‹ Memoires de Saint-Simon (volume 5)Chapitre 346 sur 610 · Ci-après, appendice XH · texte numérisé non relu

Ci-après, appendice XH

cessant de la faire, il tarissoit. La Vrillière, qui avoit la Normandie dans son département, avoit expédié la lettre de cachet; il l'en fit avertir, et la suspendit quelques jours comme il put. Boisguilbert en fut peu ému, plus sensible peut-être à l'honneur de l'exil pour avoir travaillé sans crainte au bien et au bonheur public, qu'à ce qu'il lui en alloit coûter1. Sa famille2 en fut plus alarmée, et s'empressa à parer ce coup. La Vrillière, de lui-même, s'employa avec générosité : il obtint qu'il fît le voyage, seulement pour obéir à un ordre émané qui ne se pouvoit plus retenir, et qu'aussitôt après qu'on seroit informé de son arrivée au lieu prescrit, il seroit rappelé. Il fallut donc partir. La Vrillière, averti de son arrivée, ne douta pas que le Roi ne fût content, et voulut en prendre l'ordre pour son retour; mais la réponse fut que Ghamillart ne l'étoit pas encore. J'avois fort connu les deux frères Boisguilbert lors de ce procès qui me fit aller à Rouen, et que j'y gagnai comme je l'ai dit en son temps3. Je parlai donc à Chamillart; ce fut inutilement : on le tint là deux mois, au bout desquels enfin j'obtins son retour. Mais ce ne fut pas tout : Boisguilbert, mandé en revenant, essuya une dure mercuriale, et, pour le mortifier de tous points, fut renvoyé à Rouen suspendu de ses fonctions, ce qui toutefois ne dura guères. Il en fut amplement dédommagé par la foule de peuple et les acclamations avec lesquelles il fut reçu*. Disons tout, et rendons justice à la droiture et aux bonnes

1. Ses lettres à Ghamillart, que j'ai publiées, prouvent le contraire.

2. On lui connaît trois fils, dont l'un continua la descendance, encore subsistante aujourd'hui, et deux filles.

3. Dans notre tome XIII, année 1705. Là, nous avons vu quelle gratitude notre auteur conçut pour les magistrats qui lui avaient fait gagner son grand procès contre lesBrissacet les d'Aumont,et il a déjà raconté comment les le Guerchoys ou autres bénéficièrent de cette gratitude.

4. Le nom de Boisguilbert reparaissant le 23 juillet sur le registre des audiences du bailliage, il ne fut donc point suspendu à son retour; d'autre part, on ne peut croire que ses administrés lui aient fait une rentrée triomphale, étant données les mauvaises relations qu'il eut de tout temps avec les magistrats et avec les corporations de Rouen.

intentions de Chamillart. Malgré s;i colère, il voulut faire un essai de ces nouveaux moyens1; il choisit pour cela une élection près de Chartres, dans l'intendance d'Orléans, (juavoit Bouville2. Ce Bouville, qui est mort conseiller d'Etat, avoit épousé la sœur deDesmaretz3. Rullion avoitlà une terre, où sa femme fit soulager ses fermiers*. Cela fit échouer toute l'opération, si entièrement dépendante d'une répartition également et exactement proportionnelle5. 11 en

1. Il y avait déjà deux ans que cet « essai » s'était fait, au cours de l'été de 1705, comme on le verra dans l'appendice XII.

2. Michel-André Jubert de Bouville, né en juillet 1645, fils d'un conseiller au parlement de Rouen et neveu du premier président Novion, nommé avocat général en la Cour des aides de Paris dès le 5 avril 1664, maître des requêtes le 20 mars 1674, avait occupé l'intendance de Limoges en 1676, celle de Moulins en 1678, celle d'Alençon en 1682, et celle de Limoges, de nouveau, en 1689, avant d'être envoyé à Orléans (1694). Il était conseiller d'État semestre depuis le mois d'octobre 1696 et ne quitta Orléans qu'en 1709, pour venir remplacer M. de la Reynie comme conseiller d'État ordinaire. Il s'était l'ait nommer gouverneur des ville et château de Vernon le 18 mai 1697, possédant dans le proche voisinage le beau château de Bizy, dont les Mémoires parleront. Il mourut en novembre 1720. C'était un homme très désireux de bien taire et d'améliorer l'état des choses, et nous le verrons plus tard seconder son beau-frère le contrôleur général. On a de lui une lettre écrite à Chamillart, du cabinet même de M. d'Armenonville à Rambouillet, et au milieu de leurs conférences avec Boisguilbert (22 septembre 1705); il y reconnaît que tous les raisonnements sont fort justes, que rien n'est plus souhaitable, et que le seul obstacle pourrait venir des intéressés qui auront à payer une double capitation en remplacement des affaires extraordinaires.

