Lisez : assiégée
m ADDITIONS DE SAINT-SIMON
d'autorité à la cour et dans le monde; très splendidc on tout, grand joueur, et no s'y piquoit pas d'une fidélité bien exacte. Plusieurs grands seigneurs en usoient de môme, et on en rioit. Sa faveur lui fut funeste par une singularité qui mérite d'être rapportée1. La Reine encore vivante et pleine de santé, et la cour à Saint-Germain, le Roi, qui a toujours été curieux de l'avenir, et qui, sans ajouter foi à ceux qui se sont mêlés de le prédire, étoit bien aise d'en voir, entendit parler d'une femme qui disoit des merveilles. Il ordonna à quoiqu'un, qu'il ne nomma point, et qui avoit un logement dans les hauts du château de Saint-Germain, où la cour étoit, de faire venir cette femme et do l'avertir. La femme vient, et le Roi, sans Ordre et avec un habit fort simple, y monte. On ne se lève point, et on lui dit, comme à un homme fort du commun, de prendre un siège. La femme s'interdit : on la rassure, et on la persuade que c'est un commensal de la maison, fort sûr et secret, devant qui elle peut continuer. Enfin elle continue. Puis le maître de la chambre propose au Roi, d'un air d'autorité, de se faire dire aussi son fait; le Roi obéit avec modestie. La femme examine sa main et s'étonne, puis, après une assez longue pause, lui dit qu'elle ne sait quel il est, mais qu'elle voit bien qu'il est au-dessus de ce qu'il paroit, qu'il est marié2, mais pourtant un maître galant, et qui a bien eu de bonnes fortunes; qu'elle ne sait ce qui lui arrivera, mais qu'il sera payé de toutes ses aventures ; qu'il deviendra veuf, et tout de suite se prendra d'une veuve déjà surannée, de la plus basse condition et le reste de tout le monde ; que sa conduite ne lui sera pas inconnue, mais qu'elle ne l'arrêtera point; qu'il l'épousera, et qu'il aura un tel aveuglement pour elle, qu'elle le gouvernera et le mènera toute sa vie par le bout de son nez; qu'il en sera veuf encore après un fort long mariage, et qu'alors il ressentira tellement et la sottise qu'il aura faite, et celles qu'elle lui aura fait faire, qu'il prendra en aversion la femme, ses parents, ses amis, et qu'enfin il en mourra de honte et de douleur. Avec cette prédiction, dont la fin a été entièrement fausse, le Roi redescend chez lui, reprend ses habits, puis passe à sa chaise percée, où les grandes entrées l'ont toujours vu jusqu'à sa grande opération, et qui étoit un temps de privance fort commode. M. de Créquy s'y trouva ce jour-là seul, et le Roi, se mettant tout d'un coup à rire, lui conta ce qui lui venoit d'arriver, se moquant lui-même de sa curiosité et des pauvretés dont elle avoit été payée, et surtout se moqua de la devineresse, et se récria sur ce que c'étoit que ces friponnes-là; et revenoit toujours à rire de l'impertinence que c'étoit de prédire à un roi de France qu'il se remarieroit à une vieille veuve, gueuse, et de rien, et le reste de tout le monde de son su, et qui, toute sa vie et longtemps, le gouverneroit à
1. Cette anecdote ne se retrouve pas dans les Mémoires, mais dans la notice du duché de Créquy (Écrits inédits, tome VI, p. 157-160), où notre auteur dit qu'il la tenait de son ami du Charmel.