambitieuse et fort habile, fille du comte de Bergh, gouverneur de Frise, ne le survécut que de cinq ans4. C'est ce duc de

1. Ci-dessus, p. 179. M. Desbouis a publié en 1859, dans les Mémoires de V Académie de Clermont-Ferrand, p. 21-140, le procès-verbal de l'évaluation qui fut faite alors des terres du comté d'Auvergne et de la baronnie de la Tour. Cette baronnie patronymique de la maison était jadis tombée par héritage aux mains de Catherine de Médicis et de la reine Marguerite, puis avait été donnée par cette dernière à Louis XIII ; mais la conclusion d'un procès plus que séculaire la tît passer aux Rochechouart-Chandenier, issus d'une sœur du dernier comte d'Auvergne, et il n'en était resté au Roi que la seule seigneurie : ce fut celle-ci que le duc de Bouillon fit comprendre dans l'échange. 11 avait été question d'abord d'y joindre le comté de Clermont ; mais l'opposition fut telle, qu'on substitua à ce domaine ceux d'Albret, de Château-Thierry et d'Évreux. L'évaluation, en raison des droits de souveraineté, fut faite sur le pied du denier soixante.

2. Différentes Vies de lui et des oraisons funèbres se retrouvent, ainsi que ses papiers militaires, dans les Papiers Bouillon, R* 55 et 50.

3. Loret, Muse historique, tome I, p. 272; Baluze, Histoire de la )naison d'Auvergne, tome I, p. 455; Chéruel, Ministère de Mazarin, tome I, p. 246-247. Priolo dit que ce duc mourut destinalus in regimine secunda <rrvi.v. Deux mois et demi après sa rentrée au service du Roi, il avait obtenu un brevet de ministre d'État (16 avril 1652), dont l'original est aux Archives nationales, K 118, n° 43*.

4. Histoire généalogique, tome IV, p. 540; Écrits inédits, tome III, p. 262-264; Baluze, tome I, p. 443-455. Frédéric, comte de Bergh en Zutphen et marquis de Berghes-sur-le-Zoom, sénéchal d'Artois, puis de Gueldre et de Frise, chevalier de la Toison d'or, né le 28 août 1550,

Jkmillon qui a commencé à être prince en Italie avant que l'être devenu en France par son échange. Il y commanda les troupes du Pape1, dont il obtint à Rome le traitement Add.S-S.7io] de souverain, et eut un tabouret devant lui*. Il sut bien faire valoir depuis cette grande distinction ailleurs, où elle lui aplanit beaucoup de choses3 ; mais toutefois, le parlemort le 3 septembre 4648, eut pour fille Éléonore-Cathcrine-Fébronie de Bergh, qui, après avoir dû épouser le comte de Bucquoy en 4633 (Gazette, p. 80), se maria avec le duc de Bouillon le 4er février 4634, à Boxmeer (Lettres de Peiresc aux frères Du Puy, tome III, p. 696), fut naturalisée Française en août 4636, mourut à Paris, le 44 juillet 4657, âgée de quarante-deux ans, et fut inhumée avec son mari à Évreux, puis transférée à Cluny, où sa statue existe encore. Son testament est dans les Preuves du livre de Baluze, tome II, p. 867-869, et nous avons une oraison funèbre publiée en 1663. « Cette dame, dit Mine de Motteville, a été illustre par l'amour qu'elle a eu pour son mari, par celui que son mari a eu pour elle, par sa beauté, et par la part que la fortune lui a donnée aux événements de la cour. » Espagnole de cœur, elle prit une part active à la Fronde, fut arrêtée en mars 4650, s'évada, fut reprise avec sa belle-sœur, et resta à la Bastille jusqu'après la paix de Bordeaux. Un lot de lettres qu'elle adressa alors à son mari a passé dans une vente faite par Eugène Charavay le 23 avril 1890, n° 26 du catalogue. Le Journal du voyage de deux jeunes Hollandais à Paris parle d'elle (p. 202-203) tout autrement que Mme de Motteville : « Femme dissimulée et artificieuse plus que toutes celles des siècles passés et du présent, qui, pour être extrêmement belle, n'a jamais rien enfanté de bon ni de beau. » Ces étrangers protestants lui en voulaient de ce qu'après avoir épousé M. de Bouillon contre le gré de - toute la maison, elle le fit convertir au catholicisme, et lui fit perdre le gouvernement de Maèstricht, puis la seigneurie de Sedan. Le retour au catholicisme avait été promis dès le mariage, à ce que rapporte Bavle ; mais, pour faire croire aux ministres protestants que c'était une question de conscience, le duc traîna l'affaire pendant cinq ou six ans. 4. Urbain VIII. C'est le sujet du frontispice du livre ve de Baluze.

2. Ce séjour à Rome, de 4644 à 4647, est raconté, au point de vue du cérémonial, dans le tome I de Y Histoire de la maison tF Auvergne, p. 447-454, avec frontispice p. 367, d'après la relation du lieutenant des gardes du prince; une autre relation, plus brève, avait été insérée par le géographe P. du Val à la suite de son Voyage d'Italie (1660).