3. Françoise-Nicole Desmaretz, mariée par contrat du 1er décembre 1664.

4. Nous connaissons déjà (tome V, p. 133 et 137) Charles-Denis, marquis de Bullion, ainsi que sa femme, une Rouillé « altière, glorieuse, impérieuse, etc., » et nous avons vu dernièrement (tome XIII, p. 312) leur fille épouser le duc d'Uzès. Leur très grande fortune foncière était dans le pays Chartrain.

5. Cette habitude d'obtenir des dégrèvements, presque générale parmi les gens bien appuyés, est précisément un des abus que Boisguilbert a visés dans son Factum de la France comme dans le Détail ; mais c'est ainsi que, dans cette même année 1707 et dans une inten-

résulta de plus que ce que Ghamillart avoit fait à bon dessein se tourna en poison, et donna de nouvelles forces aux ennemis du système1. 11 fut donc abandonné2; mais on n'oublia pas l'éveil qu'il donna de la dîme, et, quelque temps après, au lieu de s'en contenter pour tout impôt suivant le sy sterne du maréchal de Vauban, on l'imposa sur tous les biens de tout genre en sus de tous les autres impôts3; on l'a renouvelé4 en toute occasion de guerre, et, même en paix, le Roi l'a toujours retenu sur tous les ap-

dance limitrophe, celle d'Alencon, notre auteur lui-même usa de Desmaretz pour faire favoriser ses terres par l'intendant le Guerchoys dans une réduction de taxe : voyez notre tome XIII, p. 588, note 2. J'ai d'ailleurs expliqué cela, avec preuves à l'appui, et en citant Boisguilbert, dans l'appendice XXV du tome III, p. 510-545.

1. Il se peut que M. de Bullion eût fait « soulager ses fermiers; » mais Boiguilbert lui-même a raconté tout autrement les choses dans deux lettres à Desmaretz, du 30 août et du 16 septembre 1708 (Correspondance des Contrôleurs généraux, tome III, n° 153 et p. 653). On y voit qu'au moment où l'essai de 1705 était près d'aboutir grâce au travail assidu de M. de Bouville et de Chamlay, et avec « l'agrément des peuples, » ce fut le premier président Harlay qui « sapa le fondement auprès du Roi en empêchant formellement que l'on n'établit et maintint un prix aux blés qui permit de labourer toutes les terres en satisfaisant sans pertes à toutes les charges. Comme c'étoit, de tous points, conditio sine qua non, il fallut tout abandonner. » Effectivement, le premier président, ayant la haute police sur l'approvisionnement de Paris, avait ordonné au magistrat de Chartres que, « quand le blé ne vaudroit qu'un sol le setier, il ne souffrit pas que les laboureurs et marchands pussent remporter leurs sacs du marché. » En outre, les lettres de 1705 même prouvent que, malgré la bonne volonté et les avis favorables de Bouville, de Chamlay, même de M. d'Armenonville et des officiers de l'élection de Chartres, une coalition de MM. d'Argenson, le Camus, Amelot et de Harlay avec Pontchartrain l'emporta. Vers le 10 novembre 1705, Chamillart finit par déclarer que, toutes réflexions faites, il ne pouvait plus s'engager qu'à ménager les peuples sur le chapitre des affaires extraordinaires, mais qu'il continuerait à faire sa ressource principale du crédit, c'est-à-dire des traitants.

u2. Ci-après, appendice XII.

3. Il s'agit de l'établissement du dixième, qui sera d'ailleurs raconté et commenté en son temps.

\. An masculin, parce qu'il pense à dixième, et non à dîme.

po internent», les gagée e\ les pensions1. \oilà comment il se faul garder <in France des plus saintes et des plus utiles Intentions, et comment on tarit toute source de bien ! Qui auroit dit au maréchal de Vauban que tous ses travaux pour le soulagement de tout ce qui habite la France auroient uniquement servi et abouti à un nouvel impôt de surcroît, plus dur, plus permanent, et plus cher que tous les autres? C'est une terrible leçon pour arrêter les meilleures propositions en fait d'impôts et de finances.

Il2 mourut3 un autre homme, de plus haut parage assuré-

Mort ment, et de bien loin, mais bien inférieur en tout le reste :

Lezignem; ce fut M. de Lezignem4, de la branche de Lezay5, sortie

sa maison, d'Hugues VII sire de Lezignem6 par Simon, son quatrième

4. Le dixième fut supprime en 1718, au moins pour les biens fonciers; mais notre auteur a vu fonctionner ensuite le cinquantième, de 4725 à 4727, un nouveau dixième, de 4733 à 1737, et un troisième enfin, qui vient d'être créé en septembre 4744, avec cette aggravation que les commerçants et les gens qui font profiter leur argent y sont taxés arbitrairement, se transformera en vingtième au mois de mai 4749, sans limitation de durée.

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