‹ Memoires de Saint-Simon (volume 5)Chapitre 452 sur 610 · La Feuillade poursuit le duc de Savoie · texte numérisé non relu

La Feuillade poursuit le duc de Savoie

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29 juin 1706. — La Feuillade fut sur le point de prendre M. de Savoie, qui lui échappa, lui troisième, si à propos, qu'il sortoit d'un village par un bout comme la Feuillade y entroit par l'autre. C'étoit un très petit lieu, et il en fut averti à l'instant ; la malhabileté de ne pas

débander après fut grande, ou la politique bien forte à regard de Mme la duchesse de Bourgogne, à l'abri du crédit de M. Chamillart. Quoi qu'il en soit, il fut fort soupçonné de ne l'avoir pas voulu prendre, cl cette chasse nuisit fort au siège de Turin.

697. — Vendôme, les maréchaux de France el V électeur de Bavière.

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4" août 170G. — Ce vol de M. de Vendôme fut rapide à commander tous les maréchaux de France, après ce qu'on avoit vu au contraire dans l'esprit et la volonté du Roi, il y a si peu. Pour l'ordre, il le prenoit de l'électeur de Bavière, et vivoit avec lui moins également encore que les ducs avant que cet électeur eût profité autant pour le rang qu'il perdit, en tout le reste, de son attachement dernier à la France.

098. — Le duc d'Orléans a V armée d'Italie et au siège de Turin. (Page 38.)

44 septembre 1706. — Le duc d'Orléans n'eut le commandement de l'armée d'Italie que sur la parole que le Roi exigea de lui qu'il défèreroit en tout aux avis du maréchal de France qui commanderoit l'armée sous lui, même contre le sien. C'étoit la première fois que ce prince en avoit une à ses ordres, et, à son âge et à son peu d'expérience, il ne crut pas qu'il y allât du sien pour cette fois. Il eut encore moins la présomption de croire qu'il y allât de l'État, et, en cela, il fut trompé. Peu de jours le lui prouvèrent après avoir joint l'armée. Il étoit sur le Taner. Le prince Eugène étoit fort embarrassé de sa route pour exécuter les ordres pressants et réitérés de l'Empereur pour secourir Turin à quelque prix que ce fût. Lui-même y avoit un grand intérêt par le sang, et un grand désir pour sa gloire; mais il y voyoit des difficultés telles, qu'il écrivit à l'Empereur pour les lui représenter. Comme ils en étoient là, M. le duc d'Orléans et le maréchal de Marcin tombèrent en contrariété d'avis sur un camp à prendre : tout l'objet de l'un étoit de couper le chemin au prince Eugène d'aller à Turin ; tout l'objet de l'autre, d'aller se mettre dans les lignes de Turin. Par le premier, le secours étoit rendu impossible; parle second, on remenoit à la Feuillade un gros détachement, qu'il falloit garder, et qui affoiblissoit et allongeoit le siège, qui en étoit venu renforcer l'armée de M. le duc d'Orléans, et, avec ce détachement, tout le reste de l'armée pour presser le siège et défendre les lignes : de sorte que le premier s'en rendoit le succès assuré, et que le second le commettoit au hasard de la guerre. Marcin, pressé par la Feuillade, qu'il n'osoit choquer, tint ferme, et, comme il en étoit là avec le duc d'Orléans, un parti de leur armée prit un courrier du prince Eugène. Les lettres étoient en chiffre; ceux de M. le duc d'Orléans ne purent servir à les déchiffrer. Tout ce qu'il put obtenir de Marcin fut de différer à mar-