3. Mme de Motteville et Olivier d'Ormesson s'expriment de même que notre auteur. Nous avons vu que, par un premier brevet du 20 mars 4647, le traitement de prince fut assuré aux deux frères, et

ment de Paris, épouvanté de l'immensité de l'échange, et qui d'ailleurs ne connoît de princes que ceux du sang, ne put se résoudre d'en faire l'enregistrement, qui n'est pas encore consommé aujourd'hui ' ; mais, en attendant, MM. de Bouillon ont toujours joui depuis des biens et des honneurs.

M. de ïurenne2, dont les actions, la réputation et les M. de Turem menées avoient tant contribué à porter sa maison jusqu'où elle étoit à la mort de son frère aîné, singulièrement modeste sur ses grandes qualités jusqu'à l'affectation,

que Mazarin, en 4649, fit rcconnaitre la souveraineté de Bouillon et des principautés de Sedan et de Raucourt, par exception aux promesses faites à l'assemblée de la noblesse. Néanmoins, le duc Frédéric- Maurice et son frère furent les chefs les plus actifs des soulèvements de 4649-1650 et de la guerre de Bordeaux, en 4652 : il fallut donc les gagner par l'intérêt, c'est-à-dire leur maintenir la préséance sur les ducs et pairs, leur assurer une belle compensation pour Sedan, et préparer le mariage d'une nièce du cardinal avec l'héritier de Bouillon.

4. Cela a déjà été dit dans nos tomes V, p. 250, et X, p. 252, et sera répété en 4740; cependant on finit par obtenir l'enregistrement sur jussion expresse du Roi. Les textes, de 4652 à 4662, sont dans V Histoire généalogique, tome IV, p. 544-523, et dans le Corps diplomatique, tome VI, 2e partie, p. 489. Dans l'exemplaire du tome III du Recueil des traités de 4700 indiqué ci-dessus (p. 244, note 5), à côté de la page 607 et en regard de l'arrêt primitif d'enregistrement de la Chambre des comptes (43 mars 4654), où les magistrats avaient tenu à spécifier le « prétendu » droit de souveraineté, le cardinal de Bouillon a intercalé, en un feuillet imprimé tout exprès, l'arrêt sur jussion arraché au Parlement le 24 août 4657, et il a ajouté de sa propre main cette note marginale : « Modifications dudit contrat d'échange, dont plusieurs furent levées en 4657, et, entre autres, celle du mot le prétendu droit de souveraineté, le mot pur et simple de souveraineté y ayant été mis, ce qui est d'autant plus à l'avantage de la maison de Bouillon que le parlement de Paris n'a pas reconnu la souveraineté des autres princes étrangers établis en France. >» Le nouveau duc de Bouillon fut installé le 2 décembre 4665, conformément à l'arrêt de 4652 (Journal d'Ol. Ormesson, tome II, p. 444-445).

2. La partie historique et chronologique qui va suivre sur Turenne est empruntée à sa notice de ÏHistoire généalogique, tome VII, p. 535, quoique d'ailleurs noire auteur possédât les livres écrits sur lui par Courtilz de Sandras (4688), Ramsay (4735) et l'abbé Raguenet (4738).

suprêmement glorieux, délicat et attentif sur sa prétendue qualité de prince1, et la cachant toutefois sous une simplicité d'habits, de meubles et d'équipages dont l'ombre faisoit sortir davantage le tableau5, n'oublia rien, dans la suite de sa vie, pour confirmer de plus en plus cette nouvelle principauté et augmenter les établissements de sa famille. Son frère avoit laissé cinq fils et quatre filles3; c'étoit bien des princes et des * princesses pour l'être si nouvellement. M. de Turenne, dont les services et la capacité militaire et politique avoient porté la considération et le crédit au comble, les sut bien pourvoir pour la plupart. Il acheva le mariage, projeté dès le vivant du cardinal Mazarin, d'une des Mancini, ses nièces, avec le duc de Bouillon, son neveu, qu'il appuya ainsi du duc de Vendôme5, de la comtesse de Soissons6, de chez qui le Roi ne bougeoit lors et qui étoit le centre de la cour, de l'alliance si proche du prince de Conti 7 et, aux pays étrangers, du duc de Modène8 et du connétable Co-

1. Dans le remarquable portrait de Turenne que renferment les Mémoires de Bassy-Rabutin (éd. Lalanne, tome I, p. 344-348), il y a toute une page des plus curieuses sur ce goût de princerie.

2. « 11 étoit modeste en habits, et le paroissoit même en expressions à ceux qui n'y faisoient pas assez d'attention; mais il avoit dans le cœur une vanité sans égale » (ibidem, p. 345).

3. Le duc de Bouillon, le comte d'Auvergne, le cardinal, le prince de Raucourt, ensuite chevalier de Bouillon (Constantin-Ignace, né le 10 mars 1646, reçu à Malte le 17 juillet 1662, mort des suites d'un duel, à Belle-Isle, le 3 octobre 1670, ayant été capitaine de vaisseau, général des galères de la Religion et grand-croix), et Henri-Maurice, d'abord duc de Château-Thierry, puis chevalier de Bouillon (né le 2 février 1650, reçu chevalier de Malte le 2 mai 1671, tué en duel le 20 février 1675, à Colmar) ; cinq filles, et non quatre : la duchesse d'Elbeuf, la duchesse de Bavière, Mlle de Bouillon (Louise-Charlotte), née à Sedan en 1658, morte à Évreux le 16 mai 1683, et deux autres, mortes carmélites.

Page 1