‹ Memoires de Saint-Simon (volume 5)Chapitre 453 sur 610 · Le comte de Mursay · texte numérisé non relu

Le comte de Mursay

(Page 78.)

20 novembre 1706. — Ce Mursay étoit fils de Villette, lieutenant général de mer, cousin germain de Mme de Maintenon ; il étoit frère de Mme de Caylus, dont il a été parlé ici1. Jamais frère et sœur ne furent si différents. Mursay avoit une figure ridicule, que son maintien la rendoit encore plus, et sa bêtise étoit singulière. Il y a cent coules de lui, de son cheval Isabelle et de son valet Marcassin, qui se moquoit de lui et le gouvernoit, plus plaisants les uns que les autres. Avec cela, brave et bon officier, et honnête homme. Il prioit à l'armée les gens à diner par grades, et, s'il survenoit quelqu'un qui ne fût pas du grade invité, il le renvoyoit et en disoit la raison. Avec cela, il étoit familier par sottise et très dangereux sans être méchant, parce qu'il n'y avoit guères de semaine qu'il n'écrivit à Mme de Maintenon tout ce qu'il lui passoit par la tète des uns et des autres et de la conduite de l'armée, et que Mme de Maintenon se fioit d'autant plus à ce qu'il mandoit, qu'il étoit sot et incapable de rien ajouter. Elle

I . Ce dernier membre de phrase a été biffé par un correcteur du manuscrit.

l'aimoit véritablement, sans savoir pourquoi, et il a quelquefois montré de ses réponses, qu'elle lui faisoit très régulièrement, où il y avoit des traits d'amitié et de confiance surprenants. 11 pensa véritablement mourir de douleur, l'année que Mme la duchesse de Bourgogne vint en France (c'était en -1696) *, de trois malheurs qui lui arrivèrent roup sur coup, dont il fit ses plaintes à toute l'armée : son cheval Isabelle étoit mort, Marcassin le voulut quitter, et sa femme n'étoit pas femme d'honneur; il vouloit dire dame du palais, mais il s'exprimoit de la sorte, et ne put jamais dire autrement. Tout le monde lalla voir sur ces malheurs, pour s'en donner la comédie, et, pour la prolonger, on fit un traité entre Marcassin et lui, et on les raccommoda. Sa femme étoit une autre sotte, fille du lieutenant général de Chaumont-en-Bassigny, fort riche, qu'il fit venir un hiver à Strasbourg, où il étoit résidant, employé en Alsace2. Elle étoit fort dévote, et ne vouloit ni bals ni autres amusements: Mursay s'en plaignoit à tout le monde; mais ce qui le désoloit, c'est qu'elle faisoit ses dévotions tous les dimanches, et que, les samedis, elle lui faisoit faire lit à part. Il eut patience quelques semaines; mais, à la fin, ses plaintes en retentirent par toute la ville, et jusqu'à table en sa présence, devant vingt personnes. Ce n'étoit pas qu'elle fût plus belle que lui; mais elle fut opiniâtre, et tout Strasbourg s'en divertit tant que l'hiver dura.

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