cher qu'on eût réponse de M. de Vaudémont sur ces chiffres, qui étoit à Milan. Il manda qu'il ne les avoit point : de sorte que Marcin s'en fît croire, et que M. le duc d'Orléans manda son avis et son obéissance au Roi par le courrier qui lui porta les paquets qu'on avoit pris, pour les faire déchiffrer. Chamillart en avoit le chiffre, qu'il avait oublié de donner à emporter à M. le duc d'Orléans, que son couit|£r, en revenant, trouva dans les lignes de Turin. Les lettres du fjpnce Eugène faisoient de point en point le raisonnement de M. le du<|d'Orléans, et marquoient à l'Empereur que, si ce prince prenoit le poste qu'il avoit voulu, le secours de Turin devenoit si absolument impossible, qu'il ne songeroit pas à le tenter. M. d'Orléans, outré, espéra du moins que le maréchal en deviendroit moins opiniâtre; mais il n'y gagna rien. 11 trouva les lignes mauvaises, et encore plus mal gardées. Il voulut du moins les renforcer de quarante-six bataillons qui, sous Albergotti, étoient fort inutilement en cette occasion sur la hauteur des Capucins, et sortir des lignes pour combattre le prince Eugène. La Feuillade, qui ne pensoit qu'à son siège, ne voulut ni dégarnir les Capucins, ni le combat hors des lignes. Marcin n'osa le contredire, dans la crainte de Chamillart. Cela fit une telle altercation, que M. d'Orléans déclara qu'il ne se comptoit plus désormais que volontaire, refusa de se mêler de quoi que ce soit, et même de donner l'ordre à l'armée. Cela dura deux jours entiers, et le troisième fut le jour de la bataille, dont il ne se mêla que sur le point instant de l'attaque des lignes, pour faire combattre, et combattre encore mieux. Il envoya jusqu'à deux fois chercher ces quarante-six bataillons qui étoient hors de toute portée d'attaque et du côté opposé. Albergotti les commandoit, qui refusa de marcher, et, à la seconde fois, la Feuillade leur manda de ne bouger, et fut obéi. On perdit peu de monde, quoique la déroute fût complète. M. le duc d'Orléans, enragé et souffrant extrêmement de ses blessures, vouloit remarcher de là en Italie, et, tout en se retirant, assembla ce qu'il put d'officiers principaux. La Feuillade s'y opposa, et la plupart des autres, qui, pleins comme des œufs, vouloient se retirer en France. M. d'Orléans, trop foible pour beaucoup disputer, s'enferma de dépit dans sa chaise, et leur dit que c'étoit contre son avis. Au bout d'une heure il arrêta, et fit encore la même proposition. Comme il s'en débattoit, d'Arène, lieutenant général et major général de l'armée, arriva, qui maintint que les seuls passages par où on pouvoit aller étoient occupés par les ennemis, et produisit des gens qui prétendoient avoir été jusque-là. M. d'Orléans voulut qu'on y marchât, quitte à retourner, si on ne pouvoit ni passer ni forcer les passages; et en effet on y envoya, et, en attendant, on y marcha. Mais, comme la route étoit sûre du côté de nos Alpes, les officiers généraux en firent continuer la route à ce qu'on avoit de vivres et de munitions : tellement qu'après une demi-journée de marche et des rapports équivoques, M. d'Orléans voulut toujours continuer; alors on lui dit qu'il n'avoit ni vivres ni munitions, qui avoient continué la première route, et on lui

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rendit impossible celle qu'il vouloil suivre, outre qu'on lui înainlenoit qu'il trouveroit les ennemis postés devant lui. La rage et le désespoir, <t tant et de si cruelles désobéissances, et dans l'état de foiblesse et de douleur où il étoit, le firent retomber au fond de sa chaise, et dire qu'on allât donc où on voudroit, et qu'on ne lui en parlât plus. Telle fut l'histoire de la catastrophe d'Italie. On sut depuis qu'il n'y avoit ni ennemis ni obstacle quelconque au chemin du retour en Italie, où on auroit été, à Turin près, tout aussi fort qu'auparavant, et bien plus encore par l'avantage que Médavy remporta deux jours après à Castiglion-de-Stevere, sur le roi de Suède d'aujourd'hui. Marcin avoit été pris, blessé à mort, vers le milieu du combat; le voyant sans ressource plutôt peut-être qu'il ne l'étoit, le désespoir de tant d'irréparables fautes le précipita au milieu des ennemis, qui le menèrent dans une cassine éloignée, où il mourut la nuit même, presque sans aucun secours et dans l'abandon. Pour sa mémoire, il faut oublier ce déplorable bout de campagne et le nombre de dettes et de vœux qui se trouvèrent dans ses papiers. Il n'étoit point marié. Son père, plus capitaine que lui, s'étoit, de fort peu de chose, élevé par les armes. 11 s'attacha à Monsieur le Prince, puis s'y brouilla, et se sépara fort mal de ceux à qui il s'étoit de nouveau donné, pour s'embarquer tout à fait avec l'Espagne. Ses actions, qui relevèrent aux premiers emplois de la guerre, lui valurent enfin la Jarretière, au grand scandale des Anglois. II ne faut pas finir ce triste article sans donner la farce après la tragédie. M. d'Orléans, arrivé à Oulx, dans les Alpes, ne put passer outre par l'état de sa blessure, qui l'y mit en grand danger. Il étoit en sûreté en ce lieu, et ses troupes avoient des quartiers dans tous ces pays-là, en attendant les derniers ordres de la cour pour repasser en Italie. La plupart des officiers généraux allèrent à Oulx, les uns après les autres. Le hasard y fit trouver en même temps la Feuillade et Albergotti dans la chambre de M. le duc d'Orléans. Il étoit alors fort mal de sa blessure, et avec une très grosse fièvre. En voyant ces deux hommes, il ne put s'empêcher de leur reprocher le malheur des affaires et leur désobéissance sur ces quarante-six bataillons des Capucins qui auroient paré la perte de la bataille. Ils voulurent répondre; mais le prince, fort ému et qui craignoit de s'échapper après n'avoir pu contenir sa plainte, les pria qu'il n'en fût pas parlé davantage. Sassenage et le peu de ce qui étoit là les tirèrent aussitôt de la ruelle, grommelant l'un contre l'autre. A peine furent-ils à l'autre bout de la chambre, qu'Albergotti dit assez vivement à la Feuillade que ce reproche ne le regardoit pas, lui qui n'avoit fait qu'obéira ses ordres. L'autre lui dit que cela n'étoit pas vrai, et le poussa, puis mit la main à l'épée. Albergotti, rougissant de colère, marmotta et recula deux pas. Saint-Frémond, Sassenage et quelqu'autres encore se jetèrent entre deux, et les sortirent de la chambre en leur demandant s'ils savoient en quel lieu ils étoient et si la tête leur avoit tourné. M. d'Orléans ou n'entendit pas de son lit. ou n'en fit jamais semblant. Chacun emmena son homme, fort en peine

de ce qui se passeroit entre eux à la fin ; mais il ne se passa quoi que ce soit en aucun temps. Albergotti, quoique fort brave homme, fut encore plus politique, et ne se voulut pas charger d'une affaire contre le gendre de Chamillart, et la Feuillade, qui n'avoit point à courre après ce qui s'étoit passé, fut ravi qu'Albergotti se montrât si bon homme. Le meilleur fut qu'il n'y parut jamais entre eux, sans que personne même s'en entremit, ce qui peut être eût tout gâté, et qu'ils restèrent comme auparavant. Cela pourtant fit grand tort à l'un et à l'autre, à la Feuillade d'avoir osé démentir une vérité trop connue à toute l'armée, dont elle avoit été la perte dans le temps delà bataille, à l'autre de l'avoir avalée et digérée si doux. L'autre aventure ne fut que romanesque. La Séry, ou, comme on l'appeloit alors, Mme d'Argenton, apprenant le malheur et la blessure de M. le duc d'Orléans, alla trouver Mme de Nancré, veuve du père de Nancré, et lui persuada de l'accompagner en poste pour aller trouver son amant. Cette équipée fut trouvée fort ridicule dans le monde, et très mauvaise à la cour. Elles arrivèrent à Grenoble comme M. le duc d'Orléans y alloit aussi arriver, qui leur manda de s'en retourner sur-le-champ par le même chemin qu'elles étoient venues, et qu'il ne les verroit point; mais elles firent tant, qu'elles le virent, puis qu'elles soupèrent avec lui. Mais le séjour fut obscur et court, et elles furent renvoyées sur une lettre de M. Chamillart, qui le manda à M. le duc d'Orléans de la part du Roi. M. d'Orléans, à son retour, se disculpa fort au Roi et au monde de ce beau voyage.

